Malgré l’automne avancé, le temps était toujours clément. Un grand soleil brillait dans un ciel d’un bleu intense, et si je n’avais pas déjà eu trop de peinture de la ville caressée de ses doux rayons je n’aurais pas hésité quant au sujet de ma prochaine œuvre. Mais je commençais à me lasser de dessiner toujours les mêmes toits d’ardoise, le même clocher brun, les mêmes pavés de pierre grise sillonnés de mauvaises herbes. Ces tableaux-là étaient ennuyeux. Morts. Non, je voulais croquer quelque chose de vivant ce matin, de vif, quelque chose qui continuerai de vivre même une fois couché sur ma toile, dans mon atelier.
J’errais depuis plusieurs heures dans les rues animées, sans que mon œil n’ait été attiré par quelque objet digne de mon attention que ce fût, sans que mon carnet et mon crayon n’aient quitté la chaleur de la poche de ma veste. Oh, il y avait bien quelques fleurs sauvages qui ondulaient dans la brise… quelques marchands aux traits singuliers… J’avais vu un chat, aussi, un chat au poil blanc lustré, arborant avec fierté un œil bleu louchant sur son comparse doré. Mais les chats, je m’étais promis de ne plus jamais les peindre ! Le seul que j’avais à l’atelier me causait déjà assez de trouble. J’avais donc passé mon chemin, cherchant encore avidement quelque chose à passer sous mon crayon, que mes doigts brûleraient d’immortaliser, mais hélas, cela faisait des heures. J’errais depuis plusieurs heures dans des rues animées qui me semblaient mortes.
Mes genoux commençaient à me faire mal. J’étais en train de longer la rivière qui traversait la ville. A ma droite s’étirait une rangée de maisonnettes et de petits commerces, le cours d’eau somnolant langoureusement sur ma gauche, bordé d’une rangée de marronniers et de pelouse touffue parsemée de bogues et de fruit bruns ; le genre de trésors que, dans ma jeunesse, j’aurais accumulé dans mes poches avant de les déverser sur mes camarades de jeu. C’était une idée, cela : si je ne trouvais rien ce matin, peut-être pourrais-je revenir le soir, une fois les enfants sortis de l’école, pour dessiner leurs batailles de marrons. Cela serait distrayant, sans aucun doute. Mais en attendant – en attendant, que pouvais-je peindre ?
Mes genoux crièrent grâce. Je me décidai à faire une pause sur un des bancs qui bordaient la rivière et qui, sottement, étaient orientés face à la rue. Mais être privé de la vue sur le fleuve m’arrangeait bien, et je ne faisais pas partie de ceux dont l’insistance auprès du maire pour qu’enfin cette bêtise soit réparée était proche de l’agression. Non, moi je voulais voir la ville et les passants. Peut-être le hasard mettrait-il sur ma route un individu extraordinaire.
Je m’assis donc sur le bois encore un peu humide de rosée du premier banc venu. Par habitude, je sortis de ma poche mon crayon, ouvris mon carnet et posai la mine sur le papier blanc. Avec soupir, je déplorai de n’avoir rien à y tracer. Je relevai la tête. Les façades des maisons n’avaient rien d’exceptionnel. Devrais-je tenter de les croquer malgré tout, ne serait-ce que pour occuper mes doigts trépignants du manque de travail ?
Alors que j’allais me résoudre à cette triste tâche, la porte de la maison juste en face de moi s’ouvrit, et un garçon sortit.
Non. Ce n’était pas un garçon, et il ne sortit pas. C’était une fille, et elle resta debout sur le porche de sa maison, dont la porte à présent ouverte permettait au soleil d’illuminer le plancher derrière elle. Elle était habillée dans des tons sombres, ternes, et la paire de pantalon qu’elle portait comme si c’était la chose la plus normal du monde descendait roidement de ses hanche à ses chevilles, sans épouser la moindre de ses courbes. Seule la longueur de ses cheveux bruns, natté le long de son épaule, m’avait détrompé de ma première impression qui l’avait faite passer pour un jeune homme.
Ses traits étaient simples, et sous mon œil de portraitiste je constatai qu’on pouvait difficilement faire plus banal ; on aurait pu croire à un visage inventé par un apprenti en peinture, presque trop symétrique, trop lisse. Eussent ses lèvres été étirées d’un sourire que je l’aurais trouvée ravissante. Mais sa mine était ennuyée, indifférente, ses yeux bleus étaient fatigués et se fermaient à moitié. Elle tenait quelque chose dans ses mains. Ce quelque chose, elle le laissa rouler au sol sur le plancher de sa maison : c’était une pelote de laine noire. Elle avait également une paire d’aiguille à tricoter, attachée à un ouvrage inachevé, un rectangle pas plus grand que la paume d’une main. Elle baissa les yeux sur son tricot et, une aiguille dans chaque main, se remit à l’œuvre. Elle plantait une aiguille, faisait glisser la laine et tomber une boucle, en un geste habile et précis, une rotation souple du poignet, un mouvement léger de l’index. Elle releva les yeux, et poursuivit cet agile travail sans lui jeter un coup d’œil, en contemplant la berge, en observant les passants aller et venir. Elle ne parut pas m’accorder la moins attention. A l’ombre des marronniers, je devais être un détail plus qu’insignifiant dans le paysage, un homme paraissant plus vieux qu’il ne l’était, déjà fatigué de sa promenade. Ses mains travaillaient tandis que son esprit vagabondait dans la rue, dans le ciel et dans l’eau du fleuve.
Elle ne regarda son ouvrage qu’au moment de changer ses aiguilles de main. Elle recommença le même geste auquel elle était exercée depuis ce qui me paraissait être des décennies, bien qu’elle ne pût avoir plus de quinze ans.
Je la contemplai longuement sans bouger. Elle rêvait, puis baissai les yeux sur son tricot, et divaguait de nouveau, tandis que ses mains, ses mains admirables, répétaient encore et encore le même geste, si rapides et vives que je ne parvenais pas à voir le détail de son mouvement.
Ce fut lorsqu’un petit courant d’air la fit frissonner que je revins à la réalité. C’était cela qu’il fallait que je dessine ! Quelle merveille, quelle beauté ! Une fille en pantalon, banale, debout sur le porche d’une maison comme il y en avait des centaines, effectuant le travail le plus précis et le plus délicat que j’eusse jamais vu !
Mon crayon se mit à courir sur le papier. Fiévreusement, mon regard allait d’elle à mon croquis, ma main tremblait presque à l’idée qu’elle s’en aille avant que j’eusse fini, chassée de son porche par la brise trop fraîche, le soleil trop éblouissant ou ses jambes trop fatiguées de la tenir debout. Mais elle n’en fit rien ; elle resta là, dix minutes, trente, une heure, et mon dessin se faisait de plus en précis. Combien de temps passai-je à essayer de détailler ses doigts de fée, à rendre fidèlement leur vivacité sur la laine ? Ils étaient petits comme un détail, mais ils étaient le centre du tableau, le centre du charme dont cette scène m’envoûtait.
Après une heure et un bon quart, je fus satisfait de ce premier croquis. Alors je tournai une page et en entamai un second. Il touchait à sa fin lorsqu’un homme passant s’arrêta devant la maison. La fille sembla le reconnaître, ils échangèrent quelque mots – sans qu’elle daignât, à mon grand malheur, lui offrir le sourire que je brûlais de voir sa figure arborer – avant de rentrer tous deux dans la maison, fermant la porte, baissant le rideau sur le spectacle qui m’avait captivé.
Je continuai quelques instants à fixer la porte, le crayon immobile sur mon carnet. Une belle porte en bois clair, doté d’une petite fenêtre barrée, et d’un gros heurtoir où pointaient des traces de rouilles. Au rez-de-chaussée, aucune fenêtre ne donnait sur le fleuve. Je n’en voyais que quelques-unes au premier et au second étage. Toutes avaient les volets rabattu, sauf une qui demeurait désespérément sombre et immobile.
Au bout d’un moment à guetter le retour de la jeune fille, je baissai les yeux sur mes deux croquis. Elle n’y adoptait pas exactement les mêmes positions, au niveau de son port de tête, de son regard, de l’avancement de son ouvrage, également. Il faudrait que je choisisse lequel poser sur ma toile. Sûrement un mélange des deux. Mes doigts tressautèrent. Avec un frisson, je vis quelles peintures il me faudrait utiliser, quel mélange serait nécessaire pour obtenir le brun de ses cheveux, le bleu de son regard, le rose un peu tanné de sa peau, quels coups de pinceaux me permettrai de détailler les plis de ses insolites vêtements noirs où les détails de ton tricot… toute la peinture se réalisait dans mon esprit. A présent, il fallait que j’aille la peindre. Immédiatement. Il le fallait.
Je me levai, bondissant presque du banc, et pris la direction de mon logis d’un pas empressé. Je serrais le carnet dans une main, le crayon dans l’autre, en un poing fiévreux. Ces mains, elles voulaient travailler, elles voulaient recréer cette jeune fille sur le pas de sa porte avec son tricot.
J’arrivai essoufflé dans mon atelier. En trente minutes, j’avais parcourus la même distance que tantôt en plus de deux heures.
J’habitai en périphérie de la ville, assez loin pour un avoir un jardin mais pas assez pour pouvoir marcher cinq cents pas sans tomber sur une demeure voisine. Je passai par le dit jardin, qui jadis avait eu un potager mais que j’avais négligé à la mort de mon père, et qui était maintenant envahi de mauvaises herbes, même si de temps en temps j’y retrouvais des plans de patates ayant survécu aux années d’abandons.
Cela faisait des mois que je n’avais pas ouvert ma porte d’entrée. Mon atelier donnait sur le jardin, et je vivais dans mon atelier, alors j’allais et venais par l’extérieur, préférant enjamber le talus que de voir la poussière et les parasites qui devaient s’épanouir dans le reste du bâtiment. Même si, je devais bien me l’avouer, mon atelier n’était pas en bien meilleur état ; la porte fermait mal, laissant libre cours au courant d’air, et offrant les murs à l’humidité vorace des jours d’hiver. Le sol était jonché de palettes brisées, de pinceaux que le triste état de leurs poils rendait inutilisables, de brouillons salis, de trognons de pommes et de peau de bananes pourrissant. Le large établi était encombré d’autant d’objets inutiles, vers lesquels un défaut de mémoire me faisait tendre la main, me persuadant que si, ce tube de blanc abandonné depuis trois mois était celui qui contenait ma peinture, et non quelque pigment banal vidé depuis des lustres. Le canapé sur lequel je dormais était encombré de couvertures et de vêtements dont j’estimais en toute bonne foi que les laisser prendre l’air faisait office de nettoyage suffisant. Seuls mon tabouret et mon chevalet étaient encore acceptables dans ce taudis, tout simplement parce qu’au moindre défaut de l’un ou de l’autre je rassemblais mes précieuses économies pour en changer ; j’aurais été incapable de faire quoi que ce fût sans eux.
Mes autres dépenses consistaient surtout en pinceaux, palettes, toiles, carnets et crayons. Et en nourriture, évidemment, même si je tâchais de ne pas y faire passer trop de mon budget. Au moins n’avais-je pas à racheter de peinture, mes tubes ne tombaient jamais à sec.
Parfois, je me demandais ce que penserais mon père s’il voyait dans quel état j’abandonnais la maison, dans quel état je m’abandonnais moi, son fils, à qui il avait légué son trésor le plus précieux. Quand, à la tombée de la nuit, je voyais mon reflet dans une fenêtre éclairée par mes bougies, je soupirai de reconnaître son visage en le mien. Peut-être que si je me rasais, que si je m’habillai plus correctement, prenais la peine de faire du sport, de sourire, d’être plus éveillé, peut-être, alors, cesserait-on de me donner la cinquantaine pour me rendre mes vingt-six ans. Mais voilà, j’avais de mauvais genoux, un dos et des yeux capricieux, un visage émacié et encadrés de cheveux trop long et d’une barbe trop touffue, et je ne m’en préoccupais pas assez pour tenter d’y remédier. Une seule chose occupait mon esprit, de jour comme de nuit, une seule chose pouvait allumer dans mon regard éprouvé par le poids d’années que je n’avais pas vécues l’étincelle de la vigueur : la peinture.
Et en cet instant, j’avais cette étincelle dans le regard, ce frisson dans l’échine et ce tressautement impatient dans les mains ; une peinture, un véritable chef-d’œuvre, m’attendais. Me jetant presque sur mon établi, j’y laissai mon carnet et mon crayon et m’emparai de la boîte de couleur, une splendide mallette argentée, qui constituait sans doute la troisième chose acceptable dans mon atelier, aux côté du tabouret et du chevalet, au-dessus d’eux même, car elle renfermait le trésor de mon père, un trésor qui pourrait me rendre riche si je décidais de m’en séparer. Grigris avait mainte fois tenté de m’en convaincre, mais j’étais resté sourd à ses sournoiseries ; on ne pouvait pas lui faire confiance, il avait trop d’intelligence pour sa race. Et c’était un peu ma faute.
— Un nouvelle idée ? commenta la voix grave et ironiquement charismatique du matou.
Je ne daignai pas lever les yeux vers les tableaux accrochés au-dessus de l’établi, ignorant Grigris pour ouvrir la boîte et admiré les tubes de peinture bien gonflés, comme neufs, alors que depuis une centaine d’années mon arrière-grand-mère, ma grand-mère, mon grand-oncle, mon père puis moi-même les utilisions.
— Qu’est-ce, cette fois ? poursuivit le félin. Te serais-tu enfin décidé à me peindre un compagnon de jeu ?
— Tu rêves, commentai-je. J’ai beau être un imbécile, je ne commets jamais deux fois les mêmes erreurs. Un jour, peut-être, je ferais une souris pour qu’elle te nargue de l’autre bout de la pièce.
Je jetai un coup d’œil à Grigris, dans son cadre vermoulu, pour voir l’effet de ma suggestion. Ce jour-là, comme tant d’autres, il était allongé sur le canapé de cuir noir sur lequel je l’avais peint pour la première fois, et où il passait le plus clair de son temps à faire la sieste. Ma menace ne semblait pas lui avoir fait grand-chose. Il me rendait mon regard, ses deux yeux noisette narquois plantés dans les miens.
— Jamais une souris ne saurait susciter en toi assez de fascination pour réveiller les pouvoirs de la peinture, comme j’ai pu le faire. Navré, mais je suis ton seul maître en cette terre.
J’eus une exclamation railleuse, feuilletant mon carnet pour retrouver les croquis de la jeune fille.
— Je te rappelle que cette fascination, tu me l’as bien rendue, sinon jamais tu n’aurais pris conscience qu’une partie de ton âme avait été capturée dans ce tableau. Et puis c’est mon intelligence qui t’anime, sans moi tu serais resté un être stupide jusqu’à la fin de ta neuvième vie de parasite. Si l’un de nous est le maître de l’autre, c’est moi, sac à puces.
Il feula, vexé, et se mit à griffer le canapé. Il savait que cela m’agaçait ; j’avais toujours été très fier de la texture de cuir que j’avais réussi à rendre sur cette toile. Mais dès que Grigris cessait son manège, le meuble m’apparaissait parfait à nouveau : il n’était pas comme le chat, la magie de la peinture n’agissait pas sur lui pour me le montrer tel qu’il était à l’instant présent. En vérité, il devait être si vieux maintenant qu’il ressemblait davantage à une loque. Mais Grigris semblait toujours l’aimer autant que lorsque sa vieille maîtresse était en vie.
Je cessai de prêter attention au matou ; je déposai une toile vierge sur mon chevalet, préparai dans ma palette les tons de peinture enchantée dont j’allais avoir besoin, jetai un dernier coup d’œil à mes croquis et, allant m’asseoir sur mon tabouret, commençai à peindre.
Elle, elle ne m’avait pas remarqué. Si elle m’avait fasciné, l’inverse n’était pas vrai, et si la peinture me permettrait de la voir telle qu’elle était quand bon me semblerait, elle n’aurait pas comme Grigris un troisième œil s’ouvrant sur mon atelier, elle n’aurait pas conscience que je lui avais volé un fragment de son être.
Je peignis. Pendant dans heures, je peignis, sans m’arrêter, à la lumière du jour descendant, éclairé par une chandelle, par les rayons de l’aube, par un nouveau jour, et un nouveau soir et une nouvelle chandelle. Après deux nuits sans sommeil et trois jours sans rien avaler, elle était finie. Je quittai mon tabouret pour la contempler. Elle était resplendissante, dans les rayons dorés de l’automne, avec sa mine d’indifférence rêveuse, et ses doigts – ses doigts ! Qu’ils étaient beaux, qu’ils étaient fins, qu’ils étaient graciles ! Comme il me tardait de les voir s’activer autour de son tricot !
Elle était finie. Je le savais. Je pris une grande inspiration, et fermai les yeux. Prenant mon temps, je me remémorai ce matin le long de la rivière, je me remémorai le moindre de ces gestes, et laissai une part de moi s’échapper et imprégner la peinture. Lorsque je rouvris les yeux, ce que j’avais peint n’était plus. Je ne voyais plus le porche de la maison. A présent, elle était assise à une table. Elle tricotait toujours, et quelle joie ce fut pour moi de la voir tricoter ainsi ! Elle ne souriait toujours pas, elle avait les yeux fermés. A quoi pouvait-elle bien rêver ? Soudain elle ouvrit les yeux, releva la tête. L’avait-on appelée ? Elle se leva, abandonna son tricot sur la table, fit quelque pas… et sortit de mon champ de vision. Le cadre de la toile ne la suivait pas.
Je fus déconcerté. Dans le tableau, il n’y avait plus qu’une pièce sombre, aux murs de pierre, au plancher poussiéreux. Il ne restait plus que la table de chêne et la chaise à l’assise de paille tressée où elle s’était tenue un instant auparavant. Et posé sur la table, abandonné, le tricot. Le tricot, qui était bien plus grand après ces trois jours de travail. Alors que la dure réalité s’imposait à mon esprit, Grigris la traduisit en paroles qui me frappèrent en plein cœur ;
— Oups, petit peintre. On dirait que le centre de ton charme, c’est le tricot.
Il gloussa de rire.
— La peinture n’a pas écouté ta perversité, et c’est tant mieux : n’as-tu pas honte de vouloir espionner une jeune fille ?
Je retombai sur mon tabouret, dépité. Alors comme ça, l’enchantement avait considéré mon admiration pour le tricot supérieure à celle que j’éprouvais pour la jeune fille ? Peut-être n’avait-il pas tort, mais qu’elle intérêt avait ce tableau représentant un pauvre tricot abandonné aujourd’hui sur table, demain peut-être sur un siège, et le jour suivant dans la saleté recouvrant le sol ? Sans la jeune fille, cet ouvrage ne valait rien.
Les oreilles pleines des moqueries de Grigris, l’épuisement me rattrapa, et j’allai m’affaler sur le canapé, plongeant sans mal dans le sommeil.
Lorsque je me réveillai, la nuit du lendemain était tombée. A tâtons, il me fallut plusieurs minutes pour trouver dans mon bazar mon briquet et, à la lueur de sa maigre flamme, allumer une chandelle. Grigris feula. La lumière qui fusait par son troisième œil, qu’il était incapable de fermer comme les deux yeux physiques qu’il possédait, l’avait réveillé.
— Maudit peintre du dimanche ! Tu roupilles toute la journée et c’est la nuit que tu te décides à me déranger ?
— Ne me fais pas croire que toi, tu as fait autre chose que dormir toute la journée ? grommelai-je, ensommeillé mais satisfait de déranger le matou.
Je levai les yeux vers la rangée de tableaux. A la flamme de la chandelle, il était difficile d’y distinguer quoi que ce fût. Mais je n’avais guère besoin de lumière pour les contempler ; je les connaissais déjà par cœur. Trois représentaient la ville sous différents angles, sous un ciel peint bleu mais qui virait gris, orangé, noir ou étoilé en fonction du temps ; un autre représentait un vieux chêne, qui avait été peint arbrisseau par mon arrière-grand-mère – le plus vieux tableau de la maison encore en vie aujourd’hui – ailleurs il y avait une forêt sauvage, touffue, où passait parfois quelque animal : lorsque mon père l’avait peint, c’était une clairière charmante, ouverte aux promeneurs ; dans un coin du mur, il y avait une vieille femme, une amie de ma grand-mère, qu’elle avait peinte lorsqu’elles étaient toutes deux jeunes filles. L’amie était encore en vie, mais ma grand-mère, elle, était morte quelques semaines avant que la douleur de sa perte n’emporte mon père, me laissant seul avec la boîte de peinture que je n’avais alors utilisé qu’une seule fois, contre sa volonté. Pour peindre Grigris.
Je me promenais dans la rue avec mon père. Il avait emporté ses couleurs enchantées, ses toiles et son chevalet, j’avais mon carnet de croquis. Il voulait m’emmener à la rivière, il y avait vu une loutre, la veille, qu’il voulait retrouver et peindre. Alors que nous passions devant chez elle, une vieille dame nous avait arrêtés, nous demandant si nous serions d’accord de faire son portrait. Mon père voulait voir ses loutres. Moi, j’avais accepté ; ça allait nous faire un peu d’argent. J’étais resté, avec mon carnet, pour croquer la vieille dame. Toute la journée, elle était restée assise sur son canapé de cuir noir, discutant avec moi, qui en ce temps-là maniait le crayon avec moins d’habileté. Et avec elle, il y avait son chat. Un chat gris aux iris verts qui respiraient l’intelligence. Je l’avais croqué avec elle sur le canapé. C’était un beau chat. Oui, Grigris m’avait fasciné, à l’époque, à me dévisager de son regard trop plein de malice.
Le soir, mon père avait trouvé et peint ses loutres. Il était content, en repassant chez la vieille pour venir me récupérer. Elle me paya, et je lui promis de revenir demain avec du matériel de peinture pour poursuivre le portrait. Sans en rien dire à mon père, j’étais parti à l’aube avec ses couleurs enchantées. J’avais reproduit mon croquis. La vieille était heureuse de la façon dont avançaient les choses. Mais lorsque j’eus fini, et qu’elle vit le tableau s’animer – pour suivre, qui plus est, les mouvements de son chat et même pas les siens – elle en fit une crise cardiaque. Lorsque mon père était venu me chercher, il m’avait passé un savon. Il ne fallait pas utiliser les couleurs enchantées pour des commandes, qu’est-ce qui avait bien pu me passer par la tête, j’étais trop jeune pour maitriser cette magie… Nous avions filé, récupérant la toile, et personne n’avait semblé croire que la crise cardiaque de la vieille était autre chose qu’un malheureux accident.
Mais sur la toile, Grigris était resté. Mon père avait raison, je ne savais pas maitriser le pouvoir de la peinture ; Grigris avait volé une partie de mon âme, de mon intelligence, il avait obtenu conscience humaine. Le tableau eut tout de même droit à sa place dans l’atelier, et pour me réconforter, grand-mère m’avait fait des petits gâteaux.
Je n’aimais pas Grigris. Il n’avait de cesse de me rappeler que si sa maîtresse était morte, c’était ma faute. Que jamais je n’aurais le talent de mon père, jamais je ne maîtriserais la peinture enchantée aussi bien que lui, ou que ma grand-mère. J’en avais eu une énième preuve avec le tableau de la jeune fille. Le charme n’avait de cesse d’échapper à ma volonté.
Puis il y avait tous les emplacements vides, sur ce mur. Là où il y avait eu des tableaux, des tableaux qui étaient morts. Leur sujet était mort, et la toile avait connu le même sort qu’eux. La plupart étaient tombées en poussière. Lorsque les loutres étaient mortes – sûrement dévorées – le tableau de mon père avait été déchiqueté en petit morceaux. Lorsque le vieux chêne mourrait, le tableau de mon arrière-grand-mère serait détruit. Lorsque la ville disparaitrait, mes trois tableaux la représentant aussi. De même pour la forêt. De même pour Grigris. Et de même pour ce tricot.
Je posai les yeux sur le tableau, qui était toujours sur le chevalet. A ma grande surprise, la jeune fille était éveillée. A la lueur d’une lampe à huile, elle était assise sur un lit, le sien probablement, et travaillait le rectangle de laine noir. Il n’était plus sur les aiguilles ; elle avait fini de le tricoter, elle cousait maintenant. Elle avait sur son visage l’ombre d’un sourire. Elle avait l’esprit tranquille. Elle aimait ce qu’elle fabriquait.
Je m’assis sur mon tabouret, en face d’elle, et l’observai travailler. En silence. Comme il était beau, comme il était doux, son sourire ! Et elle ne portait plus ses pantalons. Elle portait une chemise de nuit grossière, mais qui révélait davantage les courbes de son buste. Qu’allaient donc faire ses jolis doigts de ce morceau de laine ?
Je restai longtemps à la contempler. Grigris s’était rendormi, j’entendais son ronronnement. Elle avait formé une petite boule noire, de la taille d’un poing, qu’elle avait rembourrée. Puis elle l’avait enserrée d’un fil noir, divisant la boule en deux plus petite, l’une faisant environ deux fois la taille de l’autre, comme une tête sur un corps. Puis elle était partie avec sa lampe, laissant la toile toute noire. Lorsqu’elle était revenue, elle avait sa pelote noire, ses aiguille, et elle s’était remise à tricoter, à faire ce geste précis et gracile.
J’aurais pu rester là des heures à la regarder. C’est ce que je fis. Jusqu’à l’aube, je le regardai tricoter de petits cylindres noirs, et les coudre sur sa peluche. Elle en fit huit. Je reconnus qu’elle faisait une araignée. L’aube était levée lorsqu’elle partit à nouveau. Cette fois elle revint avec du fil rouge, et broda dans la tête de l’animal huit petits yeux qui avait une dérangeante façon de me dévisager. Je me retrouvais donc avec un tableau centré sur une effrayante araignée en peluche.
La jeune fille abandonna son œuvre sur sa table de chevet. La lumière s’éteignit, elle avait soufflé sa lampe, et il ne restait que quelques rayons d’aube pour éclairer l’indésiré sujet de mon tableau, sûrement filtrés par des rideaux tirés. Elle était allée se coucher. Dans le coin du tableau, je pouvais voir les draps remuer lorsqu’elle se tournait d’un côté ou de l’autre.
Mon estomac gronda. Je me décidai à quitter mon tabouret et, après avoir fouillé en vain dans mes tiroirs, je sortis pour aller m’acheter des provisions.
Je revins l’estomac plein. Je m’étais invité chez ma tante, la sœur de ma mère, une femme qui ignorait tout de la peinture enchantée et qui ne cessait de me répéter que mon mode de vie était impropre. Mais elle cuisinait bien, alors je supportais ses remontrances. Il arrivait même que, dans un élan de pitié, et en mémoire de sa pauvre sœur – morte de la même maladie que ma grand-mère mais hélas bien avant elle, alors que je n’avais pas encore cinq ans – elle remplisse ma bourse en plus de mon estomac.
Je n’avais pas eu cette chance aujourd’hui, mais au moins n’avais-je plus faim, et étais-je reparti avec des restes qui me nourriraient quelques jours encore. Je n’aurais donc pas besoin de débourser de l’argent, du moins pas avant un temps trop lointain pour que je m’en préoccupasse.
Je revins donc dans mon atelier vers la mi-journée. J’avais croqué le visage de ma tante, avec dans l’idée de la peindre pour être au courant dès qu’elle serait d’humeur plus généreuse que d’ordinaire, et susceptible de me donner quelque chose. Ça n’avait rien de très inspirant, mais ce pouvait être utile – j’avais horreurs de peindre des choses utiles, mais, faute de mieux, autant peindre quelque chose. A condition que l’enchantement se place bien sur ma tante et non sur quelque bouton sur sa figure, ou sur son vieux pull de laine préféré.
— Ta petite amie a des ennuis, me dit Grigris d’un air malicieux lorsque j’eus passé la porte.
Avec un froncement de sourcils, je déposai le plat de restes sur l’établi, tournant mon regard vers le tableau du chevalet.
La petite araignée en peluche se trouvait dans la paume d’un homme qui devait avoir quarante ou cinquante ans, large d’épaule et la mine assez sévère. Il examinait l’ouvrage de la jeune fille, qui n’était nulle part en vue sur la toile.
— Tu dis n’importe quoi, rétorquai-je.
Mais Grigris avait réussi à m’inquiéter. Qui était cet homme ? Etait-il le père de la jeune fille ? Pourquoi accorder tant d’attention à cette peluche ? D’accord, l’araignée était un peu dérangeante, mais pas autant que la fille elle-même, à porter des pantalons et à arborer le visage d’une poupée de cire !
L’homme releva la tête. Il aboya quelque chose, et quelques instants plus tard, se mit à parler. Avec quelqu’un, sans doute, mais la personne en question ne pouvait toujours pas être vue. Il semblait empli d’une colère froide, d’une sévérité de maître réprimandant un élève qui n’aurait pas appris sa leçon.
Puis il se mit à bouger. L’araignée dans son poing, il se déplaça jusqu’à un manteau de cheminée, où il prit une boîte d’allumette. Puis je reconnus la table en chêne vers laquelle il se dirigea ; il y avait dessus une grosse lampe à huile, au verre large. Il l’enleva pour exposer la mèche. Il craqua une allumette, alluma la lampe, avant de remettre le verre et de faire monter la flamme. Il envoya encore quelques mots, en apparence durs, à son interlocuteur. Puis il approcha l’araignée de peluche de l’orifice de la lampe à huile.
J’eus un frisson. Il n’allait pas…
Il la lâcha. Semblant crever la surface du tableau, une main jaillit, tendue vers la peluche. Je reconnus la main de la jeune fille, cette main que j’avais passé des heures à peindre. Une main qui ne put rattraper la petite araignée de laine.
Les pattes de la peluche atteignirent les flammes.
La toile prit feu sous mes yeux. La peinture se changea en flammes orangées, vives et lumineuses, qui dévorèrent le tableau, léchant jusqu’au bois du chevalet. Sous mon regard sidéré, l’œuvre qui m’avait tenu éveillé trois jours et deux nuits tomba en cendres grises sur le sol de l’atelier. La peluche avait été brûlée. Le tableau n’était plus. Il ne restait que le chevalet noirci.
J’allais devoir en acheter un autre.

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