Les bras chargés de bois, les yeux rougis, je revins sur mes pas, retrouvant la clairière où nous nous étions arrêtés. Un peu de poids s’envola de mes épaules : je ne m’étais pas perdu. Mais il retomba bien vite, m’étranglant, m’acculant.
J’étais tout seul.
Arliz était parti.
Le bois tomba sur le sol avec un grand fracas. Je défaillis de nouveau, saisi de panique, de tremblements incontrôlables. Il était parti. J’étais tout seul. Encore. Perdu.
Un gémissement s’échappa de ma gorge, expulsé de ma poitrine oppressée par le désarroi. On aurait dit un cri de bête agonisant. Ou un râle de fou. La pulsation douloureuse dans mon crâne raisonna plus fort, faisant naître un vertige. Ma vue se brouilla et malgré le froid, j’eus soudainement chaud, très chaud. Je brûlais de détresse, d’effroi. Je me recroquevillai sur moi-même, fermant les yeux, essayant d’imaginer ma maison, mes parents, de transformer ce feu dévorant en la douce flambée de notre cheminée. Je devais m’accrocher à ma raison. Je ne devais pas m’évanouir ; si je perdais connaissance, me réveillerais-je jamais ?
« A quoi bon ? Je suis tout seul, il n’est plus là. Pourquoi s’accrocher à la raison dans un monde qui s’entête à vouloir me faire perdre la tête ? »
Une main se posa sur mon épaule. Je relevai la tête en un sursaut apeuré.
— Ben toi, on peut pas te laisser seul deux minutes, dit une voix amère. Gamin…
— Arliz…
Il était accroupi devant moi, me fixant avec dégout. Il eut un geste de recul pour se relever, mais je l’en empêchai vivement en me jetant à son cou, et l’enserrai à l’étouffer. Il se crispa.
— Qu’est-ce que tu fais ? grogna-t-il.
— Ne pars pas… Ne pars pas !
Le soulagement me faisait trembler aussi fort que la crainte.
— Mais non, je pars pas, idiot ! Lâche-moi ! Mais lâche-moi !
Il me repoussa avec violence, s’arrachant à mon emprise. Je dus rassembler tout mon courage pour le laisser aller. J’essuyais mes larmes, qui s’étaient remises à couler sans que je m’en rende compte.
— Excuse-moi, bredouillai-je.
Le rouge me monta aux joues. J’avais honte ; comment avais-je pu croire qu’Arliz partirait ?
— Excuse-moi, répétai-je, la tête basse. J’ai cru que… Enfin, j’ai eu peur que…
— Ça va, ça va ! J’ai compris. Arrête de pleurnicher.
Ayant plus ou moins repris contenance, je relevai la tête. Je remarquai qu’Arliz avait son arc à la main. Puis mon regard se posa sur le trou qui avait été creusé dans le sol pour faire office de foyer. Etendu à quelques pas de là se trouvait… une bête ! Je bondis sur mes pieds en criant :
— Un ôslon !
Je reculai de plusieurs pas, avant de trébucher sur du vide et de tomber à nouveau à la renverse. Arliz pouffa de rire. Il s’approcha de la créature, la saisit par le cou et la souleva. Je reculai un peu plus, tétanisé.
— Il est mort, dit Arliz en le tendant en avant.
L’animal était dépourvu de pates : les ôslons se déplaçaient en rampant, sifflant pour retrouver leur chemin grâce à une langue fourchue. Ils étaient très long, celui-là était encore à moitié sur le sol bien qu’Arliz le tînt à hauteur de sa tête. Ils étaient gros aussi, comme le tronc d’un chêne de neuf, dix ans. Et, plus que tout, il était couvert de longs poils verts sombres qui lui permettaient de se fondre dans la végétation, des boucles tellement longues et épaisses qu’elles donnaient l’impression que l’animal faisait deux fois sa véritable taille.
— M-Mort ? bredouillai-je. Tu… Tu l’as tué ?
— Oui, dit Arliz en tentant de paraître indifférent, mais sans parvenir à dissimuler toute sa fierté.
— T-Tout seul ?
Il hocha la tête.
— D’une flèche dans la tête. On va se faire un bon repas.
Je bondis sur mes pieds avec une moue dégoutée.
— Manger de l’ôslon ? Beurk !
— As-tu déjà goûté ? D’ailleurs, sais-tu seulement cuisiner de la viande ?
— Non mais tu me prends pour qui ? Bien sûr que je sais cuisiner ! Et non, j’ai jamais goûté, mais ces machin-là son venimeux. Je te déconseille d’y toucher.
— Te n’y connais vraiment rien… Bien préparés, c’est sans danger.
Je fronçai les sourcils, peu convaincu. Arliz soupira.
— Si tu n’en veux pas, alors je le mangerai, moi.
Sur ce, il s’assit en tailleur sur l’herbe et commença à dépecer la bête avec un petit couteau, qu’il avait pris dans le sac de toile posé à côté de lui. Je m’accroupis à bonne distance, le surveillant du coin de l’œil, détournant le regard tant la carcasse semblait me fixer de ses pupilles verticales. Au bout de quelques minutes, Arliz leva les yeux vers moi, cessant son travail.
— Plutôt que de rester planté là comme une pomme-de-terre, tu veux pas allumer le feu ? Ou chercher des fruits ?
J’hochai la tête et rassemblai le petit bois que j’avais laissé tomber. Je cassai en deux les branches trop longues, disposai les petites brindilles en pyramide, puis les plus gros bâtons.
— Qu’est-ce que tu cherches ? demanda Arliz en constatant que je lançai des regards aux alentours de la clairière.
— Des silex, répondis-je. Pour allumer.
Il porta la main à son sac, et en tira deux silex bien taillés.
— Tiens, dit-il en me les lançant.
Je les ramassai et, quelques coups plus tard, le feu prenait. Un sourire naquit sur mon visage alors que je tendais les mains en avant, les frissons cessant progressivement de parcourir mon dos. C’était doux, un peu de chaleur. Ça faisait longtemps.
Arliz finit de dépecer l’animal, alors que j’étais encore en pleine contemplation. Il l’embrocha, au bout d’une des branches que j’avais mises de côté pour alimenter le feu plus tard, et le planta en biais au-dessus des flammes. Puis il s’éloigna vers les abords de la clairière. Je levai un regard inquiet vers lui.
— Viens, me dit-il. Je vais chercher des fruits.
Heureux qu’il ne me demande pas de rester tout seul, je me précipitai à sa suite. Il avait son arc, et quelques flèches rudimentaires dans son dos.
— Tu chasses depuis longtemps ? lui demandai-je.
— Depuis bientôt huit ans.
— Et tu as quel âge ?
— Vingt-et-un.
J’hochai la tête, admiratif. Ça faisait jeune pour commencer à chasser ! Je l’enviais un peu, moi qui n’étais qu’un peureux. Je n’avais que rarement mis les pieds dans la forêt jusqu’à ce que je me perde, et jamais avant mes quinze récoltes, ni tout seul. Après quelques instants, Arliz me retourna la question :
— Et toi ? Quel âge as-tu ?
— Vingt-huit récoltes, répondis-je.
Il me jeta un drôle de regard.
— Oui, je sais, je suis un vrai gamin pour mon âge, grommelai-je en songeant aux paroles que ne cessait de me répéter Moralis.
— Non, c’est pas ça. Vous comptez votre âge en… "récoltes" ?
J’hochai la tête.
— Oui. A Blésolate, on cultive énormément de blé. D’autres choses aussi, bien sûr, mais surtout du blé, et pour compter les années, en emploi le moment des récoltes.
— Oh, je vois.
— Mon anniversaire, c’est le 37e des Forts ! Bientôt, donc, puisque l’hiver est quasiment fini. Mais j’ai un peu perdu le compte… je ne sais pas si les Fragiles sont déjà terminées…
— Qu’est-ce que tu racontes ? Les Forts ? Les Fragiles ?
Ce fut à mon tour de le regarder sans comprendre.
— Oui, ce sont les mois de l’année.
— Mais…
— Oh, regarde là-bas !
Je le dépassai et me précipitai vers un jeune arbre porteur de cristaux d’eau. Vigoureux, il n’était pas plus haut qu’un chêne de dix ans mais était recouvert de dizaines de fruit. J’en cueillis un avec avidité. Ce qui était bien avec les cristaux d’eau, c’était qu’ils ne tombaient que venu l’automne, et poussait très vite. Ils étaient à maturité l’été, mais même si en hiver ils n’étaient pas très gros – celui que je tenais devait faire deux fois la taille de mon poing – ils étaient déjà remplis.
— Eh, mais que fais-tu ? s’exclama Arliz en me rejoignant. Ça ne se mange pas, ça ! C’est du poison !
L’ignorant, j’enfonçai mon ongle dans la fine couche de chair du fruit bien blanc, et arrachai un peu de peau. Je portai mes lèvres à l’ouverture et bu un grand coup.
— Ah, dis-je. Ça fait du bien. Tiens, tu as soif ?
Il me regardait d’un air horrifié.
— Ça va ? demandai-je.
— Ce fruit en empoisonné !
— N’importe quoi !
Je repris une gorgée.
— Tu vois ? C’est très bon.
— Mais sa peau contient une toxine mortelle !
— Ah bon ?
Je regardai le fruit.
— En effet, il me semble avoir lu quelque chose dans ce genre. La peau est peut-être mauvaise, mais l’eau dedans est meilleure encore que celle des sources !
— L’eau ?
— Oui ! Il y a plein de bons nutriments dedans, qui servent à nourrir les graines lorsque le fruit tombe. On appelle ça un cristal d’eau, on en a un verger, à Blésolate ! C’est note principale source d’eau.
Il fit une moue sceptique, loin d’être rassuré.
— Tu n’en veux vraiment pas ? insistai-je.
Il déclina d’un geste de la main.
— Je préfère éviter. Viens, continuons.
Il se remit à avancer. Je vidai mon cristal d’eau, en cueillis autant que mes bras pouvaient en porter, et le rattrapai vivement. Nous reprîmes notre marche à travers bois, Arliz ramassant et fourrant dans sa sacoche plusieurs baies et racines. Je connaissais la plupart des espèces, mais d’autres m’étaient inconnues. A l’inverse, j’indiquai parfois certains fruits à mon compagnon, qui se contentait de me dévisager suspicieusement et de passer son chemin sans rien prendre. Je grimaçais alors, boudeur. Je les aurais bien pris moi-même si je n’avais pas les bras pris par les cristaux d’eau.
Arliz parvint à tirer une flèche sur un lapin, me faisant sourire. Peut-être n’aurais-je pas à manger de l’ôslon, finalement.
— Et donc, reprit Arliz alors que nous étions sur le retour, comment comptez-vous les jours, à Blésolate ? Tu avais parlé des "Forts" ? Et des "Fragiles" ?
— Ah, oui !
Je me réjouis, en arrivant dans la clairière, de voir que le feu avait bien pris et m’arrivait maintenant à hauteur de taille, les flammes s’enroulant langoureusement autour de l’ôslon.
— Dans l’année, répondis-je en m’accroupissant à nouveau vers le foyer, il y a cinq mois, basés sur la culture du blé. D’abord, les Espoirs, un peu avant la fin de l’automne, quand on sème. Puis, à la moitié de l’hiver, les pousses sortent de terre, ce sont les Fragiles, jusqu’à un peu avant la mi printemps, où ce sont les Forts…
— Lorsque le blé grandit ?
— Exact ! Puis, au début de l’été, ce seront les Cornus, le blé fait ses épis. Et fin été jusqu’aux nouveaux espoirs, on récolte, ce sont les promesses. On arrondit le tout de sort qu’on ait 73 jours dans chaque mois.
Intrigué, j’inclinai un peu la tête.
— Tu ne fais pas comme ça ?
— Non…
Arliz semblait troublé. Après quelques secondes de silence, puisqu’il ne se décidait pas à m’apprendre comment s’organisait son calendrier, je lui demandai si tout allait bien. Il sursauta, sortant de ses pensées.
— Oui, oui. J’étais juste… étonné. Je ne pensais pas qu’un peuple primaire comme le tien ait pu être si précis quant au nombre de jours dans l’année. Aux années bissextiles près, c’est surprenant.
— Bilex-quoi ?
— Bissextiles. Nous, nous avons davantage de mois, douze, chacun de trente ou trente-et-un jours, en alternant. Exception faite du septième et du huitième mois, Juillet et aout, qui ont tous les deux trente-et-un jours. Et le second mois, aussi : lui il a vingt-huit jours, et une année sur quatre, vingt-neuf.
J’écarquillai les yeux, perdu dans ses explications.
— Franchement, je trouve ça complètement idiot !
— Au contraire, c’est un calcul plus précis. Le vingt-neuf février…
Je lâchai un gros éternuement, qui sembla résonner dans la clairière.
— Désolé, m’excusai-je. Tu disais ?
— Peu importe, répondit Arliz, que cette courte interruption avait fait réaliser que, de toute manière, je ne comprendrais pas.
Et il n’avait sans doute pas tort. Cela ne m’empêcha pas d’ouvrir la bouche pour protester, mais je me ravisai subitement en le voyant s’asseoir et commencer à dépecer le lapin. J’entendais bien y gouter, alors autant ne pas l’embêter.
Quelque instant plus tard, l’animal vint rejoindre l’ôslon au-dessus des flammes, une délicieuse odeur de viande me chatouillant les narines. J’aurais pu me croire chez moi, face à la bonne cuisine de ma mère… s’il n’y avait pas eu cette carcasse d’ôslon monstrueux.
— Surveille la cuisson, ordonna Arliz.
Je lui jetai un regard. Il avait rassemblé les poils d’ôslon en un gros tas compact et s’était mis à fouiller dans son sac. Il ne comptait tout de même pas les manger également ?
Je me détournai avec une moue dégoutée et me concentrai sur la viande. En cuisant, l’ôslon perdait peu à peu son air bestial pour m’apparaître comme un bloc de chair tendre. Le voyant roussir, je le levai et allai tourner la broche improvisée, présentant l’autre face du monstre à la chaleur du feu.
Lorsque les deux pièces de viandes furent cuites, je les décrochai et les posai un peu plus loin du feu. Puis, n’ayant rien d’autre à faire j’ouvris un cristal d’eau et y plongeai les petits fruits cueillis par Arliz, puis les racines, prenant bien soin d’en rincer toute la terre. J’aurais préféré laver le tout dans un ruisseau, pour ne pas avoir à gaspiller mes précieux cristaux d’eau, mais j’ignorais s’il y en avait un à proximité, et de toute manière il était hors de question que je m’éloigne à nouveau d’Arliz. J’avais la sensation que, si je devais me retrouver tout seul ne serait-ce que cinq minutes, je perdrais la raison pour de bon.
Je sentis un nouvel éternuement arriver. Je me détournai du cristal d’eau ou baignaient les racines et, portant mon coude à la bouche, le laissai bruyamment sortir. Puis un frisson me parcourus le dos. J’espérai ne pas avoir attrapé froid. Arliz, dont le bruit avait attiré l’attention, s’approcha soudainement.
— Qu’est-ce que tu fais ? me demanda-t-il d’un ton sévère.
Je le regardai sans comprendre. Je ne pensais pas que la réponse attendue sois « j’éternue ». Puis je vis le regard qu’il posait sur le cristal d’eau.
— Oh, ça ! Je rince la nourriture. Tu n’allais quand même pas les manger encore pleine de terre, si ?
Il sembla contrarié.
— Tu as fait tremper les fruits aussi ?
— Bien sûr.
Je me redressai un peu.
— Il y a un problème ?
— Non, répondit-il sèchement.
Il tourna les talons et retourna à son occupation, quelle qu’elle fut. Il me sembla néanmoins que le tas de poils d’ôslon avait diminué.
Dégoutant.
Je détournai vivement les yeux et, ne pouvant résister, avalai une baie. Puis j’attendis, les yeux rivés sur la viande, qu’Arliz finisse et vienne me rejoindre pour manger. Mon estomac gargouilla, mais je patientai, les bras tendus vers les flammes, un vague sourire sur mes lèvres. Que c’était confortable ! De la nourriture, du feu, et… quelqu’un.
Je regardai Arliz. Jamais je n’oublierais qu’il m’avait sauvé de mes tourments. Je commençais à somnoler, et son visage se mêla à celui de mes parents, se dessinant dans les flammes.

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