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Le dragon n’avait jamais eu de nom.

Pas un jour ne se passait sans que son esprit soit enchainé à l’idée qu’il demeurait sans passé et donc sans avenir dans un monde dont il ne savait rien.

Après des décennies à parcourir les cieux à la recherche des traces de ce qui n’existait plus dans sa mémoire, il se décida à s’installer loin des humains, dans une contrée balayée par le froid et les vents: la Sibérie. Ses écailles avaient durci avec le temps et ses ailes grandissaient.

Il avait parfois attiré l’attention des hommes, mais il disparaissait aussi vite que le vent quand les ennuis semblaient poindre à l’horizon.

Son cœur était gelé, mais il ressentait une solitude qu’il n'aurait pas souhaitée à son pire ennemi. En mille ans d’existence, il n’avait jamais rencontré d’autre dragon. Aussi loin que portaient ses oreilles, il n’avait jamais entendu la moindre rumeur vérifiable parmi les hommes.

Était-ce trop demander que de connaître la raison de son existence ? Pourquoi ne pouvait-il pas prétendre à un destin ?

Les années s’étirèrent en un flux continu et monotone. Chasser, manger, dormir.

Un hiver, alors qu’il s'était endormi dans la caverne qu’il occupait depuis un siècle, il rêva pour la première fois. Son souffle souleva un nuage de poussière sur le sol et la voix entra dans son esprit.

S’il n'avait pas de passer, il gardait en mémoire les connaissances de ses ancêtres, comme tous les dragons. La légende des Dieux-dragons persistait et tenait une place importante dans ses croyances.

« Tu parcours ces terres depuis longtemps, voyageur…

— Qui est là ? répondit le dragon endormi en soufflant.

— Celui qui parle aux dragons qui sommeillent. »

Le dragon n’ouvrit pas les yeux, piégé dans un entre-deux qui ne l’effrayait pourtant pas.

« Je connais cette voix, et pourtant… Pérun ? »

Son interlocuteur parut satisfait de sa réponse et le dragon ressenti son souffle qui lui répondait.

« Le panthéon de Zmey te soumet à l’épreuve. »

La voix de Pérun se répercuta sur les parois de l’antre et le dragon entrouvrit les yeux. Un rêve plus réel que tout ce qu’il avait vécu jusque-là s’était imposé à lui. Il n’avait rien fantasmé, rien imaginer.

Pérun parlait à travers les rêves des dragons depuis toujours, comme un guide dans la nuit. S’il ne connaissait pas sa propre, ce savoir demeurait encore à sa portée.

« Qu’attends-tu de moi ? l’interrogea-t-il en se redressant.

— L’épreuve est un appel, dragon. C’est la voie que nous devons tous emprunter. »

Le dragon manquait d’assurance autant que de contact avec ses semblables. Il se laissa retomber à terre, comme défait par la montagne qui s’élevait devant lui.

« Le courage se gagne à la faveur de l’effort, dragon. Aucun de nous n’est né avec cette qualité. Refuser de grandir et de s’élever est un choix. Ce choix ne te sera proposé qu’une fois.

— Comment puis-je prétendre à quoi que ce soit alors que je ne sais même pas qui je suis. »

Le souffle de Pérun électrisa l’air. Il n’était pas agacé ou déçu. De la lassitude peut-être ?

« La valeur d’un dragon ne se mesure pas à son passé, mais à la façon dont il regarde son destin en face. »

Il soupira, presque las.

« Tu sembles avoir pris ta décision. »

Un éclair électrisa le dragon. Ce n’était pas les conséquences de la foudre ou d’un pouvoir quelconque, mais son esprit qui prenait brutalement conscience de cette chance qui parut s’éloigner.

« Je suis désolé, dit-il avec force. Je ne voulais pas paraître…

— Défaitiste ? Tu sembles t’y abandonner pourtant.

— J’erre dans les cieux depuis longtemps à la recherche d’une simple raison. »

Pérun le fixa dans les yeux, dans toute sa hauteur.

Le dragon était deux fois moins grand que lui, mais c’était la première fois qu’il remarquait sa présence physique. Le dieu avait un corps plus allongé que le sien, ses écailles noires absorbaient la lumière autant que ses reflets irisés en émettaient.

« Tous les dragons sont seuls. Ce n’est pas ce qui nous définit. »

Ce que disait Pérun avait du sens. Un dragon ne pouvait se définir par son seul passé, sans quoi la folie le guettait. Des milliers d’années d’existence compressé en une succession de souvenirs définissant le dragon qu’il était aujourd’hui.

« Qu’est-ce qui nous définit ? »

Pérun sembla satisfait de sa réponse et repris sa place en face de lui, comme s’il lui accordait de nouveau son attention pleine et entière.

« Notre destin est intimement lié à ce que nous sommes. 

— C’est la raison d’être de l’épreuve ? »

Le dieu-dragon approuva en soufflant une épaisse fumée blanche par ses naseaux.

« Les créatures de ce monde sont faibles. Mais il y a quelque chose qui les caractérise plus que toutes les autres créatures des mondes dont nous avons la garde. »

Il fut soudain plus intéressé par le discours de Pérun que tout ce qu’il avait pu voir et entendre aussi loin que sa mémoire portait.

« Comment puis-je accomplir mon épreuve ?

— Tu le sauras bientôt. Suis-moi. »

Et la caverne disparut dans une épaisse brume sombre. Lorsque la lumière rejaillit, il se trouvait dans la steppe silencieuse. La neige avait tout recouvert d’un épais manteau blanc et au loin, il distingua un objet qui semblait flotter au-dessus du sol.

Le dragon battit des ailes et se hissa à une altitude acceptable pour ne pas heurter la cime des arbres qui ployaient légèrement sous le poids des cristaux gelés. Pérun ralentit et se positionna au-dessus de l’objet qui émettait un son diffus et agréable. Presque apaisant.

« Sais-tu ce que sont les éclats d’imaginaire ? l’interrogea le dieu-dragon. Chaque monde a ses lois, mais il demeure quelque chose d’immuable.

— Les larmes du dragon-mère…

— Elles ont parsemé ces univers et se sont cristallisés dans des éclats. Certains ont consacré la connaissance, d’autres encore l’espoir. Les humains, eux, ont accaparé l’imagination des générations qui les ont précédées. »

Pérun fit une boucle et descendit vers les sol en piqué avant de se redresser et de déposer ses lourdes pattes sur le sol meuble.

Le dragon compris que la chose qui se trouvait devant lui était probablement le bien le plus précieux de ce monde qu’il peinait à comprendre.

« Les éclats ont besoin de nous pour repousser les ténèbres et ceux qui désirent plus que tout plonger ces mondes dans l’obscurité.

— C’est pour cela que les dragons sont envoyés ?

— Nous ne sommes plus que de simples dragons. Mais tu le comprendras bientôt. »

À ces mots, Pérun s’évapora dans la nuit, mais lança un avertissement:

« Protège cet éclat, il sera tout pour toi et tu seras tout pour lui. Ne laisse pas les démons s’en emparer. »

Seul dans la nuit, le dragon qui avait mille questions se trouva à nouveau seul. Il n’avait pas eu le temps d’interroger le visiteur et il n’avait même pas envisagé de le chercher. Sa mission primait sur le reste désormais. Non parce qu’il croyait aveuglément les paroles de Pérun, mais parcequ'il les ressentait si fort dans son cœur.

Les démons n’étaient que des légendes lointaines. Lui n’avait jamais eu à se battre ou à se défendre contre qui que ce soit. C’était l’avantage d’être un dragon: aucun être censé ne pouvait s’y essayer sans conséquence.

La nuit tomba rapidement et hormis la vente, rien ne semblait pouvoir déranger la quiétude de la vallée endormie par l’hiver. Lorsque le vent se renforça tard dans la nuit, le dragon comprit quelque chose se tramait. Les ricanements lugubres provenaient des arbres, se dissimulaient dans les ombres.

Le dragon n’avait pas peur, mais il savait que son absence de connaissance au combat était une épreuve à elle seule. Il inspira profondément et commença à invoquer son feu intérieur.

Un frisson, un bruissement léger, presque imperceptible et il sentit les griffes racler ses écailles comme elles l’auraient fait sur du granit. Son regard se planta sur la créature malingre qui l’assaillait sans raison et il déversa le torrent de flammes sur l’ombre qui fut désintégrée.

Il n’eut pas le temps de savourer sa victoire qu’une autre attaquait son flanc droit. Sans un bruit, elle avait glissé jusqu’à lui en un murmure couvert par les bourrasques et tentait à présent de percer sa défense.

Une autre flamme jaillie et deux autres ombres le surprirent de chaque côté.

Deux devinrent dix.

Dix devinrent cinquante.

Bientôt le dragon fut submergé et son feu brulait moins d’ombres démoniaques que le néant n’en engendrait. Il commençait à fatiguer.

Les assauts répétés des démons sans âme commençaient à lui faire mal. C'était la première fois depuis aussi loin que portaient ses souvenirs qu'il ressentait la douleur.

Insidieuse, mauvaise, elle se frayait un chemin entre ses écailles dures comme la pierre pour fendre sa peau pourtant inaccessible. Les ombres serpentaient les unes sur les autres comme autant de reptiles sans pattes se mouvant dans le capharnaüm de leur multitude.

Le dragon souffla, détruisant au passage un bon nombre de ses ennemis.

Rugissant sa colère, il convoqua une flamme puissante et repoussa temporairement les esprits malins pour parvenir à reprendre son souffle. Dans ce bref instant de répit, il eut une idée: pour protéger l’éclat il devait le maintenir à distance des créatures et Pérun n’avait jamais indiqué la pierre devait rester en place.

L'éclat, une pierre proche de la forme d'un œuf, se trouvait en dessous de lui, protégée par sa carcasse épaisse. Sa lumière était puissante, pure. Alors il invoqua un feu puissant et dévastateur qui libéra l’espace autour de lui et lui permit de déployer ses ailes.

Il battit si fort, que les ombres ne parvenaient pas à se maintenir près de lui.

Satisfait de sa manœuvre, il observa les alentours avec attention, puisant dans ses ressources pour repérer un point de mire sur l'horizon lointain. Sa course contre le temps n'était pas vaine, mais il devait trouver une échappatoire: seul contre les légions démoniaques, il n'avait aucune chance.

Sans réfléchir plus que nécessaire, il attrapa la pierre par l’une de ses pattes et croqua plusieurs ombres avant de s’envoler. Elles glissèrent dans le vent avec autant de légèreté que la fumée provoquée par un feu.

Battant des ailes comme un forcené, il dévora la distance qui le séparait de l’aube et se trouva baigné en pleine lumière, loin des dangers de la nuit. Les ombres s'accrochaient à lui, le rattrapaient sans faiblir quand il ressentit une onde provenant de l'éclat: son pouvoir s'était éveillé et il brillait si fort que le dragon ne pouvait le regarder directement.

Les démons n’étaient plus là, repoussés par la lumière salvatrice conjuguée du soleil et de l’éclat.

Le dragon observa l’horizon avec attention et vit les ombres s’échapper au loin, repousser dans les ténèbres.

« Les décisions que tu prendras désormais seront celles qui permettront à ce monde de conserver son éclat ou de l’abandonner aux ténèbres.

— L’épreuve est… terminée ?

— Elle ne le sera jamais, Gardien. Ta mission est de protéger l’éclat, suis ton cœur et il te guidera là où il doit résider désormais. »

Le dragon comprit que cette voie était désormais la sienne: protéger des ténèbres l’éclat qui donnait au monde sa particularité et la vie.

« Ne cherche pas à comprendre d’où tu viens. Tu sais à présent qui tu es. »

Le dragon ressentait les parole du dieu-dragon, il avait l’impression qu’elles répondaient à ses pensées, comme un miroir parfait lisse.

« Protège ce monde et son éclat, Gardien de la Terre et des hommes. »

Pérun disparut de son esprit et le Gardien se trouva de nouveau seul, mais à présent chargé d’une mission éternelle.


Texte publié par Théâs, 24 octobre 2026 à 14h45
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