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Fleur du désert

Le sable crissait sous mes pas. Les rayons du soleil déformaient le paysage, à moins que ce ne fussent les divagations de mon esprit sous l’effet de la déshydratation. Comment avais-je pu me retrouver dans ce fichu désert ? Mes souvenirs se résumaient à des arrêts sur image inconsistants, des flashs épars. Sous mon crâne, une douleur sourde pulsait au rythme de mon cœur essoufflé. Mes vieilles jambes se mouvaient tels des automates, bientôt vides de toute énergie. Soudain, elles se dérobèrent.

J'ouvris les yeux sur un ciel limpide, presque immaculé. Je crus apercevoir un vol d'oiseaux migrateurs aux couleurs dorées. Des cactus me narguaient de toute leur hauteur, l'un d'eux arborait une fleur éclatante. Je plaçai une main sur mes paupières et laissai un sourire étirer mes lèvres craquelées.

Quel bel endroit pour mourir… songeai-je.

Sensation délicieuse. De l'eau. C'était de l'eau qu'on tentait d'infiltrer dans ma bouche desséchée. Mon regard vogua sur la nitescence d’une silhouette chamarrée. Ma conscience s’étiolait. Pourtant, j’entrevis ce sourire rassurant sur un visage dissimulé.

Des chants d'oiseaux. Une sensation douce sous la pulpe de mes doigts. Je reconnectais peu à peu mes sens, allongée sur une surface moelleuse. Ma tête restait lourde, néanmoins la soif m'avait quitté et mon cœur s’était calmé. Un détail me frappa: l'humidité omniprésente. Où m’avait-on emmené ? Mes paupières papillonnèrent, le temps que ma rétine accepte de recevoir la luminosité ambiante.

– Ah! tu es réveillée.

Mes craintes s’appaisèrent au son de ce timbre chantant qui m’évoquait une mélodie oubliée. Je cherchai des yeux sa provenance, sans succès. Je me trouvais sous une toile, étendue sur un matelas de feuilles et de plumes. Je parvins à me redresser, encore déboussolée par ma mésaventure. Une silhouette se découpait sur les fibres mouvantes, à ma gauche. Ma bouche asséchée ne laissa filtrer qu’un coassement inaudible. J’avisai la cruche d’eau et me servis un verre que je bus d’une traite, puis un second que je savourai plus longtemps.

– Tu as eu de la chance que je te retrouve, tu sais.

De la chance ? Cette idée m’arracha un sourire. Au fond de moi, j’avais la certitude que ce désert aurait dû m’emporter, que j’avais choisi sciemment cette douce agonie. J’en ignorais cependant la raison, mes souvenirs se révélant toujours aussi flous. L’homme apparut face à moi, du moins, je déduisis qu’il s’agissait d’un individu de sexe masculin au vu de son timbre grave et de sa stature, dissimulée sous une large doudoune remontée jusqu’au nez ainsi qu’une visière abaissée.

– Cela te fait sourire, pourquoi ?

– Je ne sais pas. Je devrais vous remercier, sans doute.

Une brise se leva, au dehors, et, l’espace d’un instant, il me parut que l’homme clignotait, comme s’il allait disparaître. À mieux y regarder, tout frissonnait autour de moi, comme sur la pause d'une cassette vidéo. Je cillai, l’illusion disparut. Ma confusion persistait. Où me trouvais-je ? Cet endroit s’avérait bien trop humide pour un désert. Dehors, j’apercevais de la verdure.

– Combien de temps suis-je restée inconsciente ?

– Bien assez.

J’en restai coite. Qu’attendait cette personne de moi ? Ma tête me faisait toujours souffrir et un vertige m’étreignit. Les couleurs s’estompèrent, autour de moi, tour à tour sablonneuses, puis blanchâtres. Soudain, une lumière vive m’aveugla. Une terrible nausée me prit à la gorge. Lorsque je rouvris les paupières, l’étrange personnage qui m’était venu en aide se trouvait agenouillé, juste devant moi. Je pus apercevoir sa barbe et ses cheveux blancs sous sa casquette. Je le connaissais, cet homme. Cette sensation désagréable de savoir sans savoir m’irritait et je crachai :

– Qui êtes-vous ?

Un pâle sourire s’étira sur ses lèvres diaphanes. Silencieux, il me tendit ses paumes ouvertes. Dans chacune d’elle reposait une barre de céréales, l’une chocolatée, l’autre non. Je cherchai un piège quelconque, mes yeux balayant l'ensemble de la scène du regard. L’homme recentra mon attention :

– Tu devrais manger, choisis celle que tu préfères.

Dubitative, j’optai pour celle au chocolat. J’avais toujours eu un faible pour le chocolat. J’espérais que ma dentition, plus aussi solide qu’à mes vingt ans, tiendrait le choc. L’homme hocha la tête avec un nouveau sourire.

– Je savais que tu choisirais celle-ci.

– Vraiment ?

Il opina, je haussai les épaules, soudain affamée. Je croquai dans la barre, assez moelleuse pour épargner mes dents. Le goût sucré m’arracha quelques larmes. Pourquoi pleurais-je ? Plus je mangeais, plus je pleurais, jusqu’à sangloter entre mes mains ridées. L’homme m’enveloppa de ses bras et je me sentis plus légère, comme s'il avait ôté un poids énorme de mes frêles épaules.

Il se détacha et saisit mes poignets avec douceur. Sa visière s'était relevée, cependant ma vision embuée m'empêchait de discerner ses traits.

– Il est temps de te réveiller.

Encore un flash. Le sable. La blancheur éthérée. La migration. De quoi parlait-il ? Je me sentais bien éveillée.

– Tu as encore des choses à accomplir, Rosa.

Ses larges mains dissimulaient quelque chose. Il me l’offrit. Je reconnut le carmin des pétales ornant le cactus rencontré tout à l’heure.

– Ton heure n’est pas encore venue.

Enfin, les contours de son visage s’éclaircirent. Son expression attentive. La compréhension, la compassion qui émanait de ce regard anthracite. Ses yeux. La porte de son âme. La mienne, déchirée. Le désert. Les murs blancs. Les oiseaux en plein vol.

– Je serai là, ne t'en fais pas.

Tout à coup, je me retrouvai dans le noir. Des sons aigus me vrillèrent les tympans. Du mouvement, tout autour. On s’agite, c’est toujours trop bruyant. Je panique. Un visage, juste devant moi.

– Madame ? Comment vous sentez-vous ?

C'est alors que je compris. Le brouillard qui emprisonnait mon esprit s’estompa. Sous les draps, entre mes doigts, le souvenir fleurissait encore. Ce fut d'une voix ferme que j’assurai :

– Très bien, merci.

Je serrai contre mon cœur la fleur du désert. Juan m’attendrait, il me l’avait promis. Je poursuivrais mon chemin en paix, jusqu’à en rencontrer la véritable fin.


Texte publié par Wildflower8906, 30 octobre 2026 à 22h16
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