Je reposai le livre sur la pile et rejoignis Arliz.
— Que faisais-tu ? me demanda-t-il en sortant sur le palier.
— Rien, je réfléchissais, c’est tout.
— Toi aussi ça t’étonne ?
— Hein ? Quoi ça ?
— Le fait que, sans jamais nous être rencontrés, toi, moi, Ristanne ou Nogdyr, nous ayons le même langage, la même façon d’écrire ?
— Quoi ? Comment ça ?
— Ce n’était pas ce à quoi tu réfléchissais ?
— Non. Pas du tout, je n’ai même pas compris ce que tu viens de dire.
Il poussa un soupir, descendant les escaliers pour retourner au rez-de-chaussée.
— Eh bien, on ne s’est jamais croisés auparavant, tu es d’accord ?
— Oui.
— Et pourtant, nous sommes capables de nous comprendre parfaitement. Ce sont nos parents qui nous ont appris à parler, mais les tiens et les miens ne se sont jamais rencontrés non plus, alors est-ce que ça veut dire que nos ancêtres vivaient tous ensemble ?
— J’avoue que j’ai un peu de mal à te suivre…
— Je m’étonne juste de ce que nos cultures se ressemblent à ce point. Que nous ayons les mêmes mots pour tout.
— Tu trouves ? Moi j’ai plutôt l’impression qu’on vient de deux villages très différents.
— Bien moins différents qu’ils ne devraient l’être, si on n’avait pas de passé commun.
Nous entrâmes dans la salle d’eau, et poussâmes simultanément une exclamation de surprise. En passant tantôt avec Nogdyr, nous n’avions pas pénétré dans la pièce ; mais nous voyions à présent un baquet rempli d’eau d’où s’élevai un épais nuage de vapeur. Arliz alla y tremper le bout des doigts et s’exclama joyeusement :
— Elle est chaude !
— Chaude ?
Quelle idée ! Se laver avec de l’eau chaude ?
— Comment ont-ils fait ça ? s’étonna-t-il en faisant le tour du baquet. Oh ! Viens voir !
Je contournai le bassin à mon tour, et failli tomber dans un trou dans le sol.
— Attention, s’exclama Arliz, rieur. Tiens, regarde, là.
Une volée de marches taillées à même la terre battue du sol – le plancher s’arrêtait à l’entrée de la salle d’eau – s’enfonçait un mètre et-demi, peut-être moins, jusqu’à un four de brique placé juste en dessous du bassin. Un feu y était allumé, réchauffant la brique, la couche de terre et le baquet qui était posé par-dessus. Arliz plongea son bras tout entier dans l’eau chaude, tâtant le fond.
— Ce n’est pas trop chaud, ça va. Oh là là, j’ai trop hâte de rentrer dedans !
— C’est si bien que ça ? demandai-je, incrédule.
— Tu plaisantes ? Tu n’as jamais pris un bain d’eau chaude ? C’est la meilleure chose qui soit ! Chez nous, on le faisait que les jours de fête – c’est du travail, de faire chauffer tant d’eau. On y allait par deux, avec mes frères et sœurs, chacun notre tour.
Tout en parlant, il ôtait ses guenilles. Nu, il passa une jambe par-dessus le bord du baquet, et rentra dans l’eau fumante avec un soupir d’aise.
— C’est fou ce que ça détend ! Allez, viens, il y a assez de place.
Je n’hésitai qu’un bref instant ; ça avait l’air si agréable ! Je me dévêtis et rentrai dans l’eau en face de lui. Il y avait juste la place pour rentrer à deux, même si nous dûmes replier nos jambes contre notre poitrine, la pointe de nos orteils se disputant le milieu du bassin.
— Alors ? demanda Arliz. C’est pas génial ?
— C’est… étrange. Comme si j’étais dans un lit, mais avec de l’eau.
— Exactement ! Le confort suprême.
Ça m’amusa de voir Arliz se réjouir autant. C’était agréable, c’était vrai, mais à mon sens ça ne valait pas tant de manière. Pour une fois que c’était lui qui s’extasiait ! Ça faisait plaisir de le voir de bonne humeur.
Il y avait un petit flacon de savon à côté du bassin, et nous nous lavâmes convenablement. C’était bien mieux que de faire trempette dans les rivières où les ruisseaux que nous croisions, et pour la première fois depuis une éternité, nous sentions bon.
Une fois propre, je sortis du bain. Il y avait une étagère dans un coin de la pièce, avec des serviettes. Je me séchai et m’y enveloppai, tandis qu’Arliz profitait encore de l’eau chaude. Je l’observai quelques instant. Il n’avait jamais souri aussi longtemps depuis que je le connaissais. Depuis combien de temps n’avait-il pas profité d’un moment de tranquillité, parfaitement détendu, sans penser à rien ?
Il tourna la tête vers moi, me rendant mon regard. Je pensais qu’il voulait me dire quelque chose, mais il resta silencieux, le visage paisible, me fixant.
— Qu’est-ce qu’il y a ? finis-je par demander.
— Rien, répondit-il.
Il ferma les yeux, rejetant la tête en arrière sur le bord du baquet.
— Il n’y a absolument rien.
— L’eau chaude te fait vraiment du bien, on dirait.
Il me répondit d’un « hm » affirmatif. Au bout d’un moment, j’examinai la pièce, considérant nos guenilles. Les remettre ne serait pas très approprié.
— Ristanne a dit qu’ils avaient des vêtements, dis-je à l’intention de mon compagnon. Je vais en demander à Nogdyr.
La serviette nouée autour de la taille, je me dirigeai vers la porte. Lorsque je l’ouvris, je fus surpris de trouver, pliés sur le sol, une pile d’habits. Au-dessus était posé un rasoir, une paire de ciseaux et un miroir de bronze. Trois beaux objets, que seuls les meilleurs artisans auraient été capable de fabriquer à Blésolate.
« Décidément, nos hôtes pensent à tout », songeai-je.
Je me baissai pour prendre la pile et la ramenai à l’intérieur, fermant la porte derrière moi.
— Déjà de retour ? commenta Arliz sans lever la tête.
— Ils en ont laissé devant la porte.
Examinant le contenu de la pile, je trouvai et enfilai des sous-vêtements, une chemise légère, un pantalon de toile et un gilet foncé. C’était agréable de porter des vêtements sans trous.
Des bruits d’éclaboussures m’indiquèrent qu’Arliz sortait du bain. Il alla prendre une serviette, et s’approcha tout en se séchant.
— Tu es très chic, dit-il à moitié moqueur.
Il s’habilla à son tour, d’un pantalon gris et d’un pull vert foncé dont la matière me paraissait étrange.
— C’est de la laine d’ôslon, dit Arliz. Contrairement à celle que j’ai utilisée pour ta cape, celle-ci a été tissée. C’est un bel ouvrage. Bon, à la tignasse, maintenant ! Tourne-toi.
Il s’empara des ciseaux.
— Ça ira ? lui demandai-je.
— Bien sûr ! Me prendrais-tu pour un débutant ? Tu as bien vu les miracles que je peux faire avec un couteau de poche, alors imagine avec de vrais ciseaux !
Je ris et me retournai. Je frémis lorsqu’il souleva les mèches de ma nuque, y appliquant le métal froid, avant de couper. Il raccourcit ainsi l’ensemble de ma chevelure, dégageant mon cou, puis passa devant moi. Il dégagea les mèches qui me tombaient sur le nez et dans les yeux, les rabattants sur le côté de la tête, le tout dans un parfait silence, concentré sur sa tâche.
— Là, magnifique ! s’exclama-t-il lorsqu’il eut fini. Il reste la barbe, mais ça tu pourras t’en occuper comme tu veux. Tiens, regarde-toi.
Il me tendit le miroir de bronze. Je le pris en souriant, baissai les yeux sur mon reflet… et restai pétrifié. Dans le miroir, il y avait mon père. Mon père, avec ses cheveux blonds et sa barbe fournie, mon père avec cet air d’adulte, cet air de force, l’air de pouvoir survivre à n’importe quoi.
— Larass ? s’inquiéta Arliz après quelque seconde. Ça va ? Mais… tu pleures ?
Dans le miroir, mon père versait des larmes. Ce n’était pas mon père. C’était moi, changé, vieilli. Je lui ressemblais tellement. Trop. Il me manquait. Je baissai le miroir. La vision était trop douloureuse.
J’essuyai mes larmes.
— Excuses-moi. J’ai eu… Je… Je vais bien.
Je lui rendis le miroir, me forçant à sourire.
— Passe-moi donc ces ciseaux, c’est à ton tour. Je ne te promets pas d’y arriver aussi bien que toi, mais je ferais de mon mieux.
Il s’exécuta, visiblement préoccupé par mon comportement. Je lui coupai les cheveux, nous nous rasâmes, et le temps que nous ayons fini mon chagrin était passé. Dans le miroir, je ressemblais de nouveau à Larass. Quant à Arliz, même sans sa barbe, il faisait toujours plus vieux qu’il ne l’était. Peut-être était-ce son air sérieux, où son regard éveillé. Au moins ses traits se retrouvaient-ils adoucis. Mais il était toujours incontestablement un homme plus adulte que moi.
Nous nous rendîmes à la cuisine, où flottaient de doux arômes. Nogdyr et Ristanne nous couvrirent de compliments, nous dressâmes la table et nous installâmes pour manger. Nous nous retrouvâmes avec un bol de soupe fumante devant nous, et un gros poulet farci au milieu de la table n’attendant que d’être dégusté.
— Bon appétit ! s’exclama Ristanne en entamant sa soupe.
Je fis de même, portant une grosse cuillérée à ma bouche. Je ne pus retenir un « mmmh » d’extase.
— C’est vraiment délicieux, dis-je. Je n’ai pas mangé de soupe pareille depuis des mois !
— Et ses mois à lui sont bien longs, rit Arliz.
Sa méfiance était envolée. Il faisait preuve non seulement de politesse, mais aussi de familiarité envers nos hôtes. Nous mangeâmes notre soupe sans grande conversation, mais dans une atmosphère joyeuse qui valait tous les rires du monde.
Lorsque Nogdyr eût servi le poulet, Arliz demanda :
— Comment se fait-il que vous ayez une maison prête à accueillir du monde alors que vous vivez au milieu du nulle part ?
Il avait pris un ton anodin, mais je commençais à le connaître, et je remarquai que sa légèreté de tantôt était passée et qu’il portait une attention particulière à la réponse de Nogdyr :
— On ne croise pas beaucoup de monde, c’est vrai. Mais c’est une tradition, dans ma famille.
— Une tradition ? Depuis quand vivez-vous ici ? Pour avoir accumulé tant de livres, là-haut, ça doit faire bien longtemps.
— Oh, depuis trop de générations pour je puisse les compter ! Mes ancêtres se sont toujours fait un devoir de faire de cet endroit un refuge pour les égarés. Et puis, ceux qui arrivent repartent rarement, alors cette maison est toute à eux. Elle sert plus qu’on ne peut le croire.
Il avala une bouchée de poulet avant d’ajouter :
— Mais je dois bien admettre que ni moi, ni ma mère n’avons jamais reçu la visite de deux personnes en une fois ! C’est une première, et un grand bonheur !
— Je vois, répondis Arliz. Où est votre mère ?
Je lui lançai un regard de reproche. On avait fait le tour de la propriété sans la voir, et il était bien assez intelligent pour comprendre, ne serait-ce qu’avec l’âge du bonhomme, que sa génitrice était décédée. A quoi jouait-il ?
— Morte, répondit Nogdyr avec un soupire mélancolique. Et enterrée.
— Oh, dit Arliz, vous enterrez vos morts ?
Nogdyr leva les yeux.
— Pas vous ?
— Pas lui, répondit Arliz en me pointant du menton. Et où les enterrez-vous ? N’importe où, dans la forêt ?
— Dans la forêt, oui, n’importe où, non…
— Dans un cimetière ?
— Un quoi ?
— Peu importe. Où, donc ?
— Au pied du vieux hêtre. En cerce autour de son tronc.
— Et je suppose que vous en marquez l’emplacement ? Sinon, vous pourriez creuser dans un endroit déjà occupé.
Nogdyr fit la grimace.
— Nous le faisons, oui… Mais… Excusez-moi tous les deux, peut-on parler d’autre chose ? Comprenez ce n’est pas… facile.
— Bien sûr, excusez-moi.
Et il mordit dans une patte du poulet, silencieux, n’affichant pas la moindre gêne après ses indiscrétions. En regardant sa mine du coin de l’œil, je vis qu’il avait les sourcils froncés. Il réfléchissait. Comme le silence s’étirait, je dis :
— Cette farce est vraiment délicieuse ! Tu l’as faite toute seule, Ristanne ?
— Merci ! C’est une recette de ma grand-mère.
Nogdyr sembla s’assombrir un peu plus. Quelle bourde ! Je ne savais plus comment détendre l’atmosphère. Mais Ristanne n’accepta pas bien longtemps ce pesant silence, et ramena le dessert. Elle sourit jusqu’aux oreilles, s’efforça de faire la conversation, et bientôt Nogdyr fut rattrapé par sa bonne humeur et l’incident fut oublié.
Après dîner, Ristanne alluma une chandelle et nous escorta jusqu’à l’annexe. Sur le pas de la porte, elle nous souhaita une bonne nuit. Nous laissant sa bougie, elle nous informa que nous en trouverions d’autres, ainsi que des briquets, dans les tiroirs de nos tables de chevet. Epuisés, Arliz et moi n’attendîmes pas longtemps après qu’elle s’en fût allée pour aller nous coucher, chacun dans sa chambre.
Quel plaisir ce fut de m’allonger dans les draps chauds ! Ils sentaient un peu le renfermé, on ne devait pas les utiliser bien souvent, mais cela n’en était pas moins agréable. J’allais passer ma meilleure nuit depuis longtemps…
~¤~
J’ouvre lentement les yeux. Mon père et ma mère me fixent, larmoyants. Où suis-je ? Dans la forêt ? …la forêt ? Quelle bête question ! Je suis chez moi, pourquoi serais-je ailleurs ? Allongé dans mon lit, les rayons du soleil éclairant la pièce.
Mais papa, maman, que vous arrive-t-il ?
Je tente de parler, mais mes lèvres restent closes. Je lève une main mais mon corps refuse de m’obéir. J’essaye de me lever, j’essaye vraiment, de toute mon âme, de bouger ne serait-ce qu’un pouce, mais je reste immobile, raide. Cadavérique. Les pleurs de mes parents semblent redoubler.
Mort, il est mort ! les entends-je soupirer, sangloter, hurler. Non ! Regardez, je suis en vie !
Ils se détournent. Je sens le froid s’insinuer en moi. Mort ? Vraiment ? Je suis… ? Un étau de glace s’empare de mon cœur. C’est la mort qui vient. C’est la mort, qui est en train de s’abreuver de la chaleur de mon être, de figer le flot de mon sang… La mort, qui m’agrippe, me donne les aspects d’un cadavre, m’étrangle, m’étouffe. Je ne respire plus, mon cœur cesse de battre et les ténèbres embrunissent ma vision. Je suis mort.
— Nooon !!! hurlai-je.
Mon front, suivi du reste de mon corps, heurta une surface dure et froide. La douleur fusa dans mon crâne. Immédiatement, je roulai sur le dos et portai mes mains à ma tête avec un gémissement plaintif. Je bougeais… Je n’étais pas mort. Un soupire tremblant s’échappa de mes lèvres. Quel terrible rêve… Je me levai, chancelant. Je n’étais pas chez moi, bien sûr que non. J’étais chez Nogdyr et Ristanne.
Un haut-le-cœur me pris, je portai mes deux mains à mes lèvres pour ne pas vomir. Quelle affreuse sensation… j’étais mort ! Je jetai un coup d’œil au lit. Dans les ombres de la nuit, je m’y discernai, étendu. Un corps sans vie. Je reculai avec effroi, et entre deux clignements de paupière affolés, la vision disparut.
« Je suis en vie. Je suis en vie. » me répétai-je pour me rassurer. « J’ai un toit au-dessus de ma tête. J’ai à manger. J’ai un lit où dormir. Je suis en vie. »
Je regardai à nouveau le lit et fit un pas en avant. Quelle peur ridicule était la mienne ! Ce n’était qu’un lit, un lit, un vrai ! Un endroit tellement sûr ! Mais un endroit… où j’étais si seul. Ce lit n’était pas le mien. Ce n’était pas le lit de ma maison, le lit où mes parents venaient m’embrasser quand j’étais enfant. Je ne voulais pas d’un tel lit. Je ne voulais pas être tout seul. La solitude, c’était la mort. C’était la folie.
La peur me gagna. Je me mis à trembler, les ombres du cauchemar dansant encore devant mes yeux, la sensation de la mort m’enlaçant toujours.
A pas lents, je m’éloignai du lit, pour me diriger vers la porte, et actionnai la poignée. Le panneau pivota en grinçant, je m’échappai de ce mauvais rêve. Un seul mot perçait le flot affolé de mes craintes.
« Arliz… »
Mes jambes mal assurées, il me fallut un temps effroyablement long pour franchir les quelques pas qui séparaient ma chambre de la sienne. Lorsque j’ouvris sa porte, je l’aperçus, rien plus qu’une ombre parmi les autres de la chambre. Mais immédiatement, les battements de mon cœur s’apaisèrent. Tout allait bien. Quoi qu’il arrive, je ne serais plus seul. Papa, maman, je ne mourrais pas.
Je refermai le battement derrière moi avec soulagement, avant de m’approcher de sa couche pour le regarder. Ses lèvres remuaient sous l’influence d’un rêve, sans prononcer de mots. Son visage était paisible, un sourire y planait. Le même sourire s’étira sur ma figure.
Puis vint la gêne. Je faisais quoi, maintenant, dans sa chambre ? Je n’allais pas rester debout le reste de la nuit, si ? D’autant que, à présent que ma frayeur était retombée, la fatigue me gagnait à nouveau.
J’avisai alors nos affaire, dans un coin de la chambre, parmi lesquelles ma cape en poils d’ôslon. Je la pris, l’enroulai autour de mes épaules et me couchai au pied du lit. Le plancher était certes dur, mais enveloppé comme je l’étais, je me sentais aussi bien que sur la litière forestière. La cape, d’ailleurs, en portait encore les agréables. D’autant que la respiration apaisée d’Arliz accompagnait la mienne. Je fermai les yeux, et plongeai en quelques instants dans un sommeil calme et profond, sans plus de rêves pour le troubler.

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