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volume 1, Chapitre 19 « L'appel de la forêt » volume 1, Chapitre 19

#OCTOberOctoquill L'appel du bois - laisser entrer

* * * * *

La forêt gémissait sous les assauts du vent furieux ; les branches craquaient et les feuillages frissonnaient. La lumière brillante de la lune faisait étinceler l’humidité laissée par la pluie qui venait de s’éteindre. Sur des kilomètres à la ronde, nulle trace d’humanité.

Seule une maison dormait près de l’orée de la forêt. Un chemin la reliait à la route départementale. Elle n’avait connu ni voix, ni chaleur, ni lumière depuis des mois. Depuis ce matin-là pourtant, elle était à nouveau habitée.

Dans l’une des chambres de l’étage dormait Benjamin. Épuisé par le trajet et le rangement, il avait sombré dans le sommeil très rapidement. Pourtant, il s’éveilla brutalement. Confus, il regarda l’heure sur son portable : deux heures du matin.

Il lâcha un grognement et se recroquevilla sous sa couette, espérant se rendormir. En vain. Avec un soupir de frustration, il quitta son lit et descendit dans la cuisine. Il se prépara un thé et s’installa sur le canapé.

Dans la maison silencieuse résonnaient les bruits venus de l’extérieur. Il écouta le vent qui sifflait dans les branches des arbres. En arrivant, il avait été impressionné par la taille de la forêt. Elle lui semblait bien plus petite quand il venait pour les vacances avec ses parents dans son enfance. Avait-elle grandi autant depuis ?

Un autre son se fraya un chemin jusqu’à lui. Stupéfait, il se leva et se plaça devant la fenêtre qui donnait sur l’arrière de la maison. Le jardin s’étendait sur une cinquantaine de mètres, puis la forêt commençait. Les arbres formaient une muraille noire.

Benjamin écouta attentivement. Il eut l’impression d’entendre une plainte monter dans l’air frais de la nuit. D’où venait-elle ? Il posa la main sur la vitre et scruta l’extérieur. Le son s’intensifia et fut accompagné par des craquements, comme si les arbres s’agitaient. Le cœur du jeune homme s’affola, mais il ne bougea pas. Au contraire, il eut soudain le désir de s’approcher davantage, d’aller chercher la source de ce son qui l’attirait irrésistiblement.

Il avait déjà entendu, il y a longtemps, cet appel venu de la forêt. Le souvenir s’éveilla. Plus d’une fois, il était allé y jouer. Ses parents ne l’avaient jamais cru et lui avaient interdit de s’y rendre. Mais c’était plus fort que lui. Les arbres l’appelaient.

Il discernait à nouveau leurs voix. Comment avait-il pu oublier la sensation provoquée par leur chant ?

Envahi par la demande pressante de la forêt, il se précipita dans l’entrée et sortit de la maison. Il sentait à peine le froid et l’humidité de l’herbe sur ses pieds nus, ou les frissons provoqués par la brise glacée sur sa peau. Il contourna la maison en courant et ne s’arrêta qu’une fois sous les premières branches.

L’appel s’engouffrait dans son esprit. Son cœur se gonfla sous la puissance des émotions transmises par la forêt. Il posa la main sur le tronc le plus proche.

— Je suis revenu.

Un craquement retentit devant lui ; deux sphères phosphorescentes apparurent entre deux arbres à quelques mètres devant lui ; une silhouette puissante se dessina dans l’ombre à mesure qu’elle s’approchait.

Le souffle court, Benjamin attendit. La créature apparut clairement : un museau pointu, une gueule légèrement ouverte aux crocs scintillants, des pattes épaisses, un corps musclé recouvert d’un pelage argenté ; deux oreilles pointues et deux queues longues qui se balançaient doucement.

Le chant des arbres se tut, comme s’ils retenaient leur souffle. Benjamin ne pouvait détourner le regard des yeux qui le fixaient. Pourtant, la peur se fraya un chemin dans son esprit. Il fit un pas en arrière et sortit du couvert des arbres. L’immense loup le suivit.

Comme s’il sortait soudain d’un brouillard de confusion, Benjamin sursauta. Son cœur s’emballa dans sa poitrine. Il devait fuir ! Il fit d’autres pas en arrière, sans oser quitter la créature du regard. Celle-ci continuait d’avancer en silence, implacable.

Des limbes de ses souvenirs, des images et des voix ressurgirent. Son père qui le serrait contre lui en pleurant. Sa mère qui l’entrainait en direction de la forêt. Ses parents qui se disputaient à propos de lui. Les arbres qui dansaient devant ses yeux de petit garçon. Son père en colère qui lui interdisait de rentrer dans la forêt.

Qu’est-ce que cela signifiait ? Il n’y comprenait rien. Sa poitrine se serra et les larmes montèrent à ses yeux. Il se prit la tête à deux mains et tomba à genoux en sanglotant.

Quelques secondes plus tard, le loup le rejoignit. Avec délicatesse, il posa sa tête sur l’épaule du jeune homme. Benjamin sentit la chaleur du loup contre lui ; son poil effleura la peau de son visage ; son souffle puissant le fit trembler.

Il se figea, tétanisé. Que se passait-il ? La créature resta immobile. Peu à peu, sa chaleur se répandit en lui. Sa respiration et son cœur se calmèrent. La peur devint stupéfaction, puis émerveillement.

Et il se souvint.

Mère me serre dans ses bras. Nous sommes dans une clairière au cœur de la forêt. Les arbres veillent sur nous. J’ai envie de jouer avec les insectes, de me cacher dans les buissons, mais ma mère me retient.

Puis, je le vois : un loup d’argent surgit des buissons. Je ne savais pas qu’il devait venir aujourd’hui. Je suis tellement content de le voir que j’essaie de m’échapper des bras de ma mère pour le rejoindre. Celle-ci se retourne.

— Merci d’être venu, Serval.

Le loup baisse la tête pour la saluer.

— On ne peut pas attendre. Son père…

Un bruit de pas l’interrompt. Mon père jaillit du sentier menant à la maison. Son visage crispé me fait peur.

— Comment oses-tu ? hurle-t-il. Je ne te laisserai pas me prendre mon fils.

Il ne semble pas voir le loup, qui n’intervient pas. Ma mère se lève et me fait passer derrière elle.

— Je n’en ai pas l’intention. Tu ne le perdras pas.

Mon père avance jusqu’à elle et m’agrippe le bras. Je lâche un cri de douleur, mais il m’arrache à ma mère.

— Vincent, je t’en prie, le supplie-t-elle.

Mon père me prend dans ses bras et repart avec moi, sans un regard pour ma mère, qui ne le suit pas. Je pleure et tends les bras vers elle. Serval me fixe du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse à ma vue.

Ce jour-là fut la dernière fois qu’il vit sa mère. Il avait cinq ans. Son père l’emmena avec lui dès le lendemain et ses parents divorcèrent. Il ne retourna jamais dans la maison des bois. Au fil des années, il oublia les enseignements de sa mère, le son de la voix des arbres et Serval. Jusqu’à maintenant.

Quand Benjamin quitta la pénombre de sa mémoire, il serrait le loup entre ses bras, le visage enfoui dans sa fourrure.

— Serval, souffla-t-il. Je suis désolé que tu aies attendu si longtemps.

— C’était l'un des chemins possibles, murmura-t-il dans son esprit. Es-tu prêt à laisser à nouveau entrer la magie dans ta vie ?

Benjamin sourit.


Texte publié par Feydra, 29 octobre 2026 à 20h19
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