Un son transperça le brouillard qui avait englouti l’esprit de Bastien. Un grognement se rapprochait. Il sortit de sa transe et regarda dans la direction d’où venait le bruit. Sur l’une des plateformes, quelques niveaux plus bas, se déplaçait une créature qu’il ne reconnut pas. Au moment où il la vit, elle s’arrêta et leva la tête dans sa direction. Le quadrupède à fourrure arborait une gueule large pleine de crocs, trois yeux rougeoyants et de longues oreilles. Une crête de poils blancs suivait sa colonne vertébrale et son corps puissant se terminait par deux longues queues. Ses narines frémirent comme s’il le humait, puis il retroussa ses babines et fit un bond d’au moins dix mètres, sur un escalier au niveau supérieur. Dans sa direction !
Fouetté par l’adrénaline, Bastien bondit sur ses pieds et s’engagea dans l’escalier. Il glissa, se rattrapa de justesse et partit en courant droit devant lui. Par chance, les marches étaient suffisamment larges pour diminuer les risques de chutes. Il atteignit un palier au moment où la créature émergeait sur sa gauche, à trente mètres de sa position. Il n’eut pas le temps de réfléchir et continua sa route droit devant, rejoignant une autre portion du labyrinthe qui, cette fois, montait.
La respiration lourde de la bête le suivait de près. Il entendit le raclement de ses griffes sur la pierre de l’escalier. Malgré ses muscles et ses poumons en feu, il se força à accélérer.
Devant lui, une lueur blanchâtre attira son attention. Il devina une passerelle similaire à celle sur laquelle il avait émergé. Un arbre au tronc rouge dont les racines étaient absurdement accrochées aux pierres de la plateforme étendait son feuillage mordoré au-dessus d’une arche similaire à celle par laquelle il était passé. La lueur venait d’elle. Un autre portail ? Et devant elle, un homme se tenait debout, tourné vers l’arbre.
L’espoir arracha une exclamation à Bastien.
— À l’aide ! cria-t-il. Aidez-moi !
Malheureusement, ce cri perturba son souffle. Ses poumons se rebellèrent, il toussa, perdit pied et s’effondra sur le sol. Le choc lui coupa le souffle.
La bête fut sur lui en quelques secondes, ses dents claquant près de son visage, ses griffes s’enfonçant dans son corps. Il poussa un cri de douleur et se recroquevilla de son mieux.
Soudain, un souffle brulant l’effleura. La créature lâcha un cri de terreur et s’éloigna de sa proie. Bastien souleva légèrement la tête pour voir ce qui se passait. Deux marches plus bas, une barrière de flammes le séparait du quadrupède terrifié. Ses oreilles rabattues en arrière, il grognait tout en tournant sur lui-même.
Bastien remarqua alors une autre présence, sur le palier qu’il venait de quitter. D’apparence humaine, androgyne, l’homme ou la femme arborait une peau d’un rouge profond. Vêtu d’une tenue qui semblait faite pour la chasse ou la guerre, il avait une épée à la ceinture. Sur son visage aux traits fins, ses yeux en amande paraissaient trop grands. Des scarifications dessinaient d’étranges formes sur ses joues et son front. Un diable ? Un démon ? pensa Bastien, tout en essayant de se faire tout petit. La créature arborait une moue irritée, son regard était fixé sur l’espace au-dessus de l’adolescent.
— Rappelle ton molosse.
Bastien sursauta en entendant une voix près de lui. Il porta son attention dans cette direction et découvrit un homme debout à sa droite.
— Il ne fait que son travail : chasser les intrus, répondit la créature d’une voix mielleuse.
— C’est un humain.
— Et alors ? Il n’a rien à faire ici.
— Nous ne sommes pas dans les Enfers. Je vais m’occuper de lui. Tu peux retourner à tes affaires.
Un sourire carnassier étira les lèvres noires de la créature.
— Et si je ne veux pas ?
L’homme soupira.
— Comment est-il arrivé ici ? Rétorqua-t-il d’un ton sévère. Ne me dis pas qu’un portail s’est ouvert sauvagement. Encore. N’est-ce pas de la responsabilité de ta garnison de faire en sorte que cela n’arrive pas ?
Une ombre passa sur le visage de la créature. Son visage se déforma sous la colère.
— Dois-je aussi te rappeler que tout humain découvert dans le Pandémonium doit être protégé et déféré au Conseil Occulte ?
Les mots prononcés ne faisaient aucun sens dans l’esprit du jeune homme. L’épuisement et la douleur de ses plaies rendaient toute pensée difficile.
La créature lâcha une exclamation de dédain. Puis il poussa un sifflement. Le monstre se tourna vers lui et le rejoignit immédiatement.
— Je lirai avec intérêt le rapport que ton conseil va soumettre sur cette incursion.
— Je n’en doute pas. Au plaisir de ne pas te revoir, Alastor.
Un sourire étira les lèvres du diable — ou démon, Bastien n’avait pas encore décidé. Puis il se détourna, descendit quelques marches et, dans un brouillard étincelant, disparut avec son chien. Bastien fixa l’endroit où l’humanoïde s’était tenu quelques secondes auparavant.
— Hey, entendit-il près de lui.
Il tourna la tête vers l’homme qui venait de lui sauver la vie. Celui-ci s’était assis sur la marche et le regardait avec inquiétude. Il dut retenir un éclat de rire nerveux en constatant que son sauveur portait un banal costume trois pièces.
— Comment ça va ?
Bastien eut un temps de latence avant d’enregistrer les mots. Puis, il se mit à trembler de tous ses membres. Incapable de prononcer une parole, il referma les paupières et laissa les larmes couler. Une main chaude se posa sur son épaule.
— Vous êtes en sécurité, maintenant. On va quitter cet endroit. Pouvez-vous marcher ?
La chaleur se répandit dans tout son corps et allégea ses souffrances. Bastien put respirer plus aisément. Il hocha la tête et déplia ses membres.
— Je m’appelle Xavier, offrit l’homme en l’aidant à se remettre sur ses pieds.
— Bastien, souffla l’adolescent.
— Enchanté.
Xavier glissa un bras dans son dos et le soutint jusqu’à la plateforme du portail, une dizaine de marches plus haut. Ils passèrent à côté de l’arbre et Bastien nota distraitement qu’un gros serpent bleu alangui sur une branche épaisse les suivit des yeux.
— Ce portail mène chez moi, expliqua Xavier quand ils s’en approchèrent. À Levancourt.
Bastien fronça les sourcils.
— Levancourt ?
Où habitait-il déjà ? Étrangement, il n’arrivait pas à se souvenir. Xavier l’entraina avec lui dans le portail. Après quelques secondes de froid glacial, ils émergèrent dans une pièce circulaire, inondée de lumière. Bastien trébucha en avant, retenu de justesse par son compagnon.
La lumière émanant du portail disparut quelques secondes plus tard. Xavier entraina son invité surprise vers un escalier qui s’enroulait vers le bas.
— Encore un escalier ! soupira Bastien.
Un petit rire répondit à sa remarque.
— Vous vous en êtes bien sorti.
Ils descendirent avec précaution jusqu’au rez-de-chaussée. Bastien peinait à voir le décor qui l’entourait, trop occupé à rester conscient.
— Philomène ! appela Xavier.
Une femme sortit d’une pièce dont la porte était ouverte face à eux. Elle allait manifestement parler, mais ses yeux se posèrent sur Bastien. Elle se rua jusqu’à eux.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je t’expliquerai plus tard. Je l’emmène dans le petit salon. Va chercher la trousse de premiers secours.
Philomène hocha la tête. Elle partit en courant non sans marmonner :
— J’ai bien fait de la recharger.
Xavier entraina le jeune homme, qui pesait de plus en plus lourd entre ses bras. Il s’efforçait de ne pas faire attention au sang qui imbibait son t-shirt. Il le déposa délicatement sur la méridienne près de la cheminée. L’adolescent s’accrochait de toutes ses forces à la conscience. D’un claquement de doigt, Xavier activa le feu de la cheminée. Puis, il s’agenouilla près du blessé.
— Vous pouvez lâcher prise, murmura-t-il, d’une voix douce. Vous êtes en sécurité.
Les paupières du garçon papillonnèrent, puis se fermèrent. Il se détendit et sombra dans un sommeil profond.

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