Ilda saisit la petite main en bronze qui servait de maillet pour toquer à la porte. Elle ne se rappelait plus ce qu'elle faisait là, ni même où elle était, mais les écailles de peinture bleue qui laissaient voir un bois hors d'âge lui titillaient le cœur : elle connaissait cet endroit ! Du moins, elle l'avait connu...
Le battant s'ouvrit sur une vieille dame élancée. Un chignon presque blanc laissait échapper quelques mèches autour d'un visage ridé comme une pomme sèche, éclairé par un regard gris argent. Elle sourit en voyant Ilda :
— Ma petite petite fille ! Ça fait si longtemps ! Viens-là que je t'embrasse !
— Bimamie ! s'écria Ilda en se jetant dans ses bras.
Elles s'installèrent au salon. La vieille dame voleta dans la pièce pour disposer à leur portée des biscuits et des friandises, ainsi qu'une vieille théière en porcelaine accompagnée de ses tasses. Pendant ce temps Ilda détaillait les meubles du regard. Deux canapés damassés se faisaient face autour d'une table basse en bois encombrée d'objets anciens : boîtes, outils de charpentier et autres curiosités dont on ne connaît plus l'usage. Des fauteuils Art Déco complétaient le cercle. Plus loin, une armoire richement sculptée renfermait, la jeune femme s'en souvenait, des puzzles et des jeux auxquels elle adorait jouer petite.
Elle aimait tant venir ici ! Pourquoi avait-elle arrêté ?
— Et voilà pour toi ! déclara la vieille dame en lui tendant une tasse de thé noir à la framboise.
Ilda huma, aux anges.
— Tu n'as pas changé, Bimamie !
— Toi oui, par contre : regarde-toi, tu es une femme à présent... Pourquoi m'avoir laissée si longtemps sans nouvelles ?
— C'est bien ce que je me demande... Je n'étais pas bien grande quand on a cessé de te voir. Est-ce que tu t'es embrouillée avec mes parents ?
– Oh, ne me fais pas rire ! Tes parents seraient incapables de se fâcher avec quiconque !
L'aïeule trempa ses lèvres dans son eau chaude, l'air pensive. Elle reprit :
— Non, puis il n'y a pas qu'eux... Tes cousins, tes oncles et tantes, même tes grands-parents m'ont délaissée ! Tu te rends compte ? Ma propre fille m'a abandonnée ! Mes garçons aussi d'ailleurs. À part Gérard, qui est revenu habiter ici. Pour le moment, il est sorti.
Ilda fronça les sourcils.
— Gérard ? Attends... J'ai un souvenir... une information, là, sur le bout de la langue ! Je venais d'avoir mon premier poste...
– Bois, ça va te revenir.
La jeune femme avala une gorgée de thé puis s'étrangla avec la suivante. Quand ses quintes de toux cessèrent, elle redressa la tête mais elle était livide. Elle vixa la vieille dame :
– Bimamie... Grand-oncle Gé, je me rappelle... il y a trois ans, je suis allée à son enterrement !
– C'est impossible, voyons, je l'ai vu ce matin.
– Et toi... Je me souviens maintenant... Mamie Janine pleurait tellement ! C'était juste avant que je passe le brevet...
– Ma fille en deuil ? Mais alors... Non, je ne veux pas le croire ! D'un côté, ça expliquerait... Je serais morte et ce serait pour ça que je ne reçois plus de visites ? Mais, et toi ?
Ilda baissa les yeux vers sa chemise. Une tache de sang fleurissait petit à petit à travers le tissu.

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