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tome 1, Chapitre 5 « 72e des Fragiles - partie 3 » tome 1, Chapitre 5

Environ une heure plus tard, Arliz me tira de ma demi-transe en s’approchant. Avant que j’aie pu lever les yeux vers lui, quelque chose de lourd se posa sur mes épaules. J’y portai une main et un regard intrigué. C’était doux, et chaud.

— Tu es enrhumé, dit Arliz. Vêtu comme ça, tu vas attraper la mort.

Il m’avait confectionné une cape. Une cape verte foncé, en poils d’ôslon. Je le regardai, avec émerveillement.

— Quoi, s’agaça-t-il, qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’en veux pas ?

— Si ! Si, si. Merci beaucoup…

Ouf. Il ne mangeait pas des poils d’ôslon. Je saisis la cape entre mes mains et l’examinai. Elle était tissée d’une manière que je n’avais jamais vue, dont j’eus du mal à comprendre la logique.

— Comment sais-tu faire ça ?

— Les poils d’ôslon ressemblent beaucoup à de la laine.

— De la laine ?

— Tu ne sais pas ce que c’est ?

Je secouai la tête. Arliz m’expliqua que dans son village, ils élevaient des "moutons", des animaux blancs recouverts de longs poils tout comme ceux des ôslons, qu’on appelait "laine". Ils en faisaient des habits et des couvertures très chaudes, bien plus qu’avec le coton, que nous utilisions nous, à Blésolate. Nous en cultivions en parallèle du blé. D’ailleurs, nous n’appelions pas cela du coton, comme Arliz et les siens, mais du nuage. Et la plante, des nuagers. Inutile d’expliquer pourquoi… Coton était décidément plus original.

— Merci, dis-je après quelques instants. C’est très chaud. Et doux.

« Un peu dégoûtant aussi, mais il suffit de ne pas penser que c’est de la peau d’ôslon. »

Il haussa les épaules, et son regard se posa sur la viande, posée sur une pierre près du feu.

— Tu n’as pas commencé à manger ?

Il semblait étonné.

— Non, répondis-je. Bien sûr que non. Ce n’est pas la politesse, chez toi, d’attendre tout le monde avant de commencer à manger ?

— Si. Je pensais simplement que ce ne serait pas le cas chez toi.

— Pourquoi pas ?

Sa réflexion m’avait vexé.

— On n’est pas « primaires » ! On sait se tenir, vivre de manière organisée, et on mange pas n’importe quoi !

Je pris un cristal d’eau, l’ouvris d’un sec coup de dents. Arliz eut un mouvement de recul, mais je recrachai la peau qu’il semblait tant redouter et lui tendit le fruit.

— Tiens, bois.

Il refusa d’un geste de la main.

— Je n’ai pas soif.

— Ce n’est pas du poison !

Il ne répondit pas, se contentant de s’asseoir et de commencer à découper la viande. Je l’imitai avec une grimace boudeuse. Quel pédant ! Mais j’oubliai tout mon ressentiment envers lui lorsqu’il me tendit une pâte de lapin bien grasse. Je mordis dans la chair avec avidité. Elle avait pris le gout fumé du feu de camp, et je laissai échapper un mmmh de contentement. Je ne laissai pas le moindre petit lambeau de viande sur l’os qui, après mon passage, était immaculé. Arliz tendit la main. Sa patte à lui était à moitié consommée seulement, et il me regardait tout en mâchant lentement.

— Quoi ? lui demandai-je sans comprendre son geste.

D’un mouvement de tête, il désigna l’os que je tenais toujours. Avec un froncement de sourcils intrigué, je le lui remis.

— Que vas-tu en faire ? Des boutons ?

C’était l’usage que nous réservions aux os à Blésolate. Parfois des peignes ou autres parures, mais surtout des boutons de vêtement. Arliz le récupéra, avala sa bouchée et répondit :

— Peut-être. Je ne sais pas.

Il le rangea dans sa sacoche.

— Tu les gardes toujours ? Tu dois en avoir beaucoup, alors.

— Pas tout le temps. Mais celui-ci est bien, j’en ferais sûrement quelque chose d’utile.

— Je peux voir ceux que tu as ?

Je tendis la main vers son sac, il l’éloigna de moi.

— Non.

J’allais insister, mais je retirai ma main. Aussi agaçant soit-il, je ne devais pas oublier qu’il était le fil qui me tenais suspendu au-dessus du gouffre de la solitude et de la folie. Je pris un autre morceau de lapin, et oubliai bien vite l’incident, me délectant de cette chaude pitance.

J’eus l’impression de manger comme quatre : plus j’avalai de nourriture, plus je prenais conscience de ma faim, plus je réalisai que j’avais sans doute survécu de justesse à l’hiver. Les fruits étaient délicieux, y compris ceux que je ne connaissais pas. Cependant, Arliz ne but pas au cristal d’eau, se contentant de quelque gorgée à une petite gourde de cuir rudimentaire qu’il avait sortie de son sac. Il ne mangea pas non plus de fruits ou de racines, bien qu’il y en eût en excès, et je soupçonnai que c’était parce que je les avais rincés dans le cristal d’eau. Son comportement m’agaçait, mais je tâchai de ne pas m’en formaliser. Après tout, je n’y pouvais rien, alors autant rester de bonne humeur au possible. Et puis, il m’avait gentiment fais un vêtement bien chaud.

— Depuis combien de temps vis-tu dans la forêt ?

S’il avait un sac, une gourde et des habitudes bien tranchées, sans doute cela devait-il faire longtemps.

— Quatre ans et quatre mois, répondit-il.

« Presque cinq ans, donc » songeai-je alors, avant de me rappeler que ses mois à lui ne faisait que plus ou moins trente jours. Ça restait tout de même très long.

— Tant que ça ? Et tout seul ?

Il secoua la tête.

— Pas toujours… J’ai parfois croisé des compagnons de routes, comme toi. Ou des hommes ayant perdu la raison, comme celui dont tu m’as sauvé tout à l’heure.

Je frissonnai. Je ne voyais pas vraiment mon meurtre, ma sauvagerie, comme un sauvetage.

— Mais la plupart du temps, je suis resté seul, oui. je n’ai rencontré que six personnes, il me semble, depuis le début. Ou peut-être cinq… Enfin, que deux qui avaient toutes leur tête.

— Et pourquoi ne sont-ils pas encore avec toi ? Que sont-ils devenus ?

Est-ce qu’il les abandonnait un à un ? Est-ce que moi aussi, un jour, il me demanderait de partir ?

— Ils sont morts, répondit-il en buvant une gorgée à sa gourde.

Je restai immobile. Morts ?

— Mais… mais morts comment ? bafouillai-je une fois revenu de mon trouble.

— Eh bien… les cannibales, je les ai tués. Mais mes deux compagnons ont été dévorés.

— Dévorés par quoi ?

— L’un a été mordu et à moitié avalé par un ôslon. Quant à l’autre… je ne sais pas. Je l’ai retrouvée morte après être allée chercher de l’eau. Il ne restait d’elle que quelques os, des membres difformes, et une énorme mare de sang.

— Je ne vois qu’une créature capable d’un tel massacre.

Il inclina un peu la tête en une question silencieuse.

— Un chnèlsard, dis-je.

Il leva les yeux au ciel.

— Je t’ai déjà dit que ces créatures n’existaient pas.

— C’est faux !

— Tu en as déjà vu ?

— Non ! Et heureusement sinon je serai mort !

— Alors explique-moi, répliqua-t-il posément, comment tu peux être sûr de l’existence d’une telle créature si tous ceux qui la croisent finissent par mourir.

— Il est dans les livres. C’est le plus grand prédateur de la forêt !

— Et tu te fies à des histoires pour enfant ? C’est gamin…

— Ce ne sont pas des histoires pour enfant ! Il y a de nombreux essais de grands penseurs et scientifiques de Blésolate au sujet des chnèlsard, et jamais aucun n’a remis leur existence en cause. Mes propres ancêtres sont à l’origine d’un livre très détaillés sur leur anatomie.

— En avez-vous déjà retrouvé des carcasses ? Des ossements ? Des fossiles ?

— Non…

— Et les témoins ?

— Morts…

— Alors pourquoi croirais-je en l’existence de tels monstres ? Arrête avec tes bêtise et sert toi de ta tête !

Je me mordis la lèvre, furieux, me retenant pour ne pas lui envoyer mon poing dans la figure. Comment osait-il mépriser ainsi le travail de nos prédécesseurs ? De nos ancêtres ? Comment osait-il tout nier sans preuve aucune ?

— Zirme, lâchai-je soudainement. Zirme en a vu un !

Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Bien sûr, le vieux Zirme, le conteur d’histoire, l’égaré qui est arrivé à Blésolate maigre, sale, fiévreux, l’homme que les plus vieux du village craignent, que les enfants adulent !

— Zirme ?

Je lui racontai l’histoire du vieil homme, et comment il nous disait fréquemment qu’il avait croisé un chnèlsard, un jour. Il était en train de cueillir les fruits d’un vieil arbre, ce qui l’avait sauvé. Lorsqu’il avait entendu le grondement de la bête, il avait bondi dans le fruitier. Il n’avait été que sur la première branche lorsque le chnèlsard avait jailli entre les arbres, et les griffes de son bras unique, à double articulation, lui avait déchiré la chair de la cheville. S’il s’était arrêté alors, il aurait été tué, mais il avait atteint une branche plus haute, puis une autre encore, jusqu’à ce qu’il fût largement hors de portée de la bête. Celle-ci s’était délectée de son sang et de sa chair, et voulant s’en repaître de nouveau, elle était restée durant des jours sous l’arbre, s’absentant quelque fois et revenant avec ses trois rangées de dents couvertes du sang d’une autre proie. Plusieurs fois, elle s’était acharnée sur l’arbre, le faisant trembler. Zirme s’était accroché, tremblant en craignant que son refuge ne se déracine. Il avait mangé les fruits de l’arbre, se déplaçant avec une prudence accrue pour aller chercher sa pitance. Il nous racontait que le chnèlsard, pendant ses déplacements, l’avait fixé du regard avec des yeux avides, attendant sa chute.

Au bout d’un nombre jours qu’il n’aurait su compter, Zirme avait maigri. Il n’avait eu plus que des fruits à se mettre sous la dent, et leur nombre n’avait cessé de diminuer à une vitesse affolante. Mais la bête n’avait pas semblé se lasser : elle n’avait fait que s’absenter plus souvent pour chercher d’autres proies, plus longtemps aussi. Ç’avait été lors d’une de ces absence que le drame c’était produit : les quelques fruits qui étaient restés dans l’arbre se trouvaient sur les plus hautes branches. Zirme s’était décidé à aller les chercher, et était tombé. Il ne s’était rien brisé, mais il s’était évanoui, se condamnant. A son retour le chnèlsard l’aurait mangé. Mais lorsqu’il avait repris conscience, plusieurs heures s’étaient écoulées, et il était toujours en vie. Le chnèlsard n’était pas revenu, ou bien il était venu et avait jugé que cette viande était trop maigre, trop écœurante. Courageusement, Zirme s’était remis en route et était parvenu miraculeusement à reprendre des forces. Il avait échappé au plus grand fléau de la forêt.

Arliz pouffa.

— Et tu crois à cette histoire à dormir debout ?

— Bien sûr ! Elle est vraie ! Tu voulais un témoin, tu en as un, et bien vivant !

— Oh, mais arrête ! C’est ridicule ! Pourquoi le chnèlsard ne l’aurait-il pas mangé s’il était revenu ? D’accord, il était un peu maigrichon, mais quand même, ce n’est pas dans la nature des prédateurs de laisser une proie, aussi maigre soit-elle. Et pourquoi serait-il parti pile à ce moment-là ? Après des jours de guet ? C’est idiot !

— Zirme ne mentirait pas !

— Non, non, je ne dis pas qu’il ment… Seulement, puisqu’il s’est réveillé au milieu de la forêt, sans doute tout cela n’était-t-il qu’un délire causé par la faim, et le vieil homme de ton village se sera persuadé que c’était la vérité.

J’étais furieux. Zirme ! Il doutait de Zirme ! Zirme un fou ! Les chnèlsards, du délire !

— Arrête de faire comme si tu savais tout ! Tu ne sais rien, rien du tout, tu n’as jamais rencontré Zirme, tu n’as jamais lu les livres de mon village !

Je serrai si fort mon cristal d’eau que mes mains se mirent à trembler. Arliz ne sembla pas remarquer ma rage, et se contenta de hausser les épaules avec un rictus.

— Comme tu veux. Je ne peux pas t’en vouloir de venir d’un village d’idiot.

Le fruit éclata entre mes doigts, envoyant de l’eau gicler partout. Arliz eut à peine le temps d’écarquiller les yeux avant que mon poing s’écrase sur son visage. Il eut une exclamation de douleur, puis bondit sur ses pieds, un éclat de rage dans le regard. Je l’imitai, il voulut me rendre mon coup mais je l’esquivai. Il tenta tant bien que mal de déverser sa colère en coup de poings et de pieds, mais ne parvint pas à m’atteindre. J’en vins à le narguer d’un petit sourire supérieur.

« Qui a l’air idiot, maintenant ? »

Il finit par comprendre qu’il ne me toucherait pas et ne faisait que se ridiculiser. Il poussa un cri de frustration, donne un violent coup de pied dans la pile de cristaux d’eau et, d’un pas furieux, s’éloigna dans la forêt. Je le regardai faire avec satisfaction.

Un des fruits qu’il avait renversé avait atterri dans le feu. Il crépita. Puis éclata subitement. J’eus un sursaut.

« Bon sang ! Qu’est-ce que je viens de faire ? »

J’avais frappé Arliz. Je l’avais frappé, je l’avais mis en colère, je l’avais fait partir alors que même que je craignais plus que tout une telle situation. Je sentis venir le malaise.

« Non, résolus-je fermement. Non, Larass, pas une deuxième fois. Il va revenir. Regarde, son sac est toujours là. Il ne va pas tout laisser en plan. Il est trop rationnel pour ça. Il va revenir. »

Je ne pus ravaler mes larmes très longtemps, et ne tardai pas à éclater en sanglots au coin du feu.

Des heures plus tard, j’étais toujours recroquevillé sous ma cape, écoutant les crépitements des flammes. La nuit était tombée, mais je ne parvenant pas à trouver le sommeil. Mes yeux me piquaient encore. Je fermai les paupières. Pour la énième fois, la scène de tantôt se rejoua dans mon esprit. J’avais frappé Arliz. En plein dans le visage. Et je me retrouvais tout seul.

Je me retins de hurler. Je ne me rattachais plus qu’à l’espoir qu’il revienne. « Il a laissé son sac, me disais-je. Il reviendra. Il va revenir. » Je frissonnai et enfouis mon visage sous ma cape d’ôslon, mes genoux relevés contre ma poitrine. Je ne pouvais pas rester seul.

J’entendis des pas sur la litière forestière. Je tressaillis, mais ne bougeai pas. Arliz… revenait ? Ou ne venait-il que reprendre ses affaires, pour repartir aussitôt ? Les pas cessèrent tout prêt de moi. Je ne remuai pas, faisant semblant de dormir. Un soupire s’éleva. Une main se posa sur mon épaule à travers la couverture. Je me détendis. Quel contact rassurant… Ses doigts s’éloignèrent en une douce caresse.

— Désolé, l’entendis-je souffler.

Il s’éloigna quelque peu. J’eus peur qu’il s’en aille, mais il s’arrêta, non loin des crépitements du feu, que j’entendis redoubler lorsqu’il y jeta du bois. Un bruit sourd m’indiqua qu’il s’était assis. Je relâchai mon souffle. Il ne partirait pas. Il ne partirait pas…

Un petit grattement se joignit au craquement du bois et au souffle des flammes. Régulier, sec. Je risquai un petit coup d’œil sous la couverture, vers mon compagnon de voyage. La première chose que je remarquai fut l’hématome violet qui s’était formé sous son œil. La seconde, son air serein. Il était assis tout près de moi, semblant paisible, protecteur. Son expression me rappela celle de ma mère lorsqu’elle me veillait, quand j’étais malade. Puis je vis ce qu’il tenait. Il avait son couteau et l’os de lapin que je lui avais remis tantôt. Il le taillait, fermant de temps à autres les yeux avant de reprendre son ouvrage.

Je continuai de l’observer longuement, avant que mes paupières ne commencent à se fermer d’elles-mêmes. Je m’endormis sur cette vision paisible.

Il ne partirait pas.


Texte publié par RougeGorge, 1er octobre 2026 à 11h05
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