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volume 1, Chapitre 2 « L'Habile Ouvrage de Cythe » volume 1, Chapitre 2

L’Habile Ouvrage de Cythe

Je me réveillai vers midi. J’avais encore travaillé jusqu’à l’aube, mais j’avais pu finir ma petite araignée. Ce fut la première chose qui me revint en tête, avec ses huit pattes et ses petits yeux rouges. Comme elle était bien, ma petite araignée ! Elle avait quelque chose de dérangeant, qui me donnait des frissons dans le dos. Jamais je n’avais vu, encore moins fabriqué, une peluche de la sorte. J’aimais beaucoup la petite boule d’inquiétude qui se formait au creux de mon estomac à chaque fois que je la regardais.

Je me retournai dans mon lit, pour voir ma table de chevet, où je l’avais déposée la veille. Elle n’était pas là. Avec un froncement de sourcils, je me redressai dans mon lit. Le bâillement que j’avais commencé à émettre s’étrangla dans ma gorge. La porte de ma chambre était ouverte.

L’araignée avait disparu, la porte était ouverte.

Merde.

Plus ensommeillée le moins du monde, je bondis de mon lit, et sans prendre la peine d’arranger mes draps ni d’ouvrir les rideaux qui, de toute façon, ne parvenaient plus à repousser les rayons trop intenses du jour, je me précipitai sur le palier et déboulai dans la chambre voisine. Vide. Maître Soff n’était pas là.

— Cythe ! entendis-je appeler depuis l’étage inférieur.

C’était lui.

« Merde, merde, merde ! »

Je me hâtai de dévaler les escaliers. J’allais me diriger vers l’atelier lorsque je vis maître Soff dans la pièce à vivre. Il était appuyé contre le mur près de la cheminée, éteinte en ces jours d’automne aussi doux que ceux de l’été. Il avait mon araignée dans sa main.

— Tu as bien dormi ? demanda-t-il d’un ton sévère.

Il avait toujours un ton sévère. Mais là, il était encore plus sévère que d’habitude. Même son regard était sévère. J’avais fait une belle connerie.

— Oui… et vous, maître ?

— Tu te lèves bien tard. A quelle heure t’es-tu couchée ?

— Hum… je…

— Combien de temps de sommeil as-tu sacrifié pour terminer ceci ?

Il n’avait guère besoin de désigner l’araignée. Nous savions tous deux de quoi il parlait.

— Quelques heures… bredouillai-je.

Il leva l’araignée à hauteur de regard, l’examinant sous toutes ses coutures.

— Je dois avouer que tu as une merveilleuse technique, Cythe. C’est du bel ouvrage, solide, sans une maille de travers. Bravo.

Malgré la situation critique, je ne pus m’empêcher de sourire au compliment de maître Soff. Il en faisait rarement.

— Merci, maître, soufflai-je, ravie.

— Cesse de te réjouir, petite sotte.

Je grimaçai. Ça y était, la remontrance était arrivée. Je serrai la rambarde de l’escalier, dont j’étais toujours sur la dernière marche.

— Qu’est-ce qui t’es passé par la tête, pour créer une horreur pareille ?

Je restai silencieuse, tête basse.

— Réponds ! Quel est le diablotin qui t’a soufflé cette idée monstrueuse ?

— Maître… Je m’ennuyais de faire toujours les mêmes choses, c’est tout. J’avais… envie de voir ce que ça donnerait… Vous ne la trouvez pas réussie ? Elle fait vraiment peur, non ?

— Cythe…

— La peur aussi, c’est amusant. Et je suis sûr que les enfants de l’orphelinat serraient d’accord avec moi.

— Comment oses-tu !

— Ça va leur plaire, j’en suis sûre ! insistai-je. Si vous me laissiez seulement leur montrer…

— Ça suffit ! rugit-il. La peur est un sentiment dangereux !

Il serra l’araignée dans son poing, me regardant avec colère. Il ne me regardait pas souvent comme ça. Il ne dépassait jamais les bornes de la sévérité.

— Désolée, bredouillai-je. Mais…

— Il n’y a pas de « mais » ! Récite-moi ce que je t’ai toujours dit sur les peluches. J’écoute.

Je restai silencieuse.

— Maintenant, ordonna-t-il durement.

Je baissai la tête et grommelai :

— « Les peluches ne doivent inspirer que la joie, l’admiration, l’amour et le réconfort. Une peluche qui fait peur, rend triste ou met en colère n’est qu’une immondice. »

— Une dangereuse immondice, Cythe. Dangereuse.

Il s’approcha du manteau de la cheminée, et y pris une boîte d’allumette. Je fronçai les sourcils.

— Qu’allez-vous faire ?

Il ne répondit pas, se dirigeant vers la table. Il ôta le verre de la lampe à huile qui se trouvait là.

— Maître ?

Il craqua une allumette. La flamme de la lampe s’anima, puis vint se dresser dans le tube lorsqu’il le remit en place. Il se tourna vers moi.

— Ce qui est dangereux, il faut s’en débarrasser.

— Maître !

Il approcha l’araignée de l’orifice de la lampe. Je bondis de la marche, me précipitant pour l’arrêter, mais il la lâcha. Je la vis chuter avec une lenteur cruelle jusqu’à la flamme orangée, qui vint dévorer ses pattes, lécher son petit corps et éteindre la lueur de ses yeux rouges.

Maître Soff empoigna ma main, encore ouverte sur le vide dans l’espoir d’arrêter ce qui s’était déjà produit.

— Cythe.

Je quittai la flamme des yeux pour le regarder, à travers un écran de larme.

— Ne fais plus jamais une telle chose.

Il me lâcha, et s’en alla à grands pas dans son atelier. Je regardai la lampe. La flamme léchai les bords du verre, plus vive, animée par sa nouvelle proie. Des larmes roulèrent sur mes joues. Je l’aimais bien, cette araignée.

Mon chagrin se changea en colère, et je serrai les poings.

Maître Soff était injuste. Quel mal y avait-il à faire un peu peur, à provoquer de doux frissons par le spectacle d’une chose dont l’étrangeté faisait la beauté ? Il limitait son art à une parfaite harmonie de formes et de couleurs, de joie enfantine. Il faisait très bien ses petits oursons roses et ses licornes arc-en-ciel mais, outre le fait que sa mine ne reflétait en rien le pimpant de ses peluches, il n’essayait jamais rien de nouveau. Et je commençais à en avoir marre.

J’avais besoin de prendre l’air.

Je remontai quatre à quatre les marches de l’escalier, ôtai ma chemise de nuit et enfilai vivement un pantalon de toile noir et une chemise d’un vert presque aussi foncé. Attrapant la natte avec laquelle j’avais dormi, je l’examinai et, ne la jugeant pas trop négligée, la rebalançai par-dessus mon épaule. Je parcourus ma chambre du regard, cherchant où j’avais bien pu laisser ma casquette. Il n’y avait pas grand-chose dans cette pièce, le nombre de mes possessions étant plutôt réduit ; pourtant, je parvenais toujours à y mettre un impressionnant bazar. Bien que j’eusse un placard, mes vêtement finissait toujours par terre : une chaussette sous le lit, l’autre sur le bord de la fenêtre, une troisième orpheline de sœur au milieu de la pièce, des pulls entassés dans le même coin depuis l’hiver, probablement dévorés par les mites, une jupe quelque part, peut-être, et trois pantalons sales entremêlés avec mes chemises qu’il faudrait bientôt que je lave, mais le plus tard serait le mieux. Mes draps était toujours défaits – j’aurais été incapable de dire à quand remontai leur dernière lessive – et je n’aurais pas été étonnée de découvrir, si je retournai un jour mon matelas, une famille de je ne savais quel parasite logée dans ses fibres. Mais j’aimais autant ne pas avoir à le vérifier.

Maître Soff n’en avais rien à faire. Tant que je gardais le reste de la maison en ordre, l’endroit où je passais mes nuits et mes soirées pouvait bien être un taudis. C’était, disait-il, mon affaire, et pour rien au monde il ne m’aurait aidée à y mettre de l’ordre. Je ne le lui aurais de toute façon jamais demandé ; je me moquais presque autant que lui de l’état de ma chambre. Je n’avais pas grandi dans un milieu beaucoup plus soigné.

J’avais été élevée dans l’orphelinat de monsieur Lusc et de son épouse, madame Glada. Des gens absolument charmants, qui avaient à cœur le bien-être de leurs protégés, mais qui manquaient de personnel dans leur immense maison où plus de soixante gamins faisaient leur vie. Ils n’avaient pour seule aide que Piam, le mari de feu leur fille, qui en mémoire d’elle était resté même après son décès pour s’occuper de ses parents. Il n’était pas aussi doué qu’eux avec les enfants, il manquait de patience, mais il faisait de son mieux, et peut-être s’était-il amélioré depuis que j’avais quitté l’orphelinat. Tout ça pour dire que, à trois, il était impossible de veiller parfaitement au bon ordre de l’orphelinat. On nous faisait ranger les deux pièces à vivre et la salle à manger, on n’avait pas le droit d’aller dans la cuisine sans la permission d’un adulte, mais pour le reste c’était à nous d’établir le système de rangement, ou plutôt l’absence de système, qui nous convenait. Autant dire qu’à côté de certaines pièces de l’orphelinat, ma chambre était un palais royal.

J’étais restée avec Lusc, Glada et Piam jusqu’à mes huit ans. Après quoi, Maître Soff m’avais prise pour apprentie – après une lourde insistance de ma part. Soff tricotait des peluches pour l’orphelinat, et j’avais grandie entourée de ses créations. Je faisais partie de ceux qui attendait en trépignant dans la cour, chaque premier dimanche du mois, dussions-nous être trempés par la pluie, que le coche de maître Soff arrive et qu’il nous dévoile ses nouveaux jouets.

Il était aisé de deviner que ce n’était pas par affection pour maître Soff lui-même que j’avais demandé d’entrer sous son apprentissage, mais seulement par admiration pour ses doigts de fée. Soff était un homme effrayant, toujours vêtu de noir, sans un sourire sur son visage – sauf parfois, peut-être, lorsqu’il voyait les enfants excités serrer ses créations dans leurs bras, des étoiles plein les yeux, peut-être alors ses lèvres affichait-elle l’ombre d’un doux attendrissement. J’avais peur de lui, je ne pouvais m’en cacher : mais je n’étais pas du genre à laisser ma volonté aux mains d’émotions désagréables. J’aimais me savoir plus forte que mes instincts, et lorsque j’étais en colère ou effrayée, je m’attelais à faire tout l’inverse de ce que me dictaient ces émotions, et en tiraient une grande fierté. A l’orphelinat, je bombardais mes méchants camarades de compliments, et dès qu’une chose était effrayante, je la fixais comme s’il ne s’agissait de rien. J’avais beaucoup fixé maître Soff. Peut-être cela l’avait-il décidé à m’accepter.

Et j’aimais aussi beaucoup fixer cette petite araignée en peluche. Jusqu’à ce que maître Soff la détruise.

Je trouvai enfin ma casquette et la vissai sur ma tête. Si je ne voulais pas tout casser dans la maison sous le coup de la colère, et je ne le voulais sûrement pas, je devais aller me calmer ailleurs, aller marcher, courir peut-être, pour me dépenser davantage.

Je redescendis les marches. Alors que je m’approchais de la porte d’entrée, maître Soff lança depuis l’atelier :

— Cythe, où crois-tu aller, comme ça ?

— Je sors, répondis-je sèchement.

J’entendis le grincement des pieds de son tabouret sur les dalles de pierre recouvrant le sol de l’atelier, suivi du claquement sec des pas de maître Soff. Me retournant, je le vis se dessiner dans l’encadrement de la porte de l’atelier.

— Tu plaisantes, j’espère ? Tu as du retard à rattraper. Viens travailler.

Je le dévisageai, au comble de l’effarement. Il ne broncha pas. Il ne bronchait jamais. Je poussai un soupir ennuyé, ôtai ma casquette et, la serrant dans mon poing, suivis maître Soff dans l’atelier.

Lorsqu’on voyait l’irrégularité du sol de pierre sur lequel aucun plancher n’avait jamais été posé, on aurait pu s’attendre à un endroit aussi encombré que l’esprit du plus tordu des artistes. Mais maître Soff n’était pas comme moi : tout dans cette pièce était propre et organisé au millimètre près. Les deux grandes fenêtres en face de la porte, orientées Sud et donnant sur le jardin, jetaient une vive lumière sur l’établi, qui longeait le mur, et qui était occupé de tous les projets en cours – ce n’était jamais beaucoup à la fois – d’aiguilles à coudre rangées par taille, de paires de ciseaux plus ou moins précis, de boîtes d’épingles, de trois petits coussins de tissus où planter les aiguilles pour ne pas les perdre au milieu d’un travail, et de deux lampes à huile qui pouvait éclairer l’établi à l’éblouissement lorsqu’il fallait travailler de nuit.

Le mur de droite était occupé d’un long meuble à multiples casiers accueillant les aiguilles à tricoter de toutes longueurs, toutes largeurs et toutes souplesses, de tricotins au nombre de clous changeant, destinés aux pièces plus fines, tels que les antennes de ses coccinelles où les anses des sacs en forme d’animaux qu’il faisait parfois, de pelotes rangées par épaisseur, couleur et matière, de bobines de fils, de feutrines, de tissus... Il m’avait fallu des années pour mémoriser quel tiroir contenait quoi, et il m’arrivait encore de me tromper.

Juste à droite de la porte d’entrée se trouvait un coffre massif, le genre où les seigneurs et les pirates entassent leur trésor, mais dont mon maître, lui, avait tiré les divers verrous et ôté les cadenas pour y entreposer à loisir son énorme stock de rembourrage.

Enfin, à gauche, on trouvait une cheminée qui réchauffait l’atelier en hiver, et un fauteuil dans lequel maître Soff aimait à rêvasser pour trouver ses prochaines créations, et à s’affaler lorsqu’il tricotait ses pièces les plus imposantes.

— Tu vas être contente, me dit-il en se rasseyant sur son tabouret sous la première fenêtre, je travaille sur un nouveau modèle, aussi grand que toi quand tu étais à l’orphelinat.

Je lui jetai un regard curieux. Même si j’avais encore l’amertume de sa remontrance dans la gorge, elle fut adoucie à l’idée de découvrir une nouvelle peluche. Je les aimais toujours beaucoup, surtout les plus grosses, qui ne manquaient jamais de me faire sourire une fois dans mes bras.

— Et… ce sera quoi ? demandai-je en allant prendre ma place sous la seconde fenêtre.

J’avais devant moi plusieurs pièces vertes, jaunes et oranges.

— Rembourre et referme-moi ça, répondit-il, et on verra si tu arrives à deviner. Après, tu pourras passer à l’assemblage, et je te donnerai les chiffres pour que tu commences à en faire une deuxième.

— Bien.

En silence, car maître Soff n’aimait pas bavasser lorsqu’il travaillait, j’allais piocher dans le offre de larges touffes de rembourrage et les fourrai dans les différentes pièces, jusqu’à ce qu’elles soient toutes bien gonflées, et les recousus. Je vis prendre forme devant moi quatre pattes, une queue, une tête et une carapace aux tons chauds. Maître Soff avait fait une tortue, une énorme tortue, et j’imaginai avec un sourire les enfants de l’orphelinat la chevaucher comme un fidèle destrier.

J’assemblai les divers morceaux de la peluche, et ajoutai sous les indications de maître Soff des yeux bleus louchant et une bouche souriante, y joignant une langue rose en feutrine. Elle avait un air idiot absolument hilarant.

— Tu l’aimes bien ? demanda maître Soff en voyant que j’avais terminé. Tu crois que ça va leur plaire ?

— Ils vont adorer, répondis-je avec un grand sourire, oubliant ma rancœur vis-à-vis de l’araignée brûlée.

Travailler les créations de maître Soff avait toujours eu le mérite de calmer mes nerfs. Je me sentais toujours incroyablement bien lorsque je tenais l’une de ses peluches.

— Tant mieux, répondit-il avec contentement. Tu vas me tricoter la carapace de la seconde, je travaille sur le reste. Aiguille taille deux, quatre-vingt mailles de départ. Voici le reste.

Il fit glisser jusqu’à moi un petit papier avec les instructions sur la forme et le nombre de mailles.

— Prends les pelotes de la cinquième rangée. Je pense que du bleu serait joli pour la deuxième tortue, tu ne crois pas ?

— Oui, ce serait bien. Un bleu profond, un autre très clair et vif, avec du blanc, avec des motifs de flocons.

— Très bonne idée, Cythe. Une tortue de glace et une tortue de feu. J’ai cru remarquer qu’ils aimaient bien quand deux peluches étaient ainsi complémentaires.

Je me dirigeai donc vers la série de tiroirs. J’y pris les aiguilles à tricoter, et dans la cinquième colonne, trouvai les couleurs de pelotes que j’avais imaginées. La cinquième colonne contenait la laine de la meilleure qualité que nous avions, disait maître Soff, et c’était celle que nous utilisions toujours pour les peluches destinées à l’orphelinat, et seulement pour les peluches destinées à l’orphelinat. Je n’avais pas le droit de les utiliser pour mes travaux personnels où mes entraînements, et c’était une pelote d’un autre genre que j’avais utilisé pour mon araignée.

Y repenser me chagrina quelque peu. Mais je la chassai bien vite de mon esprit pour me concentrer sur mon ouvrage. Pour être précis, il fallait les idées claires, et un tricot d’une taille si imposante nécessiterait que pas une maille ne soit montée de travers.

Je commençai donc à tricoter cette immense carapace. Au bout de deux heures, maître Soff sortit et revint avec deux sandwichs. Nous déjeunâmes en vitesse, et reprîmes nos travaux respectifs. La journée passa sans que l’incident du matin ne vienne me perturber de nouveau. A l’heure du souper, maître Soff examina la carapace à moitié achevée, et déclara que j’avais bien rattrapé le temps perdu, que c’était du beau travail et que j’étais libre pour la soirée.

Nous quittâmes donc l’atelier, dînâmes, et j’allai faire une petite promenade sous le ciel bigarré du crépuscule.

Monsieur Lusc, que je voyais encore souvent à l’orphelinat ou à l’atelier lors de livraisons, de commandes ou de réparations de peluches, m’avait plusieurs fois mise en garde contre mes sorties tardives ; il n’était pas prudent pour une jeune fille de se promener seule à l’heure où les braves gens sont chez eux et où il ne reste dehors que des vauriens qui n’hésiteraient pas à faire du mal à un « joli minois » comme le mien. Mais maître Soff avait toujours balayé ces avertissements de la main, clamant que j’étais dotée d’assez de jugeote pour savoir à quelle heure rentrer et par quelle rue, et que de toute manière les vauriens en questions devraient avoir des yeux de chats pour distinguer, à la nuit tombée, que l’ombre négligée qu’il croisaient était une jeune fille et non un garçon sans le sou élevé dans la rue. La première fois qu’il avait fait cette remarque, j’en avais été offensée. Puis, après que l’on m’eut plusieurs fois interpelée par le terme de « monsieur » ou « jeune homme », j’avais réalisé que c’était parfaitement vrai, que je n’y attachais guère d’importance et que, d’un point de vue purement pratique, c’était une bonne chose.

Je faisais donc ma petite promenade habituelle le long du fleuve, parfaitement seule et le cœur tranquille, laissant mes pensées divaguer où bon leur semblait.

Inévitablement, l’incident du matin me revint en mémoire, et je ne pus m’empêcher me demander pourquoi, au grand pourquoi il était si mal de créer des choses effrayantes. Les enfants aimaient jouer à se faire peur. Et j’avais envie de tenter l’expérience à nouveau. Mais cette fois, je prendrais bien garde à ce que maître Soff ne tombe pas sur la peluche, et tenterais de la montrer aux enfants de l’orphelinat. Dans cinq jours, nous devions nous y rendre pour livrer les deux tortues et les travaux des jours précédents. Si je pouvais avoir fini d’ici là, je pourrais demander son avis à Dalm et son petit frère.

Dalm était mon meilleur ami de l’orphelinat. Contrairement à moi, il n’y avait pas passé toute son enfance. Il était arrivé à l’âge de trois ans, accompagné de son petit frère encore nourrisson. Peu d’entre nous avait des frères ou des sœurs liés par le sang. Généralement, les orphelins étaient abandonnés à la naissance, ou nos mères étaient mortes en accouchant d’un père inconnu ou décédé… Nous ne savions pas grand-chose de nos familles. Mais Dalm, lui, sa mère l’avait gardé. Il me semblait avoir entendu monsieur Lusc parler une fois à sa femme, lui dire que la mère de Dalm était une grande dame, quelque chose dans le genre. Le père aurait été assassiné, et elle, elle serait morte de chagrin peu après la naissance du deuxième fils. C’était un ami à elle qui avait déposé les deux garçons.

C’était une histoire intéressante, que Dalm se plaisait à raconter en l’agrémentant de détails dont il n’avait en réalité aucune idée, et qui changeait d’une fois sur l’autre. Mais on se moquait de la véracité d’une histoire : tant qu’elle était plaisante, on pouvait bien la remodeler à loisir.

J’étais certaine que Dalm aimerais mes peluches effrayantes. C’était un gros blagueur : s’il y en avait bien un parmi nous qui aimait se cacher derrière une porte pour surprendre le premier qui aurait le malheur de la passer, c’était bien lui. Et son petit frère n’était pas en reste : une vraie bouille d’ange, mais capable de proférer sans broncher le plus gros des mensonges, de jouer les tours les plus mesquins. Il avait beau avoir atteint l’âge de onze ans maintenant, il n’avait pas grandi en maturité, seulement en ingéniosité, et je pouvais être sûre d’en pâtir à chacune de mes visites – il craignait trop mon maître pour s’en prendre à lui, alors j’étais la seule à trinquer.

Un brave garnement, en somme.

Oui, j’allais recommencer. J’allais recommencer, tricotant au couvert de la nuit, dissimulant mon ouvrage sous ma pile de pulls, où maître Soff ne risquait pas d’avoir l’idée, encore moins l’envie, de chercher, et je ferais une autre araignée, ou un cafard, un rat, un serpent, qui mettrait en joie les deux farceurs qu’étaient mes meilleurs amis. Ce serait un cadeau pour eux, et maître Soff n’en saurait jamais rien, cela resterait entre nous.

— Aïe ! m’écriai-je, portant la main à ma tête.

Dans la rue se trouvait une bande d’enfants. Leurs poches étaient gonflées, et ils en tiraient des marrons pour se les lancer les uns sur les autres. Certains étaient armés de branches mortes et frappaient les fruits pour les renvoyer d’où ils venaient. Il y avait même des filous assez vicieux pour lancer les bogues.

— Pardon m’sieur ! s’écria un enfant tenant une batte, avant de se baisser pour éviter un projectile épineux. Eh ! Approche, si tu l’oses !

Il se mit à courir vers son assaillant, qui s’enfuit à toutes jambes, tandis que les autres, au nombre de quatre, continuaient leurs propres batailles.

Je baissai les yeux. Le marron qui m’avait frappé gisait à mes pieds. Je me baissai pour le ramasser et, fouillant les touffes d’herbe, remplis mes poches d’autres fruits. Dès que les deux petits fuyards repassèrent près de moi, je les bombardai. Il ne leur fallut pas longtemps pour comprendre qu’un nouvel assaillant s’était joint à la bagarre, pour s’allier sur un coup de tête et me renvoyer mes projectiles.

Je participai à cette guerre enfantine jusqu’à ce que les mères des garnements crient sur le pas de leur porte pour les rappeler. La nuit était tombée, les lumières derrière les fenêtres s’éteignaient, les gens raisonnables dormaient. Guillerette, le sourire aux lèvres, je repris le chemin de la maison en trottinant.

Lorsque j’arrivai, la seule fenêtre de la maison qui donnait sur la rue n’était pas éclairée. Maître Soff dormait. Je rentrai donc silencieusement, veillant au grincement des gonds. A l’aveuglette, je tirai le verrou de la porte, trouvai la boîte d’allumette sur le manteau de la cheminée, avant de réaliser que ma petite lampe à huile, celle que je pouvais transporter d’une pièce à l’autre, était restée dans ma chambre. Je me résolus à allumer la grande lampe, celle où, souvenir désagréable, maître Soff avait brûlé ma peluche plus tôt dans la journée. La lumière se fit jusqu’aux premières marches des escaliers et sur la porte menant à l’atelier. Si je voulais me mettre à l’ouvrage, il fallait que j’aille y prendre du matériel. J’ôtai mes chaussures ; j’avais déjà laissé des marques de terre sur le plancher, qui ne manqueraient pas de me valoir une remarque de la part de maître Soff. Aussi silencieusement que possible, je me dirigeai vers l’atelier et je poussai la lourde porte de chêne. La froidure des dalles me chatouilla la plante des pieds malgré mes chaussettes, m’arrachant un frisson. L’atelier était moins sombre que la cuisine – qui faisait aussi office de salon et de salle à manger. La lumière de la lune pénétrait par les fenêtres, imprégnant l’établi de ses rayons blanchâtres, donnant un aspect froid et immobile à la pièce.

Je restai quelques instants sur le pas de la porte, sans oser bouger, galvanisée par le goût de l’interdit.

Puis je m’approchai des tiroirs, songeant à la laine que j’allais utiliser, au modèle que je comptais faire. Je voulais que ce soit beau, après tout c’était un cadeau pour mes amis. Tant qu’à désobéir à maître Soff, autant y aller jusqu’au bout, et utiliser sa bonne laine. De quelle couleur ne remarquerait-il pas l’absence ? Le noir, évidemment. Il ne l’utilisait presque jamais.

Un à un, j’ouvris les tiroirs de la cinquième colonne. La pelote se trouvait dans le plus haut. Il était étonnant de constater que, de cette laine-ci, maître Soff ne possédait qu’une pelote pour chaque couleur. Peut-être un stock plus imposant se trouvait-il dans sa chambre, sans qu’il eût la place de tout ranger ici. Mais peu m’importait ; je glissai la pelote noire dans la large poche de mon pantalon, refermai le tiroir et me mis en quête d’aiguilles. Il m’en fallait des fines, qui permettraient un maillage serré, pour que le blanc du rembourrage ne puisse se voir sous le noir de la laine. Un tricot noir avait ce mérite d’absorber si bien la lumière qu’on ne voyait plus la forme du fil, faisant paraître l’objet que l’on créait d’autant plus réel.

Une fois tout le matériel en poche, et sûre de n’avoir laissé dans l’atelier aucune trace de mon passage, je sortis en refermant la porte derrière moi, retrouvant la lumière chaude de la lampe à huile. Je ramassai mes chaussures, soufflai la flamme et, dans le noir, montai jusqu’à ma chambre, et me mis à l’ouvrage…

— Pst, Dalm ! Dalm !

Dimanche était venu, et j’avais fini ma peluche. Ayant déjà expérimenté ce modèle, j’avais refait une araignée, et celle-ci était encore plus réussie que la première. Avant de partir avec maître Soff, je l’avais glissée dans ma poche. Alors que les enfants s’agitaient avec excitation autour de la malle remplie de nouvelles peluches, je m’étais discrètement éloignée, appelant Dalm à me rejoindre.

— Qu’est-ce qu’il y a ? me répondit-il en un murmure, imitant mon ton.

Je jetai un coup d’œil vers le groupe. Ni maître Soff, ni monsieur Lusc ni madame Glada ne nous prêtait attention.

— Viens, soufflai-je.

Je l’entraînai dehors dans la cour, et une fois certaine qu’on ne nous surprendrait pas, je tirai l’araignée de ma poche.

— Regarde ! m’exclamai-je avec fierté.

Dalm prit la petite peluche et l’examina avec une grimace.

— Elle est… dérangeante, commenta-t-il en faisant face aux huit yeux rouges.

— N’est-ce pas ?

Il sourit.

— C’est vraiment drôle, une peluche comme ça ! Tu devrais la montrer à Odom. Mais pourquoi ne doit-on pas être vus ? ajouta-t-il avec un froncement de sourcils, tendant la peluche vers moi pour me la rendre.

Je la refusai d’un geste.

— C’est un cadeau pour toi et Odom. Maître Soff ne veut pas que je fabrique ce genre de peluches, il dit que c’est dangereux, une peluche qui fait peur. Non mais tu y crois, toi ? C’est drôle, au contraire !

— C’est vrai que c’est plutôt bizarre. Mais tu es sûre qu’il n’a pas une bonne raison ?

— Quelle raison pourrait-il y avoir, sinon que c’est un gros coincé ? Il n’aime pas les farces, voilà tout. Mais crois-moi qu’avec ça, vous allez pouvoir faire de belles frayeurs !

Dalm rit, songeant sans doute à la tête de quelque camarade surpris par la vue de la grosse araignée cachée je ne savais où.

— Je n’y manquerais pas, répondit-il, ravi. Rentrons vite, avant qu’on ne remarque notre absence.

On remarqua en effet notre absence, ou plutôt notre retour, et nous eûmes droit aux taquineries de madame Glada disant que « c’est bien normal, c’est de leur âge » et demandant « à quand les noces ? ». Et lorsque je repartis dans le coche de maître Soff, elle crut sûrement que les regards complices que nous nous lançâmes étaient le résultat d’une amourette adolescente, et non d’un projet qui allait bientôt lui coller une frousse monstrueuse dans sa salle d’eau.

Le lendemain après-midi, nous eûmes droit à la visite de monsieur Lusc, qui venait discuter avec maître Soff des nouveaux modèles, qu’est-ce qui plaisait plus aux enfants, qu’est-ce qui leur ferait plaisir ensuite, enfin bref, tout un tas de choses ennuyantes et qui ne me concernaient qu’à moitié. Comme toujours lors des visites de monsieur Lusc, maître Soff me donna le reste de la journée de libre, et je sortis avec contentement de la maison. Le temps commençait enfin à se refroidir ; après cet été qui avait tant débordé sur les mois d’automne, il était à craindre que l’hiver arrive sans crier garde. J’aurais parié ma casquette que d’ici moins de trois semaines les premières neiges tomberaient – deux semaines auraient été suffisante, mais je tenais quand même à ma casquette.

J’aurais bien aimé faire une bataille de marrons, mais nous étions lundi et les enfants, à cette heure, ne pouvait être qu’à l’école. Pour me livrer à ce sport divertissant, il me faudrait attendre le soir. A la place, je décidai de me rendre à pied jusqu’à l’orphelinat. J’avais envie de revoir mes amis, et brûlais de savoir si Odom appréciait mon cadeau, et quels malicieux usages il en avait déjà fait.

C’était une jolie trotte – ce n’était pas pour rien que maître Soff prenait la peine de payer un coche – qui me prendrait bien une heure et demie à l’aller et autant au retour, voire plus si les jeux avec mes compagnons me fatiguait et si la nuit commençait à tomber. Mais cela ne me dérangeait pas, la ville était jolie, le fond frais de l’air était agréable, et cette promenade s’annonçait des plus distrayantes.

J’étais à la moitié du chemin, quand dans la rue déboula un cheval au grand galop, arrachant aux passants manquant d’être piétinés des cris et des injures. Avec une exclamation de stupeur, je m’écartai du passage de l’animal. Sur le point de joindre ma voix à celle des gens en colère pour traiter le cavalier d’idiot, je le reconnus comme étant monsieur Piam ! Et derrière lui, l’air mal assuré, Dalm s’agrippait de toutes ses forces à l’employé de l’orphelinat !

— Dalm ! m’écriai-je.

Sans y réfléchir à deux fois, je me précipitai à la suite du cheval, courant aussi vite que je le pouvais. Mais évidemment, je n’égalais pas le quadrupède en vitesse, et je les perdis bientôt de vue. Je ne m’arrêtai pas pour autant ; où pouvaient-ils aller, sinon chez maître Soff, où se trouvait en ce moment même monsieur Lusc ?

Je fis le chemin inverse en courant, dérapant sur les pavés, manquant à plusieurs reprises de m’y étaler de tout mon long, lâchant des excuses haletantes aux passants que je bousculais. Que pouvait-il bien se passer ? Ce ne pouvait-être que grave pour que Piam se rendît chez mon maître avec tant de précipitation, pour que Dalm – Dalm, qui avait horreurs des chevaux ! – monte derrière lui. Ce devait être très grave, et concerner mon ami de près.

« Et si quelque chose lui était arrivé ? Ou à Odom ? »

Il ne me fallut qu’un quart d’heure pour arriver à la maison, mais cela me parut durer une éternité. J’étais à bout de souffle, assaillie par un méchant point de côté. J’arrivai juste à temps dans ma rue pour voir monsieur Lusc enfourcher le cheval que j’avais vu passer à l’aller et partir à son tour au grand galop, en direction de l’orphelinat. Piam sortit de la maison, appelant un coche à grand cris, s’éloignant à larges enjambées pour en trouver un.

Je me jetai sur la porte d’entrée plus que je ne l’ouvris, criant :

— Dalm !

Mon ami était assis sur une chaise, près de la table, la tête dans les mains. A mon irruption, il me regarda, son visage inondé de larmes.

— Cythe, retentit un éclat de voix, espèce de petite idiote, qu’as-tu fait ?!

Maître Soff dévala les escaliers, une sacoche en bandoulière sur son épaule. Il avait l’air furieux, absolument furieux, furieux à me terrifier. Paralysée, à bout de souffle, je ne pus lui demander ce qui se passait. Il se jeta sur moi et me saisis les deux poignets, les serrant si fort que j’en eus mal.

— Qu’as-tu fait ? répéta-t-il. Qu’as-tu fait, misérable ? Réponds !

— Je… bredouillai-je, incapable d’en dire plus.

— Cythe, chouina Dalm. C’est l’araignée.

L’araignée ? L’araignée, ma peluche ? C’était ma peluche qui le mettait dans tous ses états ?

— Cythe, gronda mon maître, as-tu tricoté une autre araignée ?

— Ou-Oui, avouai-je, intimidée par la gravité de la situation, terrifiée par la rage dans le regard de maître Soff et par la force de ses poings enserrant mes bras.

— Quelle laine as-tu utilisée ? ajouta-t-il. Quelle laine ?!

— L-La vôtre…

— Idiote ! hurla-t-il, me jetant sur le plancher. Misérable ! Vaurienne ! Démone ! Combien de fois tai-je mise en garde ? Félonne ! Monstre de bêtise !

Il faisait de grands gestes tout en hurlant ces insultes, emporté par la colère. Je crus même qu’il allait me frapper. Peut-être l’aurait-il fait si en cet instant Piam n’était pas entré, criant qu’il avait trouvé une voiture. Mon maître se détourna et se précipita dehors, m’ordonnant par-dessus son épaule de l’attendre et de ne pas commettre d’autres sottises si je ne voulais pas recevoir la correction du siècle. La porte se referma en claquant sur lui, et le silence s’abattit, assourdissant après ce déchaînement de fureur.

Je restai sur le sol, haletante, hébétée. Je ne percevais que la lourdeur de mon propre souffle, entrecoupé des sanglots de Dalm.

— Dalm, soufflai-je.

J’attendis que se calment les battements de mon cœur pour me relever, et m’approchai de lui.

— Que s’est-il passé ? demandai-je.

Je posai une main rassurante sur son épaule. Il leva sur moi ses yeux rougis.

— Je t’en prie, gémit-il. Je t’en supplie, Cythe, dit-moi que ce n’est pas toi qui as fait ça.

— Quoi ? De quoi tu parles ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— C’est Odom. L’araignée, elle l’a attaqué.

— Mais Dalm… Ce n’est qu’une peluche.

— Elle l’a attaqué, je te dis ! Elle l’a pris à la gorge, et il est devenu fou ! Il s’est mis à hurler, à frapper… il… il a blessé Madame Glada, avec un couteau de cuisine !

— …quoi ? soufflai-je, incrédule.

J’avais presque envie de rire. C’était ridicule. Odom était farceur, oui, mais c’était un gentil garçon. Il ne ferait de mal à personne.

— C’est à cause de l’araignée, tout ça, c’est à cause d’elle !

— Mais… voyons, c’est impossible…

— Je l’ai vu ! Je l’ai vu, c’est elle qui l’a attaqué !

— Mais… Attends un instant, si Piam est venu avec toi, et que Glada était blessée, qui est avec les enfants ?

— Vionn et les autres aînés s’occupent des plus jeunes. Ils… ils ont maîtrisé Odom, mais… Mais…

Il éclata de nouveau en sanglots. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Ma peluche était-elle réellement la cause de ce remue-ménage ? Si non, pourquoi maître Soff aurait-il été si furieux ? Etait-ce là la raison pour laquelle il m’avait toujours interdit de fabriquer quoi que ce soit d’effrayant ?

Je tremblais de ne pas savoir ce qui se passait. De songer que j’avais pu blesser Odom, Glada et les enfants de l’orphelinat. Je m’assis sur la chaise à côté de Dalm. Tricoter m’aurait calmé, mais j’avais trop peur de ce qui pourrait découler de la moindre de mes actions. Je ne pouvais rien faire d’autre qu’attendre, le cœur alourdi par l’inquiétude, les oreilles bourdonnant des sanglots de Dalm, qui à chaque tressautement de ses épaules me faisait me sentir plus coupable.

La nuit était tombée lorsque des pas de chevaux se firent entendre dehors. Je bondis sur mes pieds lorsque maître Soff poussa la porte. Il avait l’air épuisé. Je gardai mon regard fixé sur lui avec inquiétude. Il ne m’accorda pas la moindre attention, se dirigeant machinalement vers le manteau de la cheminée pour se saisir de la boîte d’allumettes.

Piam entra à sa suite.

— Dalm, dit-il sèchement.

Le garçon leva la tête vers lui.

— Odom ? demanda-t-il.

— Il va bien, répondit le jeune homme.

Le soulagement se peignit immédiatement sur la figure de mon ami.

— Viens, reprit l’éducateur. Ils ont à parler.

Dalm me jeta un regard hésitant, mais il obéit et, sans un mot de protestation ni un salut, sortit de la maison. La porte se referma sur lui, et j’entendis repartir le coche.

Maître Soff alluma la lampe à huile. Ni Dalm ni moi n’avions pris la peine de le faire. Je n’osais pas prononcer un mot.

— Viens t’asseoir, dit maître Soff.

Je n’en avais pas la moindre envie. J’étais déjà restée assise des heures à attendre son retour.

— Allons, insista-t-il d’une voix douce. Il faut qu’on parle. Tu as faim ?

— Non, répondis-je.

Pas assez, du moins, pour remettre les explications à après le souper.

— Il faut que tu manges.

Sans attendre mon consentement, il mit à bouillir de l’eau et commença à découper des légumes. Je restai debout au milieu de la pièce, le regardant faire, silencieuse. Il prépara le dîner sans me prêter attention, remplit deux assiettes de légumes bouillis et les disposa sur la table.

— Viens, assieds-toi, m’enjoignit-il.

J’obtempérai, mais ne touchai pas à mes légumes. Il attaqua son assiette, avec des gestes lents, fatigués. Il avait perdu sa mine sévère. Il était devenu morne.

— Maître, osai-je enfin murmurer. Que s’est-il passé ?

Il mâcha lentement une cuillérée de légumes, déglutis et en prit une autre.

— Qu’est-ce… que j’ai fait ? ajoutai-je timidement.

— Tout est ma faute, répondit-il. Tu n’y es pour rien. Tu ne savais pas, c’est ma faute.

Il reposa sa cuiller et posa sa main sur la mienne.

— Mon enfant. Ma laine renferme une puissante magie.

De la magie ? Comme dans les contes ? Je ne voulus rien dire, mais mon expression en disait assez long sur mon incrédulité, et maître Soff émit un petit rire.

— Oui, ma fille, de la magie. Elle existe bel et bien en ce monde, renfermée dans de puissants artefacts, animés par la volonté, l’imagination et, surtout, les sentiments des êtres humains. Peu de gens savent… A vrai dire, seuls les possesseurs de tels artefacts connaissent l’existence de la magie. Mes pelotes de laine ont des propriétés extraordinaires ; une fois infusées de sentiments humains, elles agissent sur le corps et l’esprit. Lorsque le fil est plein de joie et d’amour, il soigne, il apaise. Mais si la peur, la haine, la colère ou le chagrin l’imprègnent… il devient dangereux, nuisible. Mortel. Ne prends pas cette mine effrayée, ce qui se trouve dans mon atelier est parfaitement inoffensif ; une pelote, tant qu’elle n’est qu’un amas de fils, ne suscite rien chez l’être humain. C’est une fois modelée qu’elle peut toucher le cœur des gens. C’est cela que je fais. Je tricote pour soigner.

Il prit une cuiller de légumes avant de poursuivre :

—Tu n’es pas sans savoir que les enfants de l’orphelinat sont pour la plupart abandonnés à la naissance. Mais sans doute ignores-tu que l’établissement de Lusc et Glada est spécialisé dans les maladies chroniques ; ils recueillent les enfants condamnées à mourir sans avoir atteint l’âge adulte. Et ce sont mes peluches qui les soignent. Ce sont mes peluches qui t’ont soignée, toi aussi. Et en tricotant avec moi, Cythe, tu sauves des vies. Mais…

— Mais j’ai mis les enfants en danger, soufflai-je.

J’aurais aimé ne pas le croire. Mais j’étais trop épuisée, trop choquée pour laisser ma raison protester, et je buvais ses paroles sans remettre en doute un seul mot. Cela sonnait si vrai.

— Oui. Ta peluche, après quelques farces d’Odom, s’est imprégnée de la peur de ses victimes. Elle est devenue incontrôlable. Mais ne t’en fais pas ; Lusc et moi l’avons détruite, il n’y a plus de danger.

Il sourit, mais lourdement, tristement.

— Je suppose que cela fait beaucoup à avaler. J’aurais dû t’en parler plus tôt. On aurait pu éviter cet accident. Me pardonnes-tu ?

Je secouai vivement la tête, la gorge serrée.

— Non, maître, c’est ma faute. J’aurais dû vous écouter. J’aurais dû vous faire confiance, je…

Il rit.

— Allons donc, comment aurais-je pu m’attendre à ce que tu sois assez docile pour écouter la jugeote d’un autre, quand depuis toujours je te pousse à ne te fier qu’à la tienne ? Non, vraiment mon enfant, ne te fais aucun reproche. Je suis désolé de t’avoir crié dessus tantôt. Vraiment.

Il poussa un soupir, mangea un peu plus de légumes.

— J’espère sincèrement que tu n’auras pas peur de cette magie. Elle fait vraiment des choses merveilleuses, il faut simplement apprendre à la maîtriser. Tu peux y arriver. Tu es une élève prometteuse, tu apprends de tes erreurs. J’ai foi en toi.

— Je ne recommencerai plus jamais, promis-je.

— C’est bien.

Après un court silence, je demandai :

— Maître… comment êtes-vous venu à bout de… l’araignée ?

Il sourit, avala la dernière bouchée de son dîner.

— Je te raconterai tout ça demain. Promis.

Il se leva.

— Mange donc, et va vite te coucher. Cela fait beaucoup d’émotion.

Sur quoi, il monta les escaliers pour aller se coucher. Je n’avais toujours pas touché à mon dîner. J’étais trop troublée pour y songer.

Alors je fis ce que je faisais toujours quand j’avais besoin de penser. Je me levai, vissai ma casquette sur ma tête et sortit de la maison.

Dehors, un parfait silence régnait. Il faisait froid, et la morsure de l’air sur le bout de mon nez tenait mon esprit au clair. Le ciel était dégagé, la lune qu’un pâle croissant éclairant à peine mes pas. Je marchai le long du fleuve. Tranquille, il reflétait les milliers d’étoiles du ciel. Il n’y avait personne dehors. Pas un bruit, pas une âme. Il était si tard que même les vauriens avaient rejoint les gens raisonnables dans le royaume des rêves. Le monde était paisible. Le monde ignorait l’existence des pelotes, et la responsabilité qui pesait sur les épaules de maître Soff pour les posséder. Le monde allait bien, et c’était grâce à lui.

— Moi aussi, soufflai-je, les yeux levés vers le ciel.

Moi aussi, j’allais bien grâce à lui. Moi aussi, je ferais du monde un meilleur endroit.

Je souris. J’allais tricoter les peluches les plus belles et les plus admirables qui soient au monde.


Texte publié par RougeGorge, 28 octobre 2026 à 11h05
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