C'est ici que tout commence, et c'est ici que tout finira. Sous les cèdres de la montagne que vous appelez aujourd'hui l'Atlas, là où les nuages venus de l'Atlantique se déchirent sur les crêtes et arrosent les vallées que le grand désert n'a pas encore mangées.
À l'aube de notre venue, cette terre n'était pas celle que vous connaissez. Le Sahara était vert. Des lacs immenses miroitaient où aujourd'hui le vent sculpte les ergs ; des hippopotames barraient des rivières qui coulaient vers le Nil ; des troupeaux d'éléphants, de girafes et d'antilopes migraient entre des savanes où l'herbe montait à la taille d'un homme. Nos enfants chassaient le buffle au milieu de fleurs jaunes, et quand la nuit tombait, ils levaient les yeux vers une Voie lactée si dense qu'elle semblait un fleuve de lait versé sur le monde.
Ma première naissance je naquis femme, dans le groupe qui hivernait dans les grottes du versant nord. Ma mère était une cueilleuse aux mains tachées de jus de baies ; mon père avait péri sous un lion avant ma naissance. Je fus une enfant comme les autres, chétive et criarde — jusqu'à mes quatre ans. Puis l'étincelle s'alluma.
Je ne l'ai jamais raconté à personne d'autre qu'à mes frères. Le premier souvenir de conscience n'est pas une pensée : c'est un vertige. L'enfant que j'étais s'effaça comme une buée sur la pierre, et je fus moi, tout entière, avec la certitude mathématique de mon origine et de ma mission. Je regardai ma mère qui me tendait une datte et je pleurai, parce que je savais qu'elle ne serait bientôt plus rien pour moi, et que je la pleurerais quand même, moi qui ne dois rien oublier.
Le Créateur nous avait donné ses instructions gravées dans le marbre de nos esprits : éveiller, instruire, fédérer, et jamais, jamais nous faire adorer. Ce dernier commandement fut le plus difficile à tenir. Il est si doux d'être un dieu.
Ce que j'entrepris d'abord, mes frères et sœurs le firent de leur côté : apprendre. Apprendre votre langue naissante, vos gestes, vos peurs. Vous parliez déjà, mais comme parlent les oiseaux — pour dire l'ici et le maintenant. Je vous ai appris le hier. Le mot changea tout. Le jour où une vieille femme de ma tribu comprit qu'elle pouvait dire « avant », et raconter sa jeunesse à des enfants qui n'y étaient pas, quelque chose bascula qui ne revint jamais en arrière.
Nous peignâmes sur les parois de nos grottes des mains — vos mains, jamais les nôtres. Vous tiriez sur l'ocre une main à l'ocre, l'empreinte restait, et vous compreniez que quelque chose de vous survivait au geste. C'était ma leçon. Je vous voyais naître à vous-mêmes au rythme des pigments rouges et noirs.
Les saisons tournaient. Je mourais, je renaissais, toujours dans la tribu, toujours femme ou homme au hasard, et je reprenais le travail. Cent fois. Mille fois. J'instituai l'interdit de l'inceste en donnant pour raison sacrée ce qui n'était que génétique. Je fis échanger avec les groupes voisins les jeunes gens, leurs silex, leurs chiens. Je réchauffai le sang tiède de votre espèce au feu des alliances.
Puis, quand les grandes sécheresses firent mourir la montagne nourricière, je poussai les miens vers le sud — dans les savanes d'herbes hautes, puis dans les forêts profondes où la lumière tombe en pièces d'or sur la mousse, fait scintiller les milliers de bestioles. La grande tribu se disloqua, comme une goutte d'eau qui éclate sur une pierre lisse, en petites tribus, en tribus, en familles, au gré de leurs vies, de leurs amours, de leurs querelles. Et je ne me fixai dans aucune. J'allais de l'une à l'autre, enfilant les vies comme on enfile des perles : femme ici, homme là, enfant plus loin, vieux au bout. Je portais la même flamme à chaque feu.
Je n'y enseignais aucun dieu — c'était ma marque, à moi, ma doctrine propre, et je la défendis contre la tentation de mes frères et de mes sœurs : point de Créateur nommé, point de créateurs adorés, point de dogme. J'enseignais les puissances de la vie : le souffle des animaux, la sève des arbres, la force de l'herbe et du fleuve, la danse des pluies. « Ce qui te dépasse, dis-je, n'est pas au-dessus de toi : il vit autour de toi. Salue-le, remercie-le, prends-en, rends.» Mes enfants apprirent ainsi à vivre dans le monde plutôt qu'à genoux devant lui — et de leurs descendants, des dizaines de millénaires plus tard, marcheraient encore, ceux qui nomment chaque arbre, chaque source, chaque bête, comme on nomme des parents.
Et je gouvernai, des siècles durant, sous les noms les plus divers : femme-sage, devineresse, chef à la lance longue. Toujours à la même place, à l'ombre de la même montagne, regardant le soleil descendre sur la mer lointaine.
Car c'est moi qui reçus la tâche la plus lourde, celle qu'aucun des treize n'aurait voulue : rester. Quand vint l'heure du grand partage des routes, chacun de mes frères reçut sa boussole intérieure, et moi, le Créateur me montra la cendre au sol et me dit : toi, tu es l'ancre et la mémoire. Tu ne partiras jamais. Tu retiendras leurs noms.
J'ai tenu parole. Chaque conscience qui s'éteignait quelque part dans le monde, c'est en moi qu'elle déversait sa rivière avant de se perdre. Je suis le lac où tous les fleuves finissent. La mémoire de la tribu du Nil coule en moi, et celle du Détroit, et celle du Grand Froid, et toutes les autres, mêlées comme des sables de couleurs différentes dans un même vent.
Restée seule des miens dans la chair, je devins pour vous autre chose : la Gardienne. Des générations de marcheurs traversant le détroit des Colonnes d'Hercule, des peuples du sel, des cavaliers du vent, tous passèrent devant ma montagne et repartirent avec une histoire, un calcul, un songe. Je ne les comptai plus.
Je ne comptai plus que les couchers de soleil.
Et les continents, un à un, reçurent mes frères.

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