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Tome 1, Chapitre 54 « LIII - Vers Col d'Argent - Premier mouvement » Tome 1, Chapitre 54
L'étrange groupe formé d'une khaïte portant une semeuse de tempête et une jeune fille, suivie de deux Angelles et d'un semeur devenu Ange, poursuivit sa route à la recherche d'un lieu inaccessible à d'éventuels ennemis. Zénith se posa sur un petit plateau suspendu au-dessus des falaises. Il fallut un moment pour que Catena, tétanisée, parvienne à desserrer son étreinte de la taille d'Ivara.
    
    Aïzie se sentait profondément soulagé de pouvoir enfin se reposer. Tout son corps était en feu, son dos le brûlait atrocement, ainsi que sa poitrine irritée par l'air cuisant de l'altitude. Il tomba à genoux sur la roche, haletant douloureusement. Ses ailes n'étaient plus qu'un fardeau pesant. Malgré tout, il avait la sensation que tout cela s'arrangerait avec le temps, qu'il retrouverait la capacité d'évoluer seul dans le firmament. Du moins, quand il admettrait enfin cette étrange réalité... Il savait qu'il n'était pas possible que ces ailes soient restées si longtemps repliées à l'intérieur de lui-même ; elles étaient bien trop volumineuses, même si elles n'atteignaient pas la taille majestueuse de celles de Serafelle ou de Celestia.
    
    Une fois Catena rassurée et assise en sécurité, loin des bords du plateau et de leur à-pic vertigineux, Ivara vint le trouver. Elle prit un peu de neige entre ses mains pour nettoyer les blessures légères infligées par les flèches qui l'avaient effleuré, et les banda succinctement. Puis elle poursuivit avec son dos, pour en ôter les traces de sang là où les ailes avaient percé la peau, puis l'aida avec douceur à les replier. À présent que le danger était écarté, la mort de la khaïte le frappa de plein fouet. Pour lui comme pour tous les autres semeurs de tempête, elle n'était pas une simple monture, mais un membre de sa famille. Il laissa les larmes couleur sur ses joues, émoussant un peu sa douleur physique et morale.
    
    Il ne savait comment trouver une position confortable. Il ne pouvait pas s'adosser contre le surplomb à l'est du plateau. Ni trop se pencher vers l'arrière, de crainte de ployer leur extrémité ou d'en froisser les plumes. Il se demanda comment Angelus et les autres anges parvenaient à s'en accommoder. Quand Ivara lui offrit une ration de nourriture, il la refusa, se contentant d'un peu d'eau.
    
    La jeune semeuse de tempête sortit sa couverture de son paquetage pour la tendre à Catena :
    
    « Prends-la, tu es la plus vulnérable au froid.
    
    — Mais... et vous ? demanda timidement la jeune fille. Vous n'en avez pas d'autres !
    
    — Ne t'inquiète pas pour nous ! répondit Ivara en souriant. Nous avons l'habitude. »
    
    La fillette, qui frissonnait visiblement, l'accepta après un temps d'hésitation. Elle se pelotonna dans la douce laine colorée, le visage tourné vers l'horizon. Sans doute s'inquiétait-elle pour Luciellus.
    
    « Où allons-nous maintenant ? » demanda-t-elle d'une petite voix.
    
    — Nous allons te mettre en sécurité sur notre île, répondit la jeune semeuse. Tu as besoin de repos et de soin, et Aïzie aussi... »
    
    La fillette garda un moment de silence, avant de demander pensivement :
    
    « Vous êtes des anges aussi, alors ? »
    
    « Je... je ne sais pas... » avoua Ivara.
    
    Le garçon enfouit son visage dans ses bras repliés, laissant les paroles atteindre sa conscience enfiévrée. Seuls les Anges avaient des ailes... Seuls les Anges étaient capables de voler dans l'immensité du ciel comme le faisaient les khaïtes... Est-ce que cela signifiait que les semeurs n'avaient jamais été des humains ? C'était une constatation pour le moins étrange. Peut-être que Celestia, qui venait des Cieux, en saurait plus sur cette question. Mais pour le moment, il se sentait surtout épuisé.
    
    « Je crois que vous devriez vous rendre d'abord à Col d'Argent, déclara Catena après un temps de silence. Ma sécurité n'a pas d'importance. Mais Angelus...
    
    — Angelus ? Tu veux dire... Luciellus ?
    
    — À Cimes, personne ne l'appelle comme ça. Mais je sais que c'est son vrai nom ! Il me l'a dit... Ils l'ont envoyé dans un autre fort, à Col d'Argent. Si me ramenez d'abord sur votre île, vous n'aurez sans doute pas le temps de le sauver... »
    
    Il y avait une terreur contenue dans sa voix :
    
    « Vous n'avez qu'à me laisser ici. Je ne ferai que vous gêner. »
    
    Dans les brumes qui enveloppaient son esprit épuisé, Aïzie espéra qu'Ivara la persuaderait du contraire. Laisser ici la pauvre enfant reviendrait à la condamner à une mort certaine. Ils ignoraient combien de temps durerait leur expédition pour aider Luciellus... Et renoncer à l'un pour secourir l'autre serait d'une cruauté sans nom...
    
    « J'ai tellement peur pour lui... murmura-t-elle. J'ai l'impression de ne plus... sentir sa présence... »
    
    Il entendit Serafelle laisser échapper une légère exclamation. La peur lui étreignit le cœur... Se pouvait-il qu'il soit arrivé malheur au jeune Ange ? Il ne pouvait l'imaginer... mais son intuition – ou un souvenir qu'il n'avait pas conscience d'avoir – lui soufflait une autre explication, moins dramatique... Et si Catena était simplement devenue adulte ? Même si elle était petite et maigre pour son âge, il n'était pas exclu qu'elle vienne de passer ses treize ans.
    
    Même si elle en concevait de la tristesse, cela n'avait rien d'une tragédie. Par contre, le pauvre Luciellus devait subir le contrecoup de ce vide soudain. Aïzie secoua la tête, troublé : comment savait-il à quel point cela faisait mal ?
    
    Peut-être qu'après tout, les Anges n'avaient pas tant de pouvoir, et que ce lien était devenu un fardeau inutile pour eux comme pour les hommes. Peut-être certains Anges – et certains hommes – avaient-ils décidé de fuir en un lieu qui n'était ni la terre ni le ciel, pour échapper à cette contrainte. Et peut-être... peut-être qu'en ce lieu miraculeux, ils avaient cessé d'être ce qu'ils étaient sans cependant perdre totalement leur nature. Le Paradis leur avait permis, d'une certaine manière, de se faire oublier sur l'île environnée de tempêtes... Les khaïtes avaient remplacé leurs ailes... et les Anges sans passé vivaient paisiblement leur existence immobile.
    
    Jusqu'à l'arrivée de Luciellus.
    
    Serafelle s'approcha de la jeune fille, avec hésitation ; elle ressentait sans doute encore le contrecoup de la perte de son lien avec son protecteur, mais elle le surmontait avec courage. Elle s'agenouilla à côté d'elle et lui caressa doucement les cheveux.
    
    Aïzie bougea légèrement les vastes ailes cuivrées, étalées sur le sol rocheux. Elles lui parurent un peu moins douloureuses... Il se redressa pour regarder la fillette pelotonnée dans la couverture bariolée. Les humains pouvaient-ils survivre sur l'île ? Que se passerait-il si ce n'était pas le cas ? Il ne voulait pas causer le moindre mal à Catena, elle avait déjà bien trop souffert...
    
    Il allait également devoir avouer à Afras le destin de Rafale ; cette perspective lui brisait le cœur. Du plus loin qu'il se rappelait, la disparition d'une de leurs douces montures avait toujours représenté un drame, aussi dur, en un sens, que la mort prématurée d'une chaîne. Combien d'entre elles avait-il chevauché, depuis qu'il vivait sur l'île, pour les laisser tomber dans le gouffre de l'oubli ?
    
    Ses souvenirs réapparaîtraient-ils, comme ses ailes ?
    
    Ivara retrouverait-elle les siennes, avec le temps ?
    
    À son tour, Celestia s'approcha de Catena. L'Angelle du Paradis avait encore perdu un peu de sa lumière ; ses couleurs devenaient un peu plus ternes d'heure en heure, ne renvoyant plus qu'une image fanée de la créature éclatante qu'ils avaient rencontrée au bord du bassin.
    
    « Catena... murmura-t-elle, je veux dire... Solia. Tu n'as plus de protecteur... Je sais que les choses ne se font pas ainsi, mais si tu l'acceptes, je tâcherai de te protéger comme le faisait Angelus. »
    
    Aïzie n'entendit pas la réponse chuchotée par la fillette. Il y avait un énorme vide au creux de sa poitrine, là où résidaient ses craintes et ses doutes. Sa peur de ne pas arriver à temps pour Luciellus, sa confusion sur sa nouvelle nature... Il se sentait épuisé. Il ferma les yeux et se laissa sombrer dans un sommeil bienfaisant, qui emporta momentanément ses questionnements et son trouble.
    
    

Texte publié par Beatrix, 24 novembre 2018 à 00h14
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