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tome 1, Chapitre 2 « La nécropole » tome 1, Chapitre 2

— Capitaine ? Capitaine !

Avilan ouvrit les yeux péniblement. La lumière diffuse qui passait à travers les feuilles agressait ses yeux à demi-fermées. Une douleur lancinante taraudait son crâne.

— Ro... Roman ? balbutia-t-il.

Il sentit les mains expertes du médecin lui relever la tête, soulever ses paupières pour examiner ses yeux, et palper doucement sa tempe blessée.

— Comment va-t-il ? fit la voix inquiète de Barnett.

— Ça devrait aller... Il a le crâne dur. Par contre, pour les autres...

Le capitaine sentit son cœur sombrer en songeant aux trois hommes qu'il avait vu mourir sous ses yeux. Soudain, la panique s'empara de lui :

— Purcell... Est-ce qu'il va bien ?

D’un regard encore un peu flou, il vit Roman et Barnett échanger un coup d’oeil nerveux. Son second prit la parole :

— Nous avons retrouvé Daroc, Marcis et Firmine, capitaine. Nous avons eu peur que vous ayez subi le même sort. Purcell n'était nulle part... Nous ignorons ce qu'il a pu devenir.

Avilan se redressa sur son séant et contempla les deux hommes avec effarement :

— Il faut partir à sa recherche, balbutia-t-il.

— Restez tranquille, l'intima Roman. Vous avez reçu un méchant coup. Vous avez de la chance que celui qui vous a fait ça ne vous ait pas achevé sur place...

Le capitaine n’était pas certain que c’était une chance. Il porta la main à sa tempe et la retira ensanglantée.

— Je vous soigne ça à bord, déclara Roman d’un ton apaisant.

— Et… les autres ?

Il essaya de tourner la tête pour apercevoir les corps de ses hommes, mais le mouvement intensifia la douleur. Il se recroquevilla en gémissant.

— Est-ce que vous pouvez vous lever, si l’on vous aide ? demanda le médecin avec douceur.

Le capitaine prit une longue inspiration avant de répondre :

— Je vais essayer.

Avec douceur, Roman et Barnett le hissèrent sur ses pieds et passèrent ses bras sur leurs épaules pour le soutenir. Il se laissa traîner plus qu’il ne marcha jusqu’au Faucheur. Plus il redevenait lucide, plus il sentait l’angoisse s’emparer de lui. Trois de ses hommes étaient morts des mains d’une menace invisible. Son maître-coeur avait disparu. En comparaison, sa blessure ne représentait pas grand-chose.

Une bonne heure plus tard, la tête enveloppée d’un épais bandage et gavé de potions diverses, il avait l’esprit plus clair et une résolution brutale s’était emparée de lui. Barnett, accompagné du maître d’équipage, du maître-artilleur et du maître-gabier s’étaient joint à lui dans la salle des cartes pour faire le point de la situation.

L’équipage naufragé avait été en grande partie décimé, le crâne brisé vraisemblablement pendant leur sommeil. Leur ennemi en avait sans doute fait partie… avant de se retourner contre les siens pour une raison inconnue. Il semblait avoir agi seul. Deux choix s’offraient à eux : ne pas risquer de nouveaux morts, et laisser Purcell sur place, pour regagner la surface tant bien que mal… ou partir à la recherche du maître-coeur, sans certitude qu’il était encore en vie. Il n’avait pas fallu longtemps pour que la décision soit prise.

— Nous ne sommes pas un équipage marchand, ni les blanc-mecs de la marine… grommela Barnett, résumant leur position commune. Nous sommes des pirates, et aucun pirate ne laisse un homme derrière lui !

Restait à déterminer un plan d’action. Avilan les regarda les uns après les autres, en s’efforçant de réfléchir de façon cohérente.

— Ce pôle n’est pas énorme… Nous allons le ratisser dans tous les sens. Et au moins, nous seront prévenus de la menace qui pèse sur nous. Par contre, pas question de laisser le Faucheur à lui-même. Nous ne savons pas si ce n’est pas ce que brigue notre adversaire. Et peut-être qu’en même temps, nous pourrons retrouver ce cristal bleu qui nous fait défaut.

Ses officiers approuvèrent avec ardeur… Jusqu’au moment où il annonça qu’il prendrait al tête d’une des équipes.

— Non, mais vous vous êtes regardé ? s’emporta Barnett. Vous avez l’air d’un déterré.

— J’ai connu pire ! rétorqua-t-il d’un ton définitif. J’ai mené l’abordage contre cette frégate havraise avec un dard dans le ventre !

— Ce n’est pas ce que vous avez fait de plus malin, rétorqua Roman, les bras croisés. Vous devriez être en train de vous reposer… Mais pour être honnête, je n’ai pas vu de traces de commotion grave. Vous avez le regard clair, et vous ne souffrez pas de nausées… Je sais que vous vous sentez responsable, même si vous n’y pouviez pas grand-chose. Étant donné les circonstances, je vous donne mon accord – même si vous ne l’attendez pas. C’est vous qui en pâtirez…

Barnett lança un regard sombre vers Roman, mais son expression s’adoucit rapidement :

— Moi aussi, je veux le revoir, cette grande baderne de Purcell. Il possède deux des trois grammes de cervelle que cet équipage se partage – sauf votre respect, capitaine.

Le temps de choisir qui restait et qui se mettait en chasse, d’équiper chacun et d’expliquer le type de danger auquel ils faisaient face – en bref, une menace sans visage, de nature inconnue, qui avait vraisemblablement déjà causé la mort de tout un équipage -, une autre heure s’était écoulée. À son grand dam, Barnett resterait de nouveau sur le Faucheur, ainsi que les officiers et le médecin de bord. Si Avilan ne rentrait pas, ils se barricaderaient dans la nef, attendraient la fin des intempéries et mettraient les voiles vers un lieu dégagé de surface, en tâchant de ne pas s’écraser au sol.

Les petits groupes se mirent en route. Cette fois, le capitaine était accompagné de deux artilleurs, Basil et Pelley, ainsi que deux gabiers, Aron et Barat. Ils étaient tous chargés de pistolets à dards avec de multiples recharges, de sabre et de poignards. Basil avait été choisi pour se joindre à ce groupe en raison de ses compétences de pistage, en tant que chasseur émérite dans les marches dardaniennes. Il serait le plus à même de repérer les traces de leur ennemi si élusif. Avilan avait décidé de retourner sur les bords de la chute d’eau. Si traces il y avait, sans doute en trouveraient-ils dans les environs. Par ailleurs, si l’adversaire avait obtenu ce qu’il voulait en la personne de Purcell, peut-être détournerait-il son attention d’eux assez longtemps pour leur permettre de repérer sa tanière.

***

Il pleuvait de plus belle, et en dépit des capes de toile huilées qu’ils portaient par-dessus leurs vêtements, les cinq hommes étaient trempés jusqu’au os. Avilan serra les dents pour réprimer un frisson. Au moins, l’eau froide qui gouttait sur sa tête engourdissaient la douleur de sa blessure.

À genou dans les herbes trempées, Basil examinait avec attention le sol près de la rive.

— Nous avons de la chance, déclara-t-il enfin. La pluie n’a pas encore tout effacé. Purcell a lutté, mais au bout d’un moment, celui qui l’a enlevé s’est vu obligé de le traîner.

Il releva aussitôt ses yeux pâles vers son capitaine et ses camarades :

— Ça ne veut pas dire qu’il est… enfin, il a pu être assommé, comme le capitaine. Si l’ennemi l’a emporté, c’est qu’il devait le vouloir vivant. De toute évidence, il était seul… Et ça ne va pas être si dur à suivre…

Le capitaine poussa un soupir de soulagement. Au moins avaient-ils l’espoir de le retrouver et de mettre les voiles dès que possible.

— Allons-y ! déclara-t-il avec une énergie qui lui faisait défaut.

Les deux artilleurs, leurs fusils en joue pour réagir à la moindre menace, couvrirent leur progression tandis qu’ils progressait sur la piste. Avilan avait du mal à distinguer les traces subtiles que suivait Basil, mais il se sentait soulagé : au moins, les choses progressaient.

Le chemin suivait le bord de la rivière, jusqu’au massif rocheux d’où s’écoulait la cascade. La pierre noire rutilait de minuscules éclats de cristaux de diverses couleurs qui y formaient des veines et des inclusions. Par temps ensoleillé, la vue devait-être remarquable… mais ils n’étaient pas là pour admirer le paysage. Une anfractuosité s’ouvrait dans la roche, qui s’élargissait en un boyau dans lequel les hommes du Faucheur s’engagèrent après un temps d’hésitation. Fort heureusement, ils avaient emporté avec eux des lanternes sourdes – un équipement toujours utile pour des pirates.

Plus ils avançaient, plus Avilan sentait une sourde inquiétude le submerger. Les parois accidentées du boyau naturel avait fait place aux murs lisses d’un tunnel creusé par la main de l’homme. Il s’agissait sans doute d’une des mines qui avaient permis l’exploitation des gisements cristallins naturels des pôles… mais le capitaine ne pouvait s’empêcher d’éprouver un malaise grandissant. Peut-être était-ce lié à sa blessure, même s’il n’éprouvait plus qu’une douleur sourde qu’il parvenait à oublier par moment.

Il avait l’impression d’entendre une rumeur diffuse… non, pas une rumeur. Plus un chant… une vibration. Il se tourna vers ses compagnons, afin de déterminer s’ils percevaient la même chose que lui. Les quatre hommes avancement en silence, le visage fermé. Il était difficile de deviner ce qui se passait dans leur esprit. Il laissa la question mourir avant de franchir ses lèvres. Son cœur battait à tout rompre et ses nerfs s’effilochaient à chaque pas. Il aurait préféré se trouver en plein cœur d’un combat, que dans cet environnement où le danger demeurait sournois. Avilan aurait dû se sentir rassuré dans ce couloir ou il ne pouvait venir que de deux directions, mais il n’en tirait aucun réconfort.

Au bout d’une quinzaine de minutes, ils parvinrent devant une porte entièrement fait d’un métal lisse, qui ressemblait vaguement à du bronze. Aucune serrure n’était visible. Basil, qui tenait l’avant-garde, essaya de la faire bouger, en vain.

— Je suis navré… On ne peut pas aller plus loin…

Avilan serra les poings. Ça ne pouvait pas finir comme ça ! Une expression lugubre apparut sur les visages, dans la lumière ténue des lanternes. Ils s’apprêtaient à faire demi-tour, quand Aron intervint :

— Attendez ! Il m’a semblé avoir vu un autre boyau, quand les parois étaient encore naturelles. On peut essayer de passer par là, on ne sait jamais !

Aussitôt, la petite troupe fit demi-tour. Aron avait vu juste : à moitié cachée derrière une saillie, une bifurcation s’ouvrait sur leur droite. Ils s’y faufilèrent, pour découvrir au bout de quelques mètres que le tunnel avait été comblé par un entassement de rochers. Un bref examen suffit pour leur faire comprendre qu'ils avaient été entassés hâtivement et sans méthode. Aucun roc n'était trop lourd pour une seule personne. Avilan avait commencé à aider ses hommes à dégager, mais ils avaient refusé de le laisser faire, en invoquant sa blessure :

— Vous nous gêneriez plus qu’autre chose, avait déclaré Pelley sans ménagement.

Il dut se contenter de tenir la lanterne pendant que les travaux avançaient. Il ne fallut pas plus de quelques minutes pour que le travail soit achevé. Pour dévoiler une scène macabre...

Cinq ou six squelettes avaient été entassés juste derrière la muraille de fortune, encore revêtus de bribes de vêtements et de pièces d'équipement : restes d'étoffes, ceinturons, bottes, sacoches... Au vu de leurs crânes fracassés, il n'était pas compliqué de deviner ce qu'il avait dû leur arriver. Les hommes du Faucheur gardèrent le silence face à cette nouvelle hécatombe. La situation se passait de commentaires...

Par contre, le passage se poursuivait au-delà, plongeant dans l'ombre du massif rocheux, piquée par les cristaux qui renvoyaient la lumière de leurs lanternes, comme des étoiles maléfiques dans une nuit profonde. Au bout d'un moment, une lueur diffuse apparut. Avilan prit d'autorité la tête du convoi, et ce fut avec un mélange de soulagement et d'horreur qu'il parvint enfin au niveau de la sortie. À cet endroit, le sol plongeait drastiquement, en une série d'éboulis, et débouchait sur une corniche. Les cinq hommes durent prendre leur précaution pour franchir cette zone chaotique, d’autant qu'au-delà de la corniche, se trouvait un a-pic qui dominait une nouvelle salle.

Les pirates observèrent le lieu en silence. Il s'agissait d'un vaste espace circulaire, éclairé à intervalles réguliers par de larges cristaux d'éclairages, les plus grands que les cinq hommes avaient eu l'occasion de voir. Ils émettaient une lumière d'un blanc légèrement verdâtre, qui donnait à l'endroit une ambiance spectrale.

Le long des parois, ils pouvaient distinguer un entrelacs complexe de tubes et de circuits qui rappelaient, à une échelle bien plus grande, les installations autour d'un cœur de nef. C'était de cette installation que provenait la vibration régulière qui avait interloqué Avilan.

Mais ce n'était pas le plus stupéfiant. Disposés tout autour de la salle, se trouvaient des formes oblongues, comme des cercueils de métal et de verre, où des corps étaient allongés. A cette distance, ils ne pouvaient pas en distinguer grand-chose, mais cela ne faisait qu'ajouter une touche encore plus sordide à cette expédition. Le capitaine n'avait qu'une hâte, récupérer son maître-coeur et quitter ce caillou maudit.

Barat avait pris soin de prendre avec lui une corde, qu'il attacha à une excroissance rocheuse. Les membres du petit groupe descendirent l'un après l'autre jusqu'au sol lisse et brillant de la pièce. Avilan ne put résister à une curiosité un peu malsaine et se rapprocha d'un des cercueils. Un homme s'y trouvait allongé – du moins, si l'on pouvait appeler ainsi ce corps desséché. Il était revêtu d'une tenue qui ressemblait aux sous-vêtements complets que les marins portaient parfois par temps froid, mais dans une étrange couleur argentée. Sa taille et ses proportions semblaient parfaitement humaines, mais sa peau fripée portait comme un léger motif écailleux, à peine visible. Son visage ne ressemblait à rien de ce qu'il avait pu voir jusqu'à présent. Des pommettes saillantes, des yeux qui d'après la taille de ses orbites profondément devaient être bien plus larges que ceux des humains... des oreilles à l'extrémité pointue... De longs cheveux d'un noir de jais.

— Qu'est-ce que c'est que ça... marmonna le capitaine.

Il releva la tête et commença à vérifier chacun des sarcophages : tous les corps déséchés portaient le même physique insolite. En regardant de nouveau les enchevêtrements qui couvraient les murs, il eut l'étrange impression que les cercueils étaient raccordés au maillage du système, ou plutôt, qu'ils l'avaient été avant que quelqu'un ne les en débranche. Un nouvel examen confirma qu’ils disposaient de mécanismes cristallins qui aveint été en grande partie démontés. On y voyait toujours l’emplacement des cristaux dont les griffes vides se tendaient vers le plafond. Les piratent retrouvèrent même un pupitre couvert de leviers et de branchements complexes qui avait, lui aussi, été cannibalisé. L’un des cercueils semblait avoir disparu : on pouvait encore voir les traces de l’endroit où il avait été descellé.

Qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ? Est-ce que ces installations pouvaient avoir un lien avec la disparition de leur maître-coeur ?

En poursuivant leur exploration de la salle, les hommes du Faucheur découvrirent une forme abandonnée sur le sol. Un… corps ? Quand Avilan s’approcha, il reconnut un autre de ces êtres au faciès inhumain, mais dans un état bien pire que ceux qui étaient restés dans leurs sarcophages. Il n’en restait qu’un tas d’os, vaguement revêtus de restes de tissus et d’une couche de peau qui s’effilochait comme un vêtement décomposé.

La vibration s’intensifia. La lumière des grands cristaux vert pâle palpita un instant. Un crépitement s’éleva sans la salle, qui lança une vague de frisson dans le dos d’Avilan. Le capitaine et ses hommes échangèrent un regard : ce phénomène devait bien avoir une origine.

Ils se dispersèrent pour explorer de nouveau la salle, dans l’espoir de trouver une réponse. Ce fut Aron qui les interpela discrètement pour leur montrer une porte de métal, presque invisible au milieu des réseaux décrépits.

Fort heureusement pour eux, elle n’était fermée que par un simple loquet facile à actionner. Le battant pivota en grinçant. Les pirates se frayèrent un chemin à travers, en file indienne. Ils pénétrèrent dans une autre pièce, dont l’intégralité des parois étaient couvertes de plaques cristallines étincelantes, cette fois dans une couleur bleu-vert. Bien plus réduite en taille, elle était encore plus encombrée de diverses installations techniques, qui partaient dans tous les sens comme le réseau sanguin d’une étrange bête transparente.

En son cœur, se trouvait un autre cercueil. Il avait été déposé en plein milieu, et de nombreux circuits et tuyaux y étaient reliés, ceux-là pleinement fonctionnels. D’innombrables cristaux de différentes tailles et de différentes couleurs palpitaient, mêlant leur propre éclat à celui des grandes plaques bleutés. Le capitaine avança dans la pièce à contrecœur. Le vrombissement sourd qui émanait de l’installation avait éveillé la douleur de sa tête au même temps qu’une nausée profonde qu’il s’efforça de combattre. La main sur son pistolet, il approcha du tombeau métallique.

Une femme y était allongée ; elle paraissait totalement humaine, contrairement aux occupants de la pièce précédente. Son corps avait été totalement dénudé, dévoilant des ecchymoses sombres qui le maculaient de taches noirâtres. Ses cheveux clairs avaient été tirés en arrière, et l’on pouvait voir une marque profonde en haut de son front, là où son crane avait été enfoncé. De toute évidence, l’occupant originel de cercueil en avait été sorti pour le remplacer par ce corps inerte… Car il n’était pas nécessaire d’avoir la science de Roman pour comprendre que la femme était morte, même si le système avait dû préserver son corps.

— Qu’est-ce que vous faites là ? lança une voix rauque, comme issu d'une bouche qui n'avait plus l'habitude d’articuler des mots.


Texte publié par Beatrix, 31 octobre 2026 à 12h34
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