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tome 1, Chapitre 3 « L'éveil » tome 1, Chapitre 3

Les pirates, qui avaient été perdus dans la contemplation de l’inconnue, sursautèrent et relevèrent la tête, pour apercevoir un homme qui se tenait devant eux, un fusil à dards braqué sur eux.

— Lâchez vos armes tout de suite !

Les deux gabiers et les deux artilleurs s’exécutèrent, mais Avilan garda son pistolet au bout de son bras ballant, profitant du fait que sa main était dissimulée par le cercueil. Avec un peu de chance, il pourrait faire illusion… Il s’obligea à respirer correctement et releva la tête pour détailler leur ennemi si élusif.

Avec ses vêtements en haillons, ses longs cheveux et sa barbe broussailleuse et, surtout, son regard hagard, il avait l’air d’un fou… Mais un fou armé et dangereux.

Le capitaine se rapprocha, gardant le cercueil entre lui et son vis-à-vis.

--- Nous sommes venus chercher notre maître-coeur. J’espère pour vous qu’il est en vie…

Le museau du fusil se braqua sur lui :

— Ferme-là !

Avilan se demanda pourquoi le ou n’avait pas déjà tiré… sans doute craignait-il d’abîmer les systèmes qui régulaient le fonctionnement du cercueil… Le capitaine réfléchit vite. Au lieu de lâchers on arme, il la braqua sur la femme qui reposait sous le couvercle de verre.

— Qui de nous deux va tirer le premier, le sauvage ? Quelque chose me dit que tu n'as pas forcément envie de savoir.

Un gémissement sourd émana de la gorge de l'homme.

— Je pensais t'avoir cassé la tête... rugit-il.

— J'ai le crâne dur. Maintenant, lâche ce fusil ou ta copine va être un cadavre encore plus mort...

Ces paroles arrachèrent une longue plainte au naufragé.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Récupérer mon maître-coeur, répliqua Avilan d'un ton glacial. Et te faire payer ce que tu as fait à mes hommes...

L'homme se contenta de le toiser du regard, avant de déclarer brutalement :

— Rien à faire de tes hommes. Leur vie ne compte pas. Je me suis débarrassé de tous les hommes de mon équipage, alors des étrangers... Ton maître-coeur est le seul qui mérite de rester en vie. Tant qu'il peut me servir...

Avilan glissa un regard vers ses artilleurs. Ils étaient trop bien préparés pour n'avoir qu’une seule arme sur eux. Pour le moment, il allait faire parler cette ordure jusqu'à ce qu'il laisse fléchir son attention.

— C'est quoi, Les types qui étaient dans les cercueils ? Et cette fille ?

L'homme serra les dents, comme pour s'appliquer à se taire, mais la solitude, la frustration, et peut-être la culpabilité lui délièrent la langue :

— Pour les abominations, je ne sais pas. Et je n’en ai rien à faire. Elle, ajouta-t-il avec une voix plus douce et chargée de souffrance, c'est Nerine, notre navigatrice... Quand la nef s'est écrasée, elle a été blessée. Elle respirait tout juste et ne se réveillait pas. Je devais la sauver... Quand j'ai trouvé cet endroit, j'ai compris que les cercueils gardaient ces créatures en vie...

Ses yeux se posèrent sur la forme immobile...

— Ils n'en avaient plus besoin, et puis... c'étaient des monstres... Des créatures de malheur... Autant s'en débarrasser, si ce système pouvait aider Nerine. La garder en vie… et même… la guérir.

Sa main libre caressa doucement la surface de verre qui séparait la navigatrice de lui.

— C'est ridicule ! souffla Avilan. Elle est morte. Tout ce que tu fais, c'est de la conserver comme de la viande froide.

Il savait qu'il jouait avec le feu... mais quelle chose dans le regard de l'homme lui fit comprendre qu'il devait le savoir, au fond de lui, mais refusait de l'accepter. Était-ce pour cela qu'il ne l’avait pas tué ? Parce que qu'il souhaitait que quelqu'un... n'importe qui pût l'arrêter ? Le capitaine écarta cette idée. L'individu avait tué ses hommes sans la moindre arrière-pensée...

— Tais-toi ! s'écria l'homme d'un ton excédé. C'est juste que tous mes efforts ne m'ont pas encore permis de la réveiller ! Mais à présent, j'ai ton maître cœur... Lui, il saura faire ! Il saura réveiller Nérine !

— Et qui te dit qu'il voudra t'aider ? rétorqua Avilan. Tu t'en es pris à ses compagnons. Tu crois vraiment qu’il acceptera ?

Les yeux de l'inconnu étincelèrent :

— Je pourrais vous tuer un par un, jusqu’à ce qu'il accepte...

Un rire strident lui échappa ; il leva le fusil à dards. Un tir partit. Aron s'effondra, les mains serrées autour de sa jambe. Barat saisit le second pistolet qu'il cachait sous le pan de sa chemise et titra sur l'homme. Ce dernier avait déjà bondi hors de sa visée, et le dard alla rebondir contre l'une des plaques de cristal. Elle éclata en dizaine de fragments, avec une explosion de lumière qui aveugla tous les occupants de la salle.

Quand Avilan eu essuyé les larmes qui coulaient de ses yeux aveuglés, l'homme s'était eclipsé. Barat était en train d'extraire le dard de la jambe de son compagnon artilleur, qui serrait les dents pour ne pas hurler. Le capitaine lança un regard vers ses deux autres hommes d'équipages, les intimant de rester où ils étaient. Il fit le tour de la salle pour tenter de retrouver l'issue qu'avait prise l'homme. Il finit par repérer une petite porte dans un coin, et se précipita à la poursuite du geolier de son maître cœur.

Le petit couloir dans lequel il s'engagea était à peine éclaitré. Il se sentait mal à l'aise, à présent qu'il était seul sans personne pour garder ses arrières... mais il devait retrouver Purcell. Son ami était en vie ! C'était à présent une certitude qui lui redonnait de l'énergie.

Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine ; la douleur dans sa tempe pulsait en rythme. Il pouvait entendre la course de leur adversaire loin devant lui. Jusqu'où allait ce tunnel ?

Enfin, il aperçut la silhouette du naufragé qui se découpait sur la lueur d'une pièce éclairée. Il assura sa prise sur la crosse de son arme et commença à viser, avant de se rappeler qu'il devait attraper l'homme vivant, au cas où il aurait caché Purcell dans un lieu dont lui seul commençait l'emplacement.

La pièce était plus petite que celle dont il venait, mais elle se révéla si étrange qu’Avilan se figea, submergé par la vision qui s'offrait à lui : de forme circulaire elle aussi, elle possédait des parois étaient entièrement vitrées, isolant des systèmes cristallins qui pulsaient avec régularité. Des lueurs bleues, pourpres, vertes se répondaient dans une étrange musique dont il ressentait l'écho au sein de ses os. Au-delà des vitres incurvées, se trouvaient trois alcôves qui contenaient des corps. Mais contrairement à ceux de la première salle, ou à celui de la malheureuse Nerine, ils paraissaient encore en vie. Leur physionomie était encore plus impressionnante que celle des cadavres momifiés. Ils présentaient une étrange beauté… Avilan se rappela des étranges légendes qu'il avait entendues au fonds des tavernes. Des légendes qui parlaient d'individus dans les hauts sommets de Moralgh qui possédaient des oreilles pointues ou des yeux avec d'étranges pupilles éfilées... Mais jamais personne ne lui avait parlé de créatures aussi insolites.

Au milieu de la pièce, se dressait un pupitre. Derrière, sur une chaise haute, se trouvait Purcell. Ses poignets étaient attachés aux accoudoirs, et même si une traînée de sang marquait un côté de son visage, il semblait autrement indemne. Debout derrière lui, le naufragé le menaçait de son arme.

Avilan le fixa droit dans les yeux :

— Je ne sais pas ce que tu cherches à faire, mais c'est terminé. Libère mon maître cœur, et nous te laisseront tranquille ici.

Ces mots adressés à l’assassin de ses hommes lui coûtaient… Mais après tout, cet homme s’était infligé un sort pire que la mort, muré dans sa solitude volontaire, à tenter pendant des années, des décades mêmes, de réveiller son amante morte. Le pirate ne voulait pas perdre d'autres membres de son équipage, et surtout pas Purcell, autant en raison de sa fonction indispensable à bord du Faucheur que de l'amitié qu'il éprouvait à son égard. Il était prêt à faire des concessions.

Dans la semi-pénombre transpercée d'éclats lumineux, les yeux du naufragé luisaient d'un éclat inquiétant. Avilan comprit que la raison fragile du naufragé l'avait désertée. Il tremblait nerveusement, et respirait à grandes goulées bruyantes. Dans cet état de confusion, il était devenu encore plus imprévisible.

Le capitaine reporta son attention vers Purcell. Le maître-coeur lui adressa un petit sourire rassurant. Son regard se dirigea vers le plafond, comme s'il invitait Avilan à le suivre. Celui-ci s’exécuta : il y avait une autre plaque de verre au-dessus d'eux, derrière laquelle un cristal palpitait d'une lumière blanche qui passait inaperçue dans le kaléidoscope bariolé qui se déchaînait autour d'eux. Evila, déglutit, prit une longe inspiration et tira vers la fenêtre de verre. Elle explosa dans une myriade d’éclats. Un sifflement strident leur vrilla les oreilles, tandis que les lumières devenaient encore plus folles. Le naufragé était tombé au sol, les deux mains plaquées sur ses oreilles.

Même si le chaos régnait autour de lui et que ses tympans pulsaient de douleur, Avilan s’efforça de garder la tête froide. Il tira sa dague, se dirigea vers Purcell et trancha ses liens. Le maitre-coeur bondit de son siège et rejoignit son capitaine. Les deux hommes se ruèrent dans la salle précédente. En les voyant fuir, leur adversaire avait dû se reprendre, car quelques dards fusèrent à leurs oreilles, mais ils ne prirent pas la peine de se retourner. Les quatre autres les attendaient, l’artilleur blessé appuyé sur son collègue.

— Partez en avant ! lança Purcell. J’ai quelque chose à récupérer.

Le capitaine comprit aussitôt que son officier avait repéré les cristaux bleus qui lui faisaient défaut. Il se tourna vers ses hommes :

— Allez vous mettre à l’abri. Je couvre Purcell.

— Capitaine… protesta Aron.

— Filez, c’est un ordre !

Soutenant leur compagnon blessé, les hommes se dirigèrent vers le boyau. Avila se posta à côté de la porte de la rotonde en attendant que le maitre-coeur eût terminé sa tâche. Quand la naufragé surgit, il tira directement. L’homme hurla, l’épaule transpercée par un dard, et lâcha son fusil. Avilan s’attendait à ce que le naufragé s’écroule, mais il se contenta de vaciller et tira de sa main valide un long poignard, tout en se ruant sur le pirate. Le capitaine tira encore deux dards, mais le fou poursuivit son assaut sans faiblir dans sa course, et bondit sur lui. Avilan sentit un choc à la poitrine, qui lui coupa la respiration… Et encore une fois, il plongea dans la pénombre.

***

La lente vibration du faucheur l’enveloppait comme un cocon. Ou peut-être était-ce les moelleuses couvertures autour de lui. Avilan prit une profonde inspiration, et frémit quand il sentit un tiraillement dans sa poitrine, ou peut-être une douleur sourde… mais rien de plus. Pourtant, un coin de son esprit lui soufflait qu’il aurait dû être mort. Il ouvrit lentement les paupières, sur un plafond de bois qui ne ressemblait pas à celui de sa cabine. Dans sa ligne de vue, se trouvaient un bureau encombré de piles de livre et des placards soigneusement femés. Il reconnut l’infirmerie du Faucheur.

Il se redressa lentement, non sans difficulté.

— Capitaine, restez traqnuille. Tout va bien.

Avilan tourna la tête, surpris de voir le maître-coeur assis à son chevet. Purcell semblait particulièrement pâle, mais il força un sourire :

— Nous avons réchappé de ce cauchemar, capitaine. Tout juste, mais c’est l’essentiel.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? coissa Avilan.

Purcell baissa la tête, une expression troublée sur le visage.

— Après que ce malade vous ait bondi dessus, j’ai saisi son fusil et je l’ai assommé, puis j’ai essayé de vous venir en aide et...

Son visage prit encore un degré de pâleur :

— J’étais persuadé que vous étiez mort… murmura-t-il d’une voix blanche.

Ses mains se crispèrent sur l’étoffe de son pantalon :

— Je devais à tout pris rapporter les cristaux pour que le Faucheur puisse appareiller en toute sécurité, mais je en pouvais pas vous laisser là. J’ai commencé à vous charger sur mes épaules, quand ils sont sortis…

— Sortis ? De qui parles-tu ?

— Des êtres… Ceux de la rotonde.

Purcell déglutit péniblement :

— J’avais deviné que briser le cristal du plafond perturberait le reste des circuts. Mais je ne pensais pas… que cela réveillerait ces êtres. Ils ont dû sortir des alcôves et nous suivre dans le tunnel.

Un tremblement léger agitait son corps, comme si le simple souvenir de ce moment le replongeait dans une terreur profonde.

— J’étais arrivé dans la salle où se trouvait la fille, Nerine… Je vous ai reposé sur le sol, j’ai prélevé un cristal bleu, puis j’ai tenté de gagner la sortie aussi vite que je le pouvais. Pour au moins sauver le Faucheur et les autres hommes… Je… je ne l’ai pas fait par lâcheté, capitaine.

Il posait sur Avilan un regard sincère ; le capitaine le lui rendit, en esquissant un sourire fatigué.

— Je sais, murmura-t-il. Raconte-moi la suite.

Purcell opina avant de s’exécuter :

— D’un coup, je me suis senti comme paralysé… Incapable de mettre un pied devant l’autre. Ils sont entré dans la salle et m’ont regardé avec leurs yeux immenses. Puis ils ont parlé entre eux, dans une langue bizarre qui paraissait à la fois… très étrangère et très familière. L’un d’entre eux s’est approché de moi. Je crois que c’était… une femme… J’ai cru qu’elle voulait reprendre ce que j’avis pris. Je lui ai tendu le cristal bleu, mais elle a… elle a repoussé mes mains, comme pour me dire de le garder. Et ensuite, elle s’est penchée sur vous.

Sa voix se fit plus fascinée qu’apeurée :

— Elle a posé une main sur votre front, et une autre sur votre poitrine, puis elle a pris quelque chsoe à sa ceinture. Une sorte d’appareil qui marchait avec des cristaux. Elle l’a posé sur votre blessure. Et puis… une lueur bleue intense en a émergée… Elle vous nimbait tout entrier. De mon côté, je ne pouvait que regarder. Cela a duré… peut-être une dizaine de mninute. Et là… vous avez pris une longue inspiration, puis une quinte de toux vous a secoué. Vous recrachiez du sang, mais après, vous avez commencé à respirer plus régulièrement. Elle s’est ensuite écartée. Alors, je vous ai chargé de nouveau sur mon doc, et je me suis dirigé vers la sortie. Les autres nous attendaient en bas de la corde. Nous avons réussi à tous nous hisser sur la corniche, puis à regagner le Faucheur. Quand Roman a examiné votre blessure, elle semblait à demi-cicatrisée. Même si vous aviez toujours une sale tête, vous n’aviez plus l’air… enfin, vous sembliez de nouveau vivant. Il ne parvient pas à comprendre, mais il a décidé que ce n’était pas si important. Il a juste dit que vous aviez besoin de vous reposer

Avilan l’écouta en silence, puis il baissa la tête et ouvrit sa chamise. Seul un léger bandage entourait sa poitrine, comme pour éviter le frottement des vêtements sa cicatrice. Il explora du bout des doigts la peau encore sensible. La douleur était présente, mais sourde, lointaine, comme s’il était déjà convalescent. C’était étrange, mais il aurait eu tort de s’en plaindre.

— Tout va pour le mieux, n’est-ce pas ? souffla-t-il d’une voix douce.

— Oui… Bien sûr, capitaine…

Un temps de silence s’ensuivit :

— Depuis combien de temps sommes nous rentrés ?

— Une journée, le temps des réparations… Tout le monde était à bord… Plus personne ne voulait garder un pied sur ce caillou. Dès que je lui ai dit que c’était bon, Barret a fait mettre les voiles. Et là… Là, nous venons de partir.

Avilan opina. Toute cette histoire tragique lui tournait encore dans la tête. Tous ces corps… Tous ces morts. Il était un pirate. La mort faisait partie de sa vie. Et pourtant, il restait horrifié.

— Aide-moi.

Purcell dut comprendre son intention, car il l’assista tandis qu’il se levait sur des jambes en coton et se dirigeait vers la fenêtre vitrée de l’infirmerire. Le pôle était encore visible, avec sa forêt où se perdait le village des naufragés maudits et cette étrange montagne qui abritait des créatures si brutalement arrachées à leur sommeil, que ce fut par la mort ou le réveil. Est-ce que le naufragé y était encore, vivant ou mort, en compagnie du corps de sa dulcinée ? Ou les êtres l’avaient-ils puni pour ses crimes ? Il se sentait trop épuisé pour y réfléchir.

Une lumière intense semble un instant englober le pôle. Une profonde vibration ébranla le Faucheur, qui tangua avant de poursuivre sa course… Au fond de lui, Avilan comprit que d’une manière ou d’une autre, tout état terminé. Il laissa Purcell le reconduire vers son lit avant de se laisser sombrer dans un sommeil réparateur.


Texte publié par Beatrix, 31 octobre 2026 à 14h49
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