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Tome 1, Chapitre 52 « LI - Solitude - Troisième mouvement » Tome 1, Chapitre 52
Pendant un moment, Angelus s'inquiéta de ne plus voir Lumen, mais bientôt ses yeux repérèrent sa forme terne... Même le sang qui s'était écoulé de sa blessure semblait étrangement sombre. Il s'approcha avec crainte de son ami et sauveur, espérant de toutes ses forces qu'il restait encore un souffle dans ce corps épuisé. Il s'accroupit auprès de l'Ange adulte, touchant délicatement son épaule. Sa peau était glacée sous ses doigts ; il dut lutter pour ne pas les retirer. Derrière lui, il entendit le cri étouffé d'Adessa. La femme rejoignit son ancien protecteur et s'agenouilla à côté de la silhouette prostré. Sa main fripée caressa doucement les longues plumes couleur de plomb.
    
    « Tes ailes... murmura-t-elle. Qu'est-il arrivé ? »
    
    Lumen se redressa légèrement, usant de ses dernières forces pour la regarder en face :
    
    « J'ai... renoncé, Adessa. Renoncé à être ton gardien pour ne plus que tu souffres. Renoncé à ce que j'étais, mais... je n'ai fait qu'éteindre ma lumière et j'ai vidé notre lien de tout sens... Plus encore que les autres qui haïssent leur chaîne. Je suis allée plus loin, mais seulement pour ton bien... n'est-ce pas étrange ? Ils n'ont pas vraiment rejeté ce qu'ils sont, mais la lumière les quitte. Je le sens... déjà... »
    
    La femme ne répondit pas. Elle continua de lisser les grandes ailes, le visage noyé de chagrin.
    
    « Il fut un temps... murmura-t-elle d'un ton étranglé, un temps où nous vivions tous les deux sous le ciel. Un temps où je te savais là pour moi... si je levais les yeux vers la lumière. Un temps où tu n'étais toi-même que lumière. Mais regarde... »
    
    Indifférente au jour qui lui brûlait les yeux, elle leva le regard vers les nuées et sourit :
    
    « Nous sommes de nouveau tous les deux sous le ciel. »
    
    Angelus décida de leur laisser un peu d'intimité. Il se leva et s'éloigna légèrement, tournant son attention vers les combats qui se poursuivaient au-dessus de la forteresse. Combien faudrait-il de morts, de blessés, de souffrances pour que cette terrible situation s'arrête ? Pour que la peur, pour que le poids des usages, pour que l'intérêt égoïste de chacun cesse de pervertir la plus belle et la plus pure relation quoi soit ?
    
    « Lumen ? »
    
    La voix d'Adessa s'éleva, emplie de peine et crainte. Angelus hésita... il savait que la flèche qui avait frappé l'Ange n'avait fait qu'abréger un processus entamé depuis longtemps. Devait-il les rassurer, les aider ? Il n'avait pas la moindre idée de la façon dont il pouvait le faire... Il se sentait si démuni. Encore plus, si possible, que dans son incapacité à soulager les souffrances de Catena.
    
    « Tu n'es pas le seul responsable. Je ne voulais plus de ce lien, moi non plus, pour ne pas te retenir prisonnier plus longtemps, murmura Adessa. Je suis sans doute coupable, tout autant que toi. Il n'y a aucune échappatoire à cette situation, ni pour les hommes ni pour les anges...
    
    — C'est faux ! »
    
    Angelus se mordit la lèvre, regrettant aussitôt de n'avoir su se contenir. C'était leur histoire et elle ne concernait qu'eux. Il n'avait aucun droit d'intervenir de la sorte... mais en regardant Lumen s'affaisser de nouveau sur le sol, en voyant ses plumes devenir d'un gris presque noir, son sang couler sur la roche et sa peau adopter la texture du marbre, il comprit que l'essence de l'Ange se délitait. Sans doute Adessa le saisit-elle son tour, car elle se pencha pour prendre la main inerte de Lumen entre les siennes :
    
    « As-tu as mal... ? souffla-t-elle.
    
    — Non... Je ne sens plus mon corps... Je regrette... juste... »
    
    La voix de l'Ange n'était qu'un murmure. Mais en même temps, Angelus assistait à un phénomène qui lui rendait le cœur un peu plus léger. L'amour entre le protecteur et sa protégée, cette relation si intense et habitée d'une telle confiance, commençait à renaître. Autour d'eux, il vit apparaître comme une très faible aura lumineuse. Presque imperceptiblement, la pénombre quittait les plumes de Lumen, qui reprenaient la couleur argentée qui avait été la leur avant qu'il ne renonce à son lien et, au-delà, à sa nature.
    
    C'était trop peu et trop tard, mais peut-être les Cieux acceptaient-ils de rendre un peu de lumière aux Anges perdus et aux humains dévoyés. Si seulement cette clarté avait pu toucher ceux qui se battaient avec une telle cruauté, poussés par la haine qui avait germé durant une éternité dans le cœur de chacun !
    
    Adessa avait fermé les yeux ; elle ne semblait pas voir le changement qui s'opérait lentement dans le corps exsangue de l'Ange. Même le sang qui s'écoulait de sa blessure avait retrouvé cette teinte légèrement dorée, un peu éthérée, qu'il aurait toujours dû conserver. Le jeune Ange observa ce miracle, qui n'en était pas vraiment un, sans oser bouger ou intervenir. Enfin, Adressa ouvrit de nouveau les paupières en sentant Lumen remuer faiblement.
    
    Comme saisi d'un dernier sursaut de force, l'Ange se redressa et se mit lentement sur ses pieds, sous les yeux de la femme médusée. Les vastes ailes s'étendirent, si larges qu'elles semblaient pouvoir contenir tout l'horizon. Le visage de Lumen avait repris la douceur qui habitait tous les Anges aux origines. Ses yeux étincelaient d'un puissant feu intérieur, comme si de la lumière pure coulait désormais dans ses veines.
    
    Les bras de la chaîne entourèrent le cou de Lumen, qui referma les siens sur le corps maigre et épuisé. Pendant un long moment, ils restèrent dans cette position. L'aura qui émanait de Lumen s'intensifia, jusqu'à devenir aveuglante. Déjà, on ne distinguait plus de lui qu'une forme éblouissante, qui commença doucement à se désagréger en dizaines, centaines, milliers de fragments... Jusqu'à ce que ne demeurent que ces particules mouvantes et qu'Adessa n'étreigne plus que le vide. La matière éthérée qui composait le corps de l'Ange regagnait le ciel qui l'avait vu naître.
    
    Alors, les bras de la femme retombèrent ; sa robe de lin gris, salie et froissée, était encore souillée par le sang de son protecteur. Les ultimes preuves de son existence montèrent en colonne étincelante vers les nuées... Lentement, celles-ci s'entrouvrirent, laissant le soleil baigner Adessa. Elle ne semblait plus souffrir de se trouver dans la clarté du jour et levait vers les cieux un regard sidéré.
    
    Même quand les dernières traces de Lumen eurent disparu, les nuages continuèrent de se dissiper, dévoilant peu à peu un ciel d'un bleu profond. Angelus secoua la tête, stupéfait par la beauté de cette immensité... Il l'avait presque oubliée. Adessa tourna vers lui un visage couvert de larmes... mais, à travers ce rideau liquide, il lui offrit un sourire empreint de douceur :
    
    « Allons libérer les autres... Eux aussi méritent de vivre sous le ciel... »
    
    

Texte publié par Beatrix, 2 septembre 2018 à 21h47
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