Le jeune homme pestait en silence, l’eau dégoulinant de ses cheveux bouclés. Son manteau détrempé n’était pas en reste, après seulement quelques mètres parcourus entre sa voiture et l’entrée. L’orage se déchaînait au-dehors. Une forte rafale avait même failli le faire tomber alors qu’il grimpait les marches en courant vers la grande porte du manoir.
Il redressa ses verres ronds sur son nez et sortit un mouchoir de sa sacoche de cuir usé.
— Quelle poisse, se dit-il. De quoi j’ai l’air, maintenant ?
Puis, dans l’attente de son hôte, Mario commença à observer la vaste pièce autour de lui. Celle-ci aurait presque pu accueillir son appartement tout entier ! Il peinait à bien voir de quoi elle était composée, le lustre et les chandeliers ne parvenant pas à repousser toutes les ombres. Il devinait néanmoins des meubles marquetés et une horloge de taille impressionnante. Non loin de lui, un téléphone mural Marty avec magnéto et cadran en bakélite. De grands tapis et de larges tentures recouvraient une bonne partie du sol et des murs en pierres brutes. Peut-être bien aussi des gargouilles, en haut des murs... Sur sa droite, un immense double escalier conduisait à l’étage, terminant sa course dans l’obscurité la plus totale.
S’il tendait l’oreille, il entendait les notes de l’orchestre, à la fois lugubres et enjouées. Le fameux Bal avait sans doute commencé.
Il patienta, s’imprégnant de l’étrange ambiance des lieux : la réputation de bizarrerie victorienne du manoir n’était pas usurpée.
Soudain, un son crépusculaire fendit l’air, et Mario sursauta. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’il s’agissait d’une voix. Sépulcrale, elle résonnait sur les murs. Mario frissonna.
— Soyez le bienvenu au Manoir Folletto, M. Parris.
Intimant à son cœur de battre moins fort, Mario se tourna vers la voix et vit un très vieil homme en smoking noir qui avançait vers lui.
Mario tendit la tête vers l’avant, incertain de ce qu’il voyait ; non, c’était bien ça. Presque squelettique, avec une peau blafarde et parcheminée, l’homme possédait des yeux d’un blanc laiteux. Des yeux qui ne pouvaient voir...
— Merci, M. Folletto. C’est un honneur d’être ici, je vous remercie infiniment d’avoir accepté ma demande.
— Vous me confondez avec mon maître. Le Bal requiert toute son attention ce soir. Je me nomme Harrow et je suis son majordome. M. Folletto m’a chargé de vous guider.
Le majordome passa devant lui sans difficulté et, tendant la main vers le fond du hall, annonça :
— Nous devons passer par la salle de bal. Suivez-moi.
— Ah... Euh, d’accord, M. Harrow, balbutia Mario. Et merci !
Les deux hommes traversèrent la pièce et Harrow poussa les deux battants d’une lourde porte en acajou ornementé d’arabesques dorées.
Mario fut d’abord surpris par les odeurs. Cire de bougie, petits fours et parfums luxueux s’entremêlaient dans une atmosphère sinistre et exaltante. Puis, la scène qui se livrait devant ses yeux accapara toute son attention. Il serra les poings sur ce qu’il pouvait : la sangle de son sac, son manteau.
Sur une petite estrade, un orchestre de musiciens décharnés en redingotes rouge sang jouait sans relâche. Des valets évanescents flottaient entre les convives, portant boissons et amuse-bouches. Des centaines de bougies faisaient onduler leur lueur orangée au-dessus des danseurs, dans un ballet tout aussi hypnotique.
Des couples dansaient au rythme des coups d’archet. Les mots manquaient à Mario pour qualifier cette assemblée mouvante digne d’un conte de fées horrifique. Les loups-garous aux costumes vert olive valsaient avec des sorcières aux chapeaux rehaussés d’un obscur clavier à touches. Des gnomes à la peau éléphantine bleutée invitaient des vampires aux nœuds de cravate écarlates. Spectres et fantômes tourbillonnaient comme une volée d’oiseaux déformés.
Harrow se glissa au milieu des danseurs avec une aisance que Mario était loin d’avoir. Le jeune homme bouscula malencontreusement plusieurs couples qui lui lancèrent des regards noirs. Quand ils ne montrèrent pas carrément les crocs. Mario déglutit avec peine alors qu’un homme furieux d’être interrompu se rua sur lui, prêt à s’en prendre à sa carotide. Harrow intervint, saluant l’homme avec déférence :
— M. le Comte, pardonnez-moi. Notre visiteur n’est pas des nôtres et peine à se mouvoir avec grâce. Je m’engage à ce qu’il ne vous importune plus.
Harrow agrippa alors le bras de Mario avec une force qui le fit grimacer, et l’entraîna à grandes enjambées entre les convives jusqu’à l’autre côté de la pièce.
Avant de quitter la salle de bal, Mario voulut s’assurer de ne pas avoir inventé tout cela. Il jeta un dernier coup d’œil vers les convives. Ce qu’il vit chassa tous ses doutes. Tout ce petit monde étrange dansait encore avec élégance et euphorie devant la grande cheminée aux flammes bleues, froides comme la mort.
Il ne risquait pas d’oublier sa visite ici.
Le couloir dans lequel Harrow l’entraîna ensuite n’était éclairé que de quelques LED, mais suffisantes pour que l’ambiance soit toute autre. Il ne cacha pas sa surprise :
— Vous... Vous avez des lampes électriques ?
Harrow accueillit cette remarque avec un reniflement de mépris :
— Nous ne sommes pas des dinosaures !
Sur ces mots, il pressa le pas, visiblement offusqué et impatient de se libérer de son rôle de guide.
Mario le rattrapa avec difficulté : le vieillard était rapide ! Une fois à sa hauteur, il se racla la gorge :
— Hum. Huh... M. Folletto vous a-t-il expliqué l’objet de ma requête ?
Il crut un instant que l’autre homme ne lui répondrait pas, mais celui-ci énonça de sa voix grave :
— Mon maître m’en a informé. Je dois vous conduire au tableau de Benedict Furcas.
— Oui ! répondit Mario avec enthousiasme. Cet homme était un génie. Ses paysages et ses portraits sont d’une justesse presque divine. Mon mémoire aborde la vie de cet artiste exceptionnel, et je veux élucider les circonstances de sa disparition. Le monde doit savoir !
Mario interrompit sa marche, le regard perdu dans le vide, avant d’ajouter :
— Je dois savoir.
— Si je puis me permettre, c’est folie, M. Parris.
Rattrapant le majordome, Mario ne se laissa pas démonter :
— Je perds mon temps, c’est ça ? Plusieurs professeurs m’ont répété que je ne trouverai rien. Mais je ne suis pas d’accord. Je suis persuadé que la réponse est dans cette dernière toile. Celle qui est conservée ici.
— À l’abri des regards.
L’étudiant haussa le ton, entraîné par sa fascination pour Furcas :
— Ce qui est égoïste, vous ne trouvez pas ? Le monde devrait pouvoir admirer cet ultime chef-d’œuvre.
Harrow se retourna vers lui et le transperça de son regard vide de pupilles. L’ardeur du jeune homme se refroidit en un clin d’œil, le laissant bouche bée et confus.
Puis, sans un mot, le majordome secoua la tête et reprit sa marche dans le couloir. Une vingtaine de mètres plus loin, il se figea devant un lourd rideau de velours d’un bleu aussi sombre que les eaux d’un lac par nuit sans lune.
— Voici la galerie. Je vous saurais gré de ne toucher à aucun objet. Pour votre propre sécurité.
Le vieil homme écarta un panneau du rideau et signala à Mario qu’il pouvait s’avancer. L’impatience et l’excitation faisaient vibrer les nerfs du jeune homme, qui fit facilement ses premiers pas dans la pénombre. Harrow actionna un interrupteur. Plusieurs claquements secs accompagnèrent les projecteurs à leur allumage et la prestigieuse Galerie des tableaux de Folletto se dévoila enfin.
Mario en eut le souffle coupé. Cette galerie n’avait rien à envier au Louvre !
La salle s’étendait tout en longueur et les murs de chaque côté exposaient une quantité considérable d’œuvres picturales. Les styles, les époques, les dimensions, les supports... La collection présentait une diversité incroyable. La galerie possédait également d’autres pièces remarquables, comme des vases anciens gravés de symboles mystérieux, ou des armures sauvées d’une guerre oubliée. Le jeune homme progressa avec entrain, butinant d’un tableau à l’autre avec intérêt.
Harrow restait silencieux, à quelques pas derrière lui.
Au-dessus des deux hommes, la verrière cylindrique amplifiait le fracas de la pluie d’orage et laissait filtrer les flashs des éclairs. Après un coup de tonnerre puissant, Mario se figea. Il tendit l’oreille dans ce silence relatif et un frisson courut le long de sa colonne vertébrale quand il comprit que le grincement métallique qu’il percevait provenait des armures.
Il questionna Harrow du regard, mais le vieil homme ne lui offrit qu’un vide blanc en retour.
Mario poursuivit, le pas lourd. Il commençait à transpirer. L’air semblait moite, poisseux. Respirer devenait difficile. Il ne s’arrêtait plus devant chaque toile, ne jetant parfois plus qu’un œil indifférent sur les motifs, les scènes, les couleurs... Inconsciemment, il porta la main à son estomac, nauséeux.
Ce fut à ce moment que retentit la voix caverneuse d’Harrow, arrachant un petit cri de frayeur à l’étudiant livide :
— Nous arrivons à la pièce dédiée à Benedict Furcas.
Mario soupira, soulagé.
Le majordome se faufila devant lui et se dirigea vers une petite porte à peine visible entre deux illustrations sanglantes. Il sortit un trousseau de son veston et déverrouilla la serrure.
— C’est... Vous fermez à clef ?
— Toujours.
Harrow tira la porte. Elle ne craqua pas. Ne grinça pas. Elle s’ouvrit tranquillement sur un abîme de ténèbres.
Mario n’y voyait rien. Ses pieds collaient au plancher et son estomac rétrécissait à chaque coup d’œil dans le vide de ce sinistre endroit. Il regarda Harrow. Imperturbable, celui-ci tenait simplement la porte ouverte. Puis, lentement, de son autre main, il fit jouer un levier à côté du chambranle. Une lumière vive clignota à l’intérieur de la pièce, avant de se stabiliser.
Le jeune homme ferma les yeux, ébloui. Il hésita quelques secondes, mais son désir de découvrir enfin cette œuvre finale était plus fort que l’angoisse qui serpentait dans son estomac. Une fois ses yeux accoutumés, il fit deux pas et pénétra dans la pièce. Ou plutôt le cagibi minuscule, en comparaison avec la monumentale galerie. La cellule était vide. Ou presque.
Adossé contre le mur blanc du fond, un drap recouvrait un chevalet de peinture.
Dans l’atelier, Benedict peignait. Les paupières ensanglantées sous les assauts de ses ongles, les cheveux emmêlés de peinture séchée, cette pitoyable créature, autrefois un génie adulé, forçait encore ses doigts raidis à peindre. Encore. Les yeux exorbités, à grands coups de spatule et de pinceau, l’artiste dément riait en apportant la touche finale à son dernier chef-d’œuvre.
Mario jeta un œil à Harrow qui resta de marbre, aussi muet et immobile qu’une statue. L’étudiant franchit la courte distance jusqu’au chevalet. Son estomac ne souffrait plus de nausée, mais abritait maintenant un nuage de papillons d’excitation et d’impatience.
La respiration rapide, si près de son but, Mario leva la main et saisit le bord du drap.
Enfin. Il allait enfin voir cette ultime peinture, celle que Furcas avait laissée derrière lui à sa disparition.
Le drap libéra le chevalet dans un froufrou léger et le tableau apparut.
Un fou rire explosa.
Vif, énergique et réduisant l’orage à un simple murmure. Le rire emplit tout l’espace, comblant le plus petit vide, la moindre faille.
Mario riait à en pleurer.
Sur la toile, sur ce chef-d’œuvre fondamental de l’illustre peintre, un portrait en pied. Le décor suranné s’éloignait déjà tant du style habituel de Furcas. Point de pastels et de lignes douces. Des couleurs tranchantes et des lignes claires traçaient de curieux volatiles autour de vieux poteaux télégraphiques sur une route en terre battue. Ni grâce ni beauté.
Quant au portrait... Mario essuya les larmes de ses yeux, mais son rire perdura encore quelques instants.
Une créature anthropomorphe se tenait assise sur des pattes maigrelettes à trois doigts. Improbable croisement entre un renard, un éléphant et une chauve-souris turquoise, elle avait une tenue qui rappelait à Mario les danseurs du bal : costume vert olive, nœud cravate rouge, chapeau à cadran. Ses yeux jaunes accompagnaient un rictus qui aurait pu être un sourire.
Mario se retourna vers Harrow :
— C’est une farce, n’est-ce pas ?
— Nullement, M. Parris.
— Il n’a jamais peint de surréalisme.
— En effet.
Absurde.
Mais...
Plus Mario observait ce... sourire, plus intense se faisait le malaise qui l’oppressait petit à petit.
D’un geste brusque, Mario replaça le drap sur le chevalet, dissimulant cette chose qui aurait dû lui apporter tant de réponses.
Il passa en trombe devant Harrow :
— Je souhaite repartir.
Le vieil homme ferma la porte, rabaissa le levier, verrouilla la serrure. Sans hâte, avec des gestes simples et mesurés. Sans un mot ni un regard vers l’étudiant qui tapait des doigts d’impatience sur son sac.
Harrow reprit alors la direction de la salle de bal et Mario lui emboîta le pas.
Il ne fallut pas plus de deux heures à Mario pour regagner son appartement, malgré la circulation dense de cette veille de férié.
Il jeta presque avec rage son sac et son manteau sur le sofa.
— Merde ! Quelle idée d’aller dans ce fichu manoir ! Je me suis fait berner !
Il soupira en s’installant devant son ordinateur. Il y rédigea un mail à l’attention de son directeur de recherche : il lui fallait trouver une alternative pour finir son mémoire.
Après un grignotage arrosé de quelques verres de vin, Mario se détendit enfin. Anesthésié par l’alcool, il laissa ses pensées vagabonder.
Cette peinture...
Le regard de la bête ridiculement endimanchée s’installa durablement. Son... sourire, encore plus. Mario ressentit à nouveau le même trouble que dans la cellule du tableau.
Il retourna se servir un verre.
Les jours et les semaines passèrent.
Mario échoua à la soutenance de son mémoire de recherche, amas incohérent et inachevé sur la vie du célèbre peintre Benedict Furcas.
Le gérant de l’épicerie où il travaillait à temps partiel l’avait licencié, en raison de ses nombreuses absences. Qui valaient pourtant mieux que ses sautes d’humeur devant les clients auxquels il réclamait de l’aider à « la » repousser.
Mario abandonna son appartement, criant haut et fort « qu’elle le retrouverait trop facilement ». Son propriétaire n’y vit qu’une excuse pour ne plus payer le loyer.
L’ordinateur et le smartphone de Mario furent retrouvés sur le bord d’une route de terre battue bordée de vieux poteaux.
Du jeune homme, nulle trace.

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