36e des Forts
Ce jour-là était la veille de mon anniversaire. Mais je n’en savais rien, j’avais perdu toute notion du temps depuis mes jours d’errance, dont je ne gardais presque aucun souvenir. Arliz et moi nous disputions souvent ; mais malgré ces différents, jamais nous ne nous serions séparés. Il tenait à ma compagnie presque autant que je tenais à la sienne. Ou du moins, c’était ce que j’avais compris de son comportement. Il refusait toujours de croire aux chnèlsards, mais il s’était mis à boire des cristaux d’eau, et à manger les fruits que je trouvais. Lorsque je l’avais interrogé à ce sujet, la première fois, il m’avait répondu : « Tu n’es pas mort. ». J’en avais été un peu vexé.
Cela faisait trente-sept jours que l’on s’était rencontrés, et que l’on marchait à travers bois, plus ou moins dans la direction du soleil couchant. C’était le milieu de l’après-midi, et j’avais la gorge sèche, aussi pris-je la gourde d’Arliz pour boire quelques gorgées. Il s’immobilisa soudain et je lui rentrai dedans ; le goulot de bois buta contre mes dents, dérapa et l’eau se vint éclabousser mon visage et mes guenilles.
— Aïe ! m’exclamai-je. Arliz, qu’est-ce que…
— Chut ! m’intima-t-il, un doigt sur les lèvres.
Je me figeai, aux aguets. Il avait l’air grave. Je ne pus m’empêcher de penser que la menace qu’il avait repérée pouvait être un chnèlsard, et me mis à trembler comme une feuille. Arliz me jeta un regard agacé, avant fixer à nouveau la forêt. Lentement, il porta la main à son arc et encocha une flèche. Il la pointa vers un fourré.
— Montrez-vous, ordonna-t-il. Ou je tire.
Les buissons qu’il menaçait de son arc remuèrent, je fis un pas en arrière, m’attendant à quelque animal sauvage. Une silhouette jaillit, les deux mains en l’air.
— On se calme ! dit-elle.
C’était une fille !
Après quelques instants de pure stupeur, je m’avançai, tout sourire. Arliz m’arrêta :
— Reste où tu es !
— Mais… protestai-je en me tournant à demi vers lui.
Il n’avait pas baissé son arc. Au contraire, il gardait son regard et sa flèche pointés droit vers sa cible.
— Qui es-tu ? demanda-t-il à la fille. Que nous veux-tu ?
— Doucement, je ne vous veux rien, rien du tout. Je m’appelle Ristanne. Et vous deux ?
J’aillais répondre, mais Arliz m’interrompit.
— Peu importe. Que fais-tu là ?
— Arliz ! m’offusquai-je.
— Arliz ? répéta la fille. C’est bien comme nom.
— Que fais-tu là ? répéta mon compagnon, impassible.
— Tu es perdue aussi, c’est ça ? ajoutai-je. Nous, ça fait longtemps qu’on l’est. Enfin, surtout lui.
Elle secoua la tête avec un sourire amusé.
— Non, je ne suis pas perdue. J’habite pas loin, avec mon père.
De plus en plus heureux de cette rencontre, je fis un autre pas vers l’inconnue, qui n’avait toujours pas baissé les mains. Arliz m’aboya de m’arrêter, et vint se placer devant moi avec son arc.
— Arliz ! rouspétai-je. Pourquoi tu fais ça ?
— Pourquoi nous espionnais-tu ? dit-il.
— C’est un malentendu, je ne vous espionnais pas…
— Tu nous observais sans te montrer. Tu nous espionnais. Depuis combien de temps ?
— Quelques minutes, à peine. Je voulais simplement savoir si… enfin, si vous… Vous savez, on ne croise pas que des gens biens dans la forêt et je voulais m’assurer qu’il n’y avait pas de danger.
— Quand tu dis que tu habites pas loin, intervins-je ne passant à nouveau devant Arliz, ça veut dire que ton père et toi avez un campement ? Une cahute ?
Elle rit.
— Non, on a une vraie maison ! J’y vis depuis que j’y suis née. Il y a un jardin, des légumes, de l’eau…
— Mais c’est formidable !
— Venez avec moi, mon père sera heureux d’un peu de compagnie. Vous pourrez vous changer, vous reposer et manger à votre faim.
Elle commença de baisser les bras. Arliz tendis un peu plus son arc.
— Pas un geste !
— Arliz, arrête ! m’exclamai-je, énervé pour de bon. Tu l’as entendue, elle a une maison, un père, un toit et à manger ! Est-ce qu’on pouvait espérer trouver mieux ?
— Comme tu l’as si bien dit, dit-il à l’intention de la fille, on en croise pas que des gens biens dans cette forêt. Qu’est-ce que me dit que tu ne comptes pas nous faire du mal en nous entraînant avec toi ?
Je fis une moue boudeuse. Il n’avait pas entièrement tort, mais Ristanne ne me semblait pas être cannibale, et dans son regard ne brillait pas cette folie que j’avais vue dans celui de l’homme qui attaquait Arliz lorsqu’on s’était rencontré. Et que j’avais tué.
— Si j’avais besoin de tuer des gens pour survivre, rétorqua-t-elle avec assurance, tu crois vraiment que j’aurais cette tête-là ?
Elle baissa les yeux sur ses habits. Des habits propres, entiers, loin des guenilles que moi, Arliz, et tout être perdu dans l’immensité de la forêt portions.
— Allez, Arliz, elle a raison !
Elle le fixa. Quelques secondes tendues s’écoulèrent. Enfin, Arliz soupira et baissa son arme.
— D’accord, concéda-t-il d’un air grognon. Excuse-moi, Ristanne. Je m’appelle Arliz, et mon compagnon, c’est Larass. Nous serions heureux d’accepter ton invitation.
Elle sourit de toutes ses dents, baissant enfin les mains. Roulant des épaules pour délasser ses bras, elle se réjouit :
— Génial ! Suivez-moi, c’est par ici. Mon père sera ravi ! Vous pourrez vous laver, et vous trouverez de nouveaux vêtements. Et à manger, bien sûr ! On a une annexe, on pourra vous la préparer pour y dormir cette nuit. Ça doit faire longtemps que vous n’avez pas couché dans un lit, non ?
— Oh oui ! m’exclamai-je vivement. Une éternité ! Ça va faire un bien fou !
Arliz sembla vouloir poser une question, mais se ravisa et se contenta de suivre la jeune fille en silence.
— Mon père a aussi un bon rasoir, poursuivit Ristanne. Vous pourrez vous alléger la figure. Enfin, si vous en avez envie.
Avec le couteau d’Arliz, nous nous coupions la barbe, mais on la gardait tout de même mi longue ; ça nous réchauffait le visage et le cou. Il en allait de même pour nos cheveux. Il serait bon de retrouver figure humaine ! Je n’aimais pas porter la barbe, même si en forêt, je m’en moquais un peu. Mais là, nous aurions de la compagnie, et je n’avais pas envie de ressembler à un vieux bonhomme.
Sans y parvenir, j’essayai d’imaginer Arliz sans poil au menton. Il ferait sans doute bien plus jeune – il était difficile de croire qu’il n’avait que vingt-et-un ans quand on le voyait ainsi. Peut-être aurait-il aussi l’air moins sérieux, mais cela j’en doutais fort.
— Arliz, pourquoi avoir été si suspicieux ? lui demandai-je. Tu n’as pas fait tout un foin quand tu m’as rencontré.
— C’est bien normal, répondit-il. Toi, non seulement tu venais de me sauver la vie, mais tu étais franchement misérable avec tes crises d’angoisse. Plus ingénu que toi y’a pas.
— Ah ben merci…
— Elle, elle a l’air vachement plus éveillée.
— C’est bon, j’ai compris.
— Tu es incapable de quelque malice que ce soit.
— C’est bon, t’as fini ?!
Il éclata de rire. Ristanne, qui marchait devant nous, nous jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle semblait également amusée par les moqueries d’Arliz. Elle m’offrit un petit sourire. Ma mauvaise humeur se dissipa, et je décidai de prendre la situation avec humour.
Après quelques minutes de marche, les bois s’éclaircirent, laissant place à une petite parcelle de terrain plat et cultivé. L’émerveillement brilla dans mon regard. Cette lumière ! J’en avais presque mal aux yeux, même si plusieurs arbres assombrissaient encore les lieux. Au milieu de ce terrain, une haute maison rectangulaire se dressait, et un autre bâtiment, plus petit, devait correspondre à l’annexe qu’avait évoquée Ristanne.
— Bienvenue chez nous ! s’exclama-t-elle. Attendez ici, je vais chercher mon père. N’hésitez pas peur de vous promener, faites comme chez vous !
Sur ce, elle nous quitta d’un bon pas en entra dans la maison. Je me tournai vers Arliz.
— C’est génial ! Tu as vu ça, une vraie maison ! Et une grande en plus ! Et il fait si clair ici !
Arliz avait manifestement oublié ses soupçons, et son sourire s’étendait d’une oreille à l’autre.
— C’est… magnifique !
— Oh, regarde !
Je pointai le début d’un champ à quelques mètres de là.
— C’est du blé ! dis-je.
Je m’en approchai vivement, Arliz me suivant.
— Attention à ne pas marcher sur les plantes ! me gronda-t-il.
Je me penchai vers les pousses. Elles étaient plutôt hautes, mais sans graines.
— Ce sont des forts, dis-je. On est au milieu du mois des Forts !
Je poussai un soupire.
— Ça fait du bien à savoir.
— Bonjour, messieurs.
Penché vers les blés, je sursautai à la gravité de la voix, et perdis l’équilibre. Je retrouvai cul par-dessus tête dans la terre, écrasant les pousses. A l’envers s’offrit à moi l’image d’un grand homme large d’épaules et l’air pas franchement commode. Ristanne apparut derrière lui.
— Larass ! Le blé !
Arliz me tendit la main. Pâle, je m’en saisis pour me relever.
— Désolé, dis-je. Désolé, monsieur… j’ai pas fait exprès, je…
Il était vraiment effrayant. Allait-il me mettre une raclée pour avoir piétiné une partie de ses cultures ? A ma grande surprise, et mon immense soulagement, il se mit un rire. Un rire bourru et chaleureux, qui lui donna sur le champ un air plus amical.
— Tout va bien, mon petit ! dit-il de se voix profonde. Je ne voulais pas te faire peur. Alors, toi c’est Larass, et toi Arliz, si j’ai bien compris ?
— Oui monsieur, répondit Arliz en tendant la main. Je vous remercie de votre accueil.
« Monsieur ? »
Tout en serrant la main tendue, le bonhomme répondit :
— Appelle-moi Nogdyr. Remercie plutôt ma fille, sans elle vous seriez encore dans de beaux draps !
— Merci Nogdyr, dis-je. Merci Ristanne.
La jeune femme répondit avec un sourire.
— Venez, je vous faire faire le tour des lieux, ajouta Nogdyr. Ristanne, tu veux bien préparer un bon repas bien chaud à nos invités ?
— Bien sûr papa !
Elle s’en alla avec un sourire radieux pour entrer dans la maison. Nogdyr commença par nous montrer le jardin, avec les plants, le puits, les plates-bandes, le poulailler, le four à pain, puis nous pénétrâmes dans l’annexe, qui était pourvue d’une cuisine, de trois petites chambres et d’une pièce à vivre avec une grande cheminée de pierre. Tout en nous faisant la conversation, notre hôte installa des matelas dans la chambre et nous l’aidâmes à poser les draps. Nous laissâmes nos affaires dans une chambre, puis il nous guida dans le bâtiment principal, qui avait quatre chambres, un petit bureau, un salon, une cuisine, une salle d’eau à l’arrière, une salle à manger et…
— Par ici se trouve notre bibliothèque, le joyau de connaissances de nos ancêtres, le résultat de leurs pensées et imaginations.
Il s’arrêta devant une grande porte de chêne, nous jeta un regard malicieux, et poussa le battant. J’écarquillai les yeux. La pièce circulaire n’était pas très grande, mais il n’y avait pas un pan de mur qui ne soit couvert d’étagères débordant de livres, de rouleaux de papiers, de tablettes de bois gravées.
— C’est incroyable… murmurai-je, époustouflé, ému.
— Une belle collection, commenta Arliz, moins impressionné. Tout ceci a été écrit par vos ancêtres ?
Un tapis pourpre recouvrait le sol, jonché çà et là de piles d’ouvrages qui n’avaient pas pu trouver de place sur les étagères bondées. Pas un recoin n’était perdu pour entreposer des livres, sauf pour quelques coussins dispersés dans la pièce, offrant de confortables sièges pour se livrer à la lecture. La lumière ne provenait pas de fenêtres, mais d’une grande lucarne occupant presque toute la surface du plafond, éclairant d’en haut quelque page que l’on eut voulu lire.
Cette bibliothèque était très différente de celle de mes parents, mais elle possédait la même âme. L’atmosphère avait quelque chose pesant, mais un poids agréable. On se sentait écrasé par tout le savoir, toutes les idées qui se trouvaient à portée de main, par les histoires et les milliers de mondes qui se trouvait en un seul lieu d’apparence insignifiante. Quelle nostalgie m’apportait cette sensation !
Je luttai contre les larmes qui me montaient aux yeux. Arliz, sans remarquer mon émoi, prit un livre sur une pile non loin, l’ouvrit à une page au hasard et la parcourut des yeux.
— Tout est parfaitement compréhensible, commenta-t-il. Il semblerait que nous ayons le même langage écrit. Qu’en est-il de toi, Larass ?
Il se tourna vers moi en me tendant le livre. Je le pris, réalisant que me mes mains tremblaient. Je clignai des yeux à plusieurs reprises pour chasser les larmes qui brouillaient ma vision et lu :
— Mélanger le tout jusqu’à obtenir une pâte homogène. Laisser reposer quelques heures au frais. Etaler et ajouter les quartiers de pommes.
Nogdyr commenta joyeusement :
— C’est la recette de tarte aux pommes de ma grand-mère. Elle faisait aussi une excellente confiture, j’en ai de très bons souvenirs ! Mais ça fait un moment qu’on n’a pas pu cuisiner ces gâteries : on n’a pas eu beaucoup de betteraves à sucre ces dernières années.
— Des betteraves à sucre ? demanda Arliz. J’ignorais que cela existait. Là d’où je viens, nous faisons pousser de la canne à sucre.
— De la canne à sucre, tu dis ? Je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose. Voudrais-tu bien m’en parler plus tard ? Nous aurons de quoi enrichir cette bibliothèque.
— Attendez, les interrompis-je, comment ça, du sucre ? Vous faites du sucre ?
Arliz me jeta son drôle de regard.
— Oui. Pour sucrer des choses. Tu ne sais pas ce qu’est le sucre ?
— Si ! Enfin, je sais ce que « sucré » signifie, mais… mais vous deux, vous avez quelque chose que vous ajoutez à un plat pour lui donner un goût sucré ? C’est génial ! Comment vous faites ça ?
Nogdyr se mit à rire.
— Eh bien, Larass, si ça t’intéresse je te montrerai un de nos livres qui en parle. Mais nous attardons pas davantage : retournez à la salle d’eau, prenez un bon bain, habillez-vous, puis rejoignez-nous pour le dîner. Je vais rejoindre Ristanne pour l’aider.
— D’accord, merci Nogdyr, répondit Arliz.
L’homme s’en alla, nous laissant seuls dans la bibliothèque. Arliz en faisait autant, lorsqu’il remarqua que je ne suivais pas, plongé dans ma contemplation du livre. La dernière que j’en avais tenu un, c’était le jour où Moralis m’avait envoyé seul dans la forêt. Où je m’étais perdu.
— Larass ? Tu viens ?
— Hein ? Oh, oui, j’arrive !
Je reposai le livre sur la pile et rejoignis Arliz.

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