#OCTOberOctoquill La part manquante - un si beau sourire
Au milieu des chuchotements des visiteurs, Philomène se promenait dans la galerie d’art, s’arrêtant devant les œuvres qui attiraient son œil. L’ambiance feutrée était inhabituelle pour elle, qui préférait les concerts de métal ou les cafés librairie.
Elle chercha Annabelle du regard. Elles avaient été séparées quand l’un de ses collègues l’avait prise par le bras pour l’entrainer vers l’une des artistes. Annabelle était ici pour le travail, au moins en partie. Philomène ne pouvait lui en vouloir de la laisser seule.
Elle la repéra en grande conversation avec la peintresse, son portable à la main pour enregistrer la conversation. D’après la plaquette, il s’agissait de Berthe Rochemort.
Philomène sourit et reprit sa promenade. Elle passa dans une section plus calme et observa les tableaux exposés. Leur tonalité était bien plus obscure et macabre que les œuvres plus légères et colorées de l’aile principale.
Des visages avaient été peints dans des décors de rouge et de noir, remplis de formes contorsionnées. Leurs traits tordus reflétaient la rage, la terreur ou une profonde tristesse.
Philomène frissonna. Elle allait revenir dans la partie plus peuplée, quand elle remarqua la dernière peinture : composée d’une manière similaire aux autres, elle représentait un visage aux traits incomplets. Seul le côté gauche avait été représenté, alors que le reste du visage ne comportait que la peau lisse. Malgré son malaise, Philomène l’examina. C’était comme si on avait effacé la moitié du visage de cette femme. De son œil gauche glissait une larme et le coin gauche de sa bouche était remonté en un rictus de tristesse.
Soudain, une forte douleur la fit vaciller. Elle porta la main au côté droit de son visage et s’appuya au mur, en crispant les paupières. Les lèvres serrées, elle laissa échapper un gémissement.
— Philomène ! entendit-elle.
Annabelle l’agrippa par les épaules et la fixa d’un air inquiet.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
Philomène reprit son souffle. La douleur s’était atténuée, sans vraiment disparaitre. Elle ouvrit les yeux. Annabelle la fixait avec une horreur grandissante.
— Qu’est-ce que… ?
Elle avait des difficultés à parler. Toute la partie droite de son visage lui paraissait étrange. Elle y porta la main et se figea. Ses doigts cherchaient des reliefs qui avaient disparu. Annabelle tremblait, les yeux écarquillés.
— Philomène ! Qu’est-ce qui se passe ?
La jeune femme ne lui répondit pas. Elle regarda autour d’elle et repéra un miroir. Elle s’approcha et observa son reflet. Son cœur manqua un battement quand elle se vit : la moitié droite de son visage avait disparu.
* * * * *
Son potable serré dans la main, Xavier courut jusqu’à l’entrée de la galerie d’art. Il jeta à peine un coup d’œil au bâtiment, cherchant du regard son assistante. Lorsqu’il la repéra, dans un coin isolé, assise sur un banc, il se rua vers elle. Il se laissa tomber à ses côtés.
— Est-ce que ça va ?
La tête baissée, Philomène ne répondit pas. Il percevait ses tremblements.
— Philomène, regarde-moi.
Elle leva la tête doucement. Le cœur du sorcier se glaça. Sans réfléchir, il la serra contre lui. Elle s’abandonna à son étreinte.
— Ton amie t’a laissée ? demanda-t-il.
Elle acquiesça en silence. Ce fait l’inquiéta davantage, jusqu’à ce qu’il se rappelle que dans son état, elle pouvait difficilement parler.
— Elle aurait pu attendre avec toi.
Philomène se dégagea, activa son portable et tapa un texte rapide : « lui ai demandé de partir. Choquée. »
Xavier hocha la tête.
— Raconte-moi.
Il lut les phrases hachées qu’elle écrivait et comprit l’essentiel de son histoire. Une fois qu’elle eut terminé, il passa un bras par-dessus son épaule et la serra contre lui. Son regard glissa vers l’entrée de la galerie d’art.
— Je vais aller voir. Appelle ta sœur, qu’elle vienne te chercher.
Philomène secoua la tête et s’agrippa à lui.
— Ça va aller.
Elle resserra son étreinte. Xavier soupira et capitula.
— D’accord. Reste avec moi.
Ils se levèrent et retournèrent à l’intérieur. La plupart des visiteurs avaient quitté les lieux et les employés se préparaient à fermer. Philomène s’accrochait au bras de Xavier. Elle bénissait ses cheveux longs qui cachaient le côté droit de son visage. Elle entraina son compagnon jusqu’à l’endroit où elle avait vu le tableau incomplet. Ils s’arrêtèrent devant lui. Philomène sursauta lorsqu’elle constata que le visage arborait maintenant un visage complet. Un rictus cruel déformait ses lèvres et ses yeux brillaient d’un éclat féroce.
Xavier se tendit. Philomène percevait sa colère. Des picotements remontaient le long de ses nerfs, en réponse à la magie du sorcier qui s’intensifiait. Loin d’être effrayée, elle se serra davantage contre lui.
Le son de talons qui frappaient le sol attira leur attention.
— Excusez-moi. Nous allons fermer, leur annonça une femme.
— Vous êtes la directrice de cet établissement ?
— La propriétaire, répondit-elle.
Philomène l’avait aperçue en train de discuter avec d’autres personnes aussi élégantes qu’elle. Malgré son sourire poli, elle respirait l’agacement.
— Pourriez-vous nous octroyer un moment de votre temps ? demanda Xavier. J’ai une question à propos d’un tableau.
La directrice l’examina et se détendit. Elle avait dû juger qu’il valait la peine de lui parler, en se basant sur son costume élégant et sur les bijoux qui ornaient ses doigts et ses poignets. Si elle n’avait pas été dans cet état, Philomène aurait levé les yeux au ciel.
— Je vous écoute.
Xavier lui montra le tableau. La femme s’approcha pour mieux voir et ils ne purent manquer l’éclat de joie qui illumina son visage. Elle ne parut aucunement surprise du fait que le tableau a changé.
— J’ai peur que cette œuvre ne soit pas en vente, reprit la propriétaire, en se tournant vers eux. Mais je peux vous proposer d’autres tableaux tout aussi beaux.
Elle parut soudain se rendre compte de la présence de Philomène qu’elle scruta attentivement. Dans un geste protecteur, Xavier la fit passer derrière lui.
— Qui est l’artiste ? demanda-t-il.
Un sourire suave étira les lèvres de la femme.
— Ma mère.
Xavier lui rendit son sourire. Il sortit son portable et passa un appel.
— C’est moi, dit-il à son interlocuteur. Je suis à la galerie d’art Envol de couleurs, boulevard de l’Estancot… Oui, celle-là. Il y a un tableau ensorcelé.
La propriétaire parut confuse.
— Je suis avec la victime. Envoyez une équipe. … Oui, j’attends.
Lorsqu’il raccrocha, la femme le fixait avec méfiance.
— J’ai bien peur que je doive confisquer ce tableau, expliqua-t-il.
— Quoi ! Vous n’avez pas le droit, vous…
— Ne faites pas l’innocente. Vous savez très bien que le tableau est enchanté.
Elle recula, se plaçant entre eux et le tableau.
— Absurde !
Xavier leva les yeux au ciel en soupirant.
— Un conseil : évitez de m’agacer davantage ; je suis déjà furieux. Une équipe de confinement est en route. On va passer votre galerie au peigne fin.
Menaçant, Xavier s’avança, forçant la femme à reculer jusqu’au tableau. Il se pencha vers elle.
— Vous allez rendre son visage à mon amie !
* * * * *
La nuit était tombée depuis une heure et le bâtiment avait été déserté par les employés. Seule la directrice, assise sur un fauteuil, fulminait.
Debout près d’elle, Benjamin porta son attention sur le sorcier agenouillé au pied d’un tableau. À quelques mètres, son assistante était assise à même le sol, la tête cachée contre ses genoux.
Xavier avait insisté pour désenchanter lui-même le tableau. Benjamin savait qu’il en était capable ; mais il savait aussi que l’objet était puissant. Ils avaient peu de temps devant eux s’il voulait rendre son visage à la pauvre victime, aussi n’avaient-ils pas vraiment le choix. Xavier se concentrait depuis dix minutes. Son collègue percevait les liens magiques entre lui et l’entité cachée dans la toile. Le combat silencieux drainait l’énergie du sorcier.
Sa radio grésilla quand son second parla :
— On a détecté un niveau de magie élevé dans la zone de stockage C.
— Procédure de confinement niveau Alpha, ordonna-t-il. Faites-moi un inventaire complet des objets.
Puis il se tourna vers la femme :
— ça risque de prendre du temps, madame. Je crois qu’on va passer un long moment ensemble.
Elle pinça les lèvres et détourna les yeux. Malgré sa situation, elle ne perdait pas de sa superbe. Benjamin reprit son observation inquiète. Lorsque Xavier s’affaissa et dut poser les deux mains sur le sol pour ne pas s’effondrer, il se raidit. Puis, le sorcier tendit une main vers Philomène, qui se rapprocha et la prit.
La jeune femme sursauta et ses tremblements s’intensifièrent. Elle pencha davantage la tête, cachant entièrement son visage sous ses cheveux. Un long gémissement sourd jaillit de sa bouche. La propriétaire pâlit et tourna le regard vers eux. À cet instant, elle parut sincèrement inquiète et horrifiée.
Quelques secondes plus tard, Xavier se redressa, le souffle haché, et Philomène leva la tête. Sur ses traits tirés se lisaient la frayeur et la fatigue. Son visage était redevenu normal. Xavier l’examinait avec intensité.
Le sourire de Philomène illumina son visage et elle se précipita dans les bras de Xavier. Il lui caressa les cheveux. Sa respiration et son cœur s’apaisèrent doucement dans la chaleur de son étreinte. La frayeur qui lui serrait la poitrine depuis qu’il l’avait rejointe commençait à peine à se dissoudre.
Elle s’écarta et il plongea dans son regard.
— Un si beau sourire, murmura-t-il.
Elle lâcha un petit rire et déposa un baiser sur son front. Il enfouit sa tête contre son épaule et elle l’enserra dans ses bras.
Près d’eux, le tableau n’était plus qu’une toile vide.

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