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Tome 1, Chapitre 5 « IV - La mission - Quatrième mouvement » Tome 1, Chapitre 5
Le soleil brillait au-dessus des hauteurs ; le vent emmêlait les boucles d'Angelus tandis qu'il fendait les airs, planant gracieusement, battant à peine des ailes quand il devait changer de direction ou attraper le courant suivant. La neige étincelait comme de la poudre de cristal, à peine brisée çà et là par la masse terne et compacte de la roche, sous un ciel d'un bleu profond. Les seules nuées qui le troublaient s'effilochaient au-dessous de lui comme de cotonneuses mers blanches, blotties au fond des vallées. Le jeune Ange se permettait de goûter au simple plaisir de voler, oubliant pour un moment sa servitude et la situation de Catena.
    
    Il était resté longuement auprès d'elle, de l'autre côté des barreaux, jusqu'à ce qu'elle s'endorme sous sa couverture trop fine. Il avait regagné alors sa propre cellule, dans laquelle ne le retenait qu'une Chaîne aux grands yeux sombres, prisonnière des profondeurs de la tour. La nuit était fraîche, mais les Anges étaient peu vulnérables aux écarts de température. Il s'était assis sur le ponton, observant la lune pleine et nacrée et les étoiles qui déroulaient leurs rondes diamantées à travers les cieux de velours noir.
    
    Un Ange adulte aux vastes ailes argentées, un des quatre logeant dans les étages supérieurs de l'angèlerie, était passé devant lui, non sans poser sur Angelus un regard vaguement méprisant. Pas plus que les prisonniers de la Tour, ses frères ne comprenaient son attachement envers Catena. Ils blâmaient leur chaîne pour leur situation avec autant de vigueur que ces dernières les haïssaient, même si le devoir de les protéger brûlait ardemment en eux. Peut-être pour oublier ce dédain, Angelus avait cherché des yeux un autre ponton en contrebas du sien : une Angelle s'y trouvait, assise les jambes pendantes, le visage levé vers la lune. Il lui avait adressé un léger signe de la main, auquel elle avait répondu d'un frémissement d'ailes.
    
    Serafelle, une fine créature aux plumes couleur de ciel pâli et à la longue chevelure bleu nuit, était la seule de ses frères et sœurs à se montrer amicale envers lui. Son attache était un jeune homme timide et maladif : elle savait que dans les conditions qui lui étaient infligées, il ne survivrait probablement pas bien longtemps. Mais elle savait aussi qu'elle aurait perdu son temps à plaider son cas auprès de l'angelier, plus encore auprès du Seigneur de Cimes. Elle n'avait d'autre choix que d'attendre que le malheureux décède, puis tenter de fuir avant que les scruteurs ne trouvent et ne fassent ramener son nouveau protégé.
    
    Elle s'y était résolue la mort dans l'âme, mais Vincole, comme il était appelé à Cimes, l'avait encouragée à ne pas hésiter : l'un d'entre eux, au moins, serait libre. Angelus soupçonnait l'humain d'éprouver de l'amour pour son Angelle, un amour qu'il savait impossible. S'il ne mettait pas lui-même fin à ses jours, c'était pour éviter de plonger Serafelle dans l'affliction : le temps, cruel et sans pitié, ferait tout aussi bien son office ; même les Anges ne pouvaient en préserver ceux qu'ils protégeaient.
    
    Au petit matin, Euresme l'avait convoqué afin de lui confier une nouvelle mission : procéder à la surveillance de la forteresse de Piques, rivale de Cimes depuis des temps immémoriaux. Il avait été choisi, aux dires du Seigneur, en raison de son agilité et de son envergure plus discrète que celle des Anges adultes.
    
    Angelus était conscient des difficultés que cette mission comportait : les Anges pouvaient être blessés, même si aucune arme humaine ne pouvait véritablement les tuer. Il n'avait aucune idée précise de ce qui constituait un danger pour Cimes : des bataillons de guerriers ? Des troupeaux de cornus caparaçonnés ? De nouvelles fortifications ? Tout ce qu'il savait, c'était qu'il risquait d'être pris pour cible par leurs arcs et leurs balistes... Pourquoi l'employer plutôt que les Scruteurs ? Était-ce une forme de punition ? Ou un discret message pour les habitants de Piques ? D'après le seigneur de Cimes, Piques n'avait pas d'Anges à son service.
    
    Il avait quatre jours complets pour opérer cette reconnaissance. Dont un jour pour le voyage et un jour pour en revenir. Ce qui laissait deux jours entiers pour tourner autour de la forteresse et tenter de déterminer ce qui s'y tramait. Il ne pouvait s'empêcher de se demander si le but de cette mission n'était pas tout simplement de l'éloigner de Catena.
    
    Mais n'entretenait-il pas les mêmes pensées, chaque fois qu'il devait quitter Cimes ?
    
    Il décida de goûter encore à l'ivresse de l'altitude... peut-être pouvait-il monter... juste un peu plus. Il se laissa emporter par le courant ascendant, puis descendit en spirale. L'air était frais et portait des odeurs de neige. Le bleu semblait l'environner de toute part ; le sol apparaissait loin, loin en dessous de lui.
    
    Depuis combien de temps n'avait-il pas profité de cette joie simple de voler ? Il en avait une soif intense, pour oublier la terrible inquiétude qui l'étreignait, pour oublier le supplice de Catena, pour oublier le sien... Il savait qu'il négligeait toute prudence.
    
    Il fut à peine surpris quand une violente bourrasque l'entraîna soudain, l'emportant dans ses remous comme une feuille dans un tourbillon automnal.
    
    
    

Texte publié par Beatrix, 6 janvier 2016 à 12h50
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