Le surlendemain, Bastien, Xavier et Philomène voyagèrent jusqu’à Lyon, à deux cents kilomètres à l’est de Levancourt. Madame Hélène Pyron, la mère de Bastien, y donnait une conférence de biotechnologie. L’adolescent ne lâcha pas un mot de tout le trajet, malgré les tentatives de Philomène.
Quand ils quittèrent leur véhicule garé sur le parking de l’hôtel Best Western où ils devaient retrouver la mère de Bastien, ce dernier regarda nerveusement autour de lui. Il paraissait flotter dans les vêtements un peu trop grands pour lui que Xavier lui avait prêtés. Mais dans l’air froid de novembre, la veste n’était pas du luxe.
Ils entrèrent dans le hall quelques minutes avant l’heure du rendez-vous et se dirigèrent vers le coffee shop. Bastien se pelotonna sur la banquette, un mug de café brulant entre les mains, le regard perdu à travers la baie vitrée. Philomène s’installa en face de lui, le couvant d’un regard inquiet.
Quelques minutes plus tard, Xavier les rejoignit, en compagnie d’une femme d’âge mûr, à l’air inquiet. Quand son regard se posa sur son fils, elle parut soulagée. Bastien ne leva les yeux que lorsqu’elle s’assit à côté de lui et le serra dans ses bras.
— Comment ça va ? lui demanda-t-elle.
— Ça va, maman. Ne t’inquiète pas.
Elle le scruta.
— Tu en sûr ? Tu peux me dire la vérité.
Bastien se troubla.
— Je… Je ne sais pas trop quoi dire. J’ai été bien soigné. Et… pour ce que j’ai vu… je…
Les mots moururent sur ses lèvres. Désemparé, il haussa les épaules. Sa mère sourit avec douceur, puis se tourna vers Xavier et Philomène.
— Merci beaucoup, Monsieur Wolfsong, de l’avoir sauvé et soigné.
— C’est normal, madame. Cependant, je m’inquiète de la manière dont il a pu se trouver là-bas.
Elle pinça les lèvres.
— Moi aussi.
Elle jeta un coup d’œil à son fils, puis soupira.
— Pourrions-nous discuter ailleurs, s’il vous plait ?
— Non, maman, intervint alors Bastien. Je veux savoir.
— Bastien…
— Madame Pyron, je pense qu’il est temps de lui dire la vérité, l’interrompit Xavier.
Elle se raidit. Puis, elle croisa le regard ferme de son fils, et acquiesça.
— C’est vrai. Il aurait sans doute été mieux armé s’il avait su. C’est juste que… je pensais le préserver de ce monde.
— Vous ne l’appréciez pas ?
Une grimace déforma le visage de la femme.
— Je suis une scientifique. J’ai eu beaucoup de mal à croire que mon époux était un sorcier. Il m’a donné des preuves naturellement. Mais j’ai toujours dissocié ses activités de ma propre vie.
— Bastien nous a parlé de Léo, son demi-frère. Est-il au courant ?
— Oui.
— Comment avez-vous fait pour me cacher ça pendant des années ? intervint Bastien.
Hélène se tourna vers son fils.
— La magie n’avait pas sa place à la maison. C’était déjà le cas à l’époque où la mère de Léo était vivante. Nous avons conservé cette règle.
— Alors comment un portail magique m’a-t-il avalé dans notre cave ? lança Bastien, sur un ton agacé.
— Je n’en sais rien, admit-elle, d’un ton piteux.
— Un portail dimensionnel n’apparait pas naturellement, expliqua Xavier. Chaque portail est lié à une ou plusieurs autres arches. Or, il n’y a rien de tel chez vous, n’est-ce pas ?
— Non, évidemment, répondit-elle.
— Il est possible de forcer une convergence entre un lieu sur Terre et un portail de Pandémonium. Cela nécessite beaucoup d’énergie magique et des objets cabalistiques.
Hélène écarquilla les yeux.
— Ce genre de pratique est tolérée ?
— Non. Les expérimentations sur les portails ne sont autorisées que dans une Académie de magie, avec une accréditation exceptionnelle.
— Si une convergence a eu lieu chez moi, alors…
— Alors, il est possible que quelqu’un chez vous ait procédé à l’une de ces expérimentations.
— Léopold ! s’exclama Bastien.
— Ton frère ? Tu crois que…
— Il me méprise, maman. Il ne me considère pas comme son frère. C’est lui qui m’a envoyé dans la cave pour chercher une bouteille. Je suis certain qu’il est responsable !
— Il te…, répéta Hélène, sidérée. Comment ça, « il te méprise » ?
Bastien détourna les yeux, un voile de souffrance sur le visage. Il serra les poings.
— Il ne le montre pas devant toi ou son père. Mais il ne me considère pas comme sa famille. Dans le meilleur des cas, il m’ignore ; dans le pire, je dois supporter ses vexations et sa colère.
Philomène sentit son cœur se serrer face à la souffrance de l’adolescent. Hélène lui prit la main et la serra entre les siennes.
— Je suis désolée, Bastien. Je ne savais pas.
Les yeux brillants de larmes, il refusa de la regarder. Pourtant, il s’agrippa de toutes ses forces à la main de sa mère.
— Il est peu probable que ce soit Léo, reprit Xavier. Quoi qu’il en soit, madame Pyron, je vais être obligé de signaler ce qui s’est passé au Conseil Occulte. Une enquête va être diligentée.
— Cela ne me pose aucun problème.
Le sorcier jeta un coup d’œil à Bastien.
— Je pense aussi qu’il serait préférable que Bastien ne retourne pas dans la maison.
— Oh ! Ne vous inquiétez pas, rétorqua-t-elle. Il ne remettra plus jamais les pieds là-bas.
Surpris, Bastien fixa sa mère. Elle le scruta.
— Serais-tu d’accord pour t’installer chez tes grands-parents ? Je t’inscrirai au lycée de Levancourt. Qu’en penses-tu ?
— Mais… et Maxime ? Qu’est-ce qu’il va dire ?
— Il n’a rien à dire. Tu es mon fils. Je prends les décisions qui s’imposent pour ton bien-être. Je vais l’informer de ce qui s’est passé et récupérer tes affaires.
Bastien réfléchit quelques secondes, puis hocha la tête.
— Ça me fera du bien de passer du temps avec mamie et papy. Merci, maman.
Un sourire plein de tendresse illumina le visage d’Hélène et elle déposa un baiser sur son front. Puis elle se tourna vers Xavier et Philomène.
— Merci encore pour ce que vous avez fait.
Xavier sourit et hocha la tête. Il lui tendit une carte de visite.
— N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin de quoi que ce soit. Toi aussi, Bastien. Ça me fera plaisir d’avoir de tes nouvelles.
Hélène prit la carte et la fixa d’un air pensif. Elle la rangea ensuite dans son sac à main.
Tous quittèrent ensuite l’hôtel. Une fois sur le parking, Hélène retint Xavier quelques mètres derrière son fils.
— Aura-t-il des séquelles à votre avis ?
— C’est fort probable. Des cauchemars peut-être. Je peux vous indiquer le nom d’une psychologue spécialisée qui pourrait l’aider.
— Je ne sais pas si je veux qu’il reste en contact avec ce monde…
— Le contact a déjà été fait, malheureusement. Oublier ce qu’il a vécu risque d’être impossible.
Elle laissa glisser son regard sur Bastien, qui parlait avec Philomène.
— C’est à vous de décider, conclut Xavier. Mais, j’aimerais beaucoup avoir des nouvelles de votre fils.
Elle reporta son attention sur le sorcier et hocha la tête, sans répondre. Puis, elle rejoignit son fils, salua Philomène et entraina Bastien vers sa voiture. Xavier retrouva son assistante près de leur véhicule.
— Ça va aller pour Bastien ?
— J’espère. Sa mère a pris la bonne décision pour l’instant.
Xavier passa un bras par-dessus les épaules de Philomène. Celle-ci se blottit contre lui.
— J’espère qu’on le reverra.

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