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tome 1, Chapitre 3 « 72e des Fragiles - partie 1 » tome 1, Chapitre 3

72e de Fragiles

Des cris sourds. Des craquements. Je stoppai ma marche dans la forêt, tendant l’oreille, troublé par le bruit. On se battait. Une vague idée se fraya un chemin dans mon esprit embrumé. Etait-ce un chnèlsard ?

Deux gaillards jaillirent des fourrés, roulant devant moi en une confuse bousculade. L’un prit le dessus et cloua violemment l’autre au sol, tentant de l’étrangler avec un bâton de bois qu’il pressait sur sa gorge.

« Oh. Ce n’est pas des chnèlsard. »

Ils étaient tous les deux sales et maigres. Non, en fait, seul le premier était maigre, l’autre, celui sous le bâton, avait l’air en bonne forme. Il était plus fort, sans aucun doute ; il repoussa son adversaire et se releva, le laissant déséquilibré au sol. L’autre poussa une sorte de grognement.

J’écarquillai les yeux d’horreur. Un bête. Ce n’était plus qu’une bête. Son regard croisa le mien, j’en fis trois pas en arrière. Ses yeux… ils étaient fous, injectés de sang, terribles… J’étais terrorisé.

« J’ai peur… Il me fait peur… Il ressemble à… »

Il était sans conscience. Guidé par ses instincts. Par une faim dévorante, une détresse qui avait depuis longtemps éclipsé toute raison en lui. Il était ce que j’étais en train de devenir, lentement, fatalement.

L’autre, le plus humains de nous trois, m’aperçut. Il me fixa, figé de stupeur. Il me fixa de son regard vif, profond. Son regard intelligent, qui me hurlait de me réveiller.

La bête humaine mit fin à notre contemplation mutuelle en se jetant à nouveau sur ce qui semblait être sa proie.

— Non ! criai-je en bondissant en avant, poussé par une détresse soudaine.

Ce regard ne devait pas mourir. Ces yeux ne devaient pas s’éteindre.

Je percutai de plein fouet le cannibale, l’envoyant rouler au sol, perdant son bâton. Il cria, distribua au hasard des coups de pieds et de poings, que je lui rendis avec tout autant de sauvagerie. Il me lacéra le visage de ses ongles. En rage, j’enserrai son cou entre mes mains. Il se saisit d’une pierre à sa portée et me lança un coup en pleine tête, mon crâne bourdonna mais je ne le lâchai pas. Il me percuta l’estomac, ma vision devint floue, mais mes mains serraient, serraient toujours, je le sentais faiblir, frapper de moins en moins fort, puis plus du tout, et je serrai plus fort et j’entendis craquer sa nuque et il reposait inerte entre mes doigts et j’avais peur et je voulais qu’il disparaisse et j’avais mal au crâne et je ne pouvais plus respirer et…

Je repris connaissance. Je ne voyais que de gros nuages noirs. Je clignai des yeux. Transpercée par des rayons de jours, la brume commença de se dissiper.

— Ça va ? demanda une voix.

Les yeux. Ils étaient là. Clairs et rassurants. Je recouvrai pleinement mes sens. Je prenais conscience de l’’herbe fraîche sous moi, dont le doux tapis se trouvait parsemé de dures racines. Du contact de son bras autour de mes épaules. De sa figure inquiète, un peu méfiante. Du doux frémissement de ma poitrine au rythme de ma respiration apaisée. Puis la douloureuse pulsation dans mon crâne, là où le cannibale m’avait frappé.

Le cannibale… Où était-il ?

Je me détournai des yeux verts, tournant la tête à gauche. Rien que la forêt. A droite. A droite, étendu dans l’herbe, un corps. Un cadavre. L’homme que j’avais tué.

Je poussai un hurlement de terreur, me dressai en repoussant l’homme qui me soutenait, trébuchai pour me lever et m’éloigner du mort. Paniqué, je pris mon visage dans mes mains, puis me rappelai que c’était ces mains qui avait tué. Je les détachai de moi comme s’il s’était agi de parasites, je les regardai avec horreur, hurlant de plus belle. J’avais perdu le contrôle. J’avais tué. J’avais tué, comme une bête.

— Calme-toi !

L’homme s’approchait. Je reculai. Il ne fallait pas… Non, il ne devait pas s’approcher, je pouvais… je risquais…

Il s’arrêta.

— S’il te plaît, calme-toi. Tout va bien. Quel est ton nom ?

Je devais parler. Il fallait que je dise quelque chose. Mais je ne pus que balbutier d’une voix tremblante :

— J’ai tué…

— Moi, je m’appelle Arliz. Quel est ton nom ?

« Arliz… je ne veux pas tuer Arliz. »

— V-Va-t’en !

— Regarde-moi. S’il te plaît, regarde-moi. Tu ne veux pas que je parte, si ?

Je le regardai. Non, je ne voulais pas qu’il s’en aille. Il avait quelque chose de rassurant. Malgré ses haillons, il semblait solide, musclé, et une certaine assurance lui donnait fière allure. Son expression impassible, déserté de toute peur, encadrée de cheveux bruns, presque noirs, m’apaisa. Et ses yeux… Toujours ses yeux. Ils avaient le pouvoir de faire rejaillir ma raison. Ils étaient si solidement ancrés dans les miens qu’ils semblaient regarder mon âme elle-même. Ils étaient… humains. Magnifiquement humains. D’un vert pâle, presque turquoise, comme des lambeaux de brumes s’étirant sur l’herbe humide, lors de froides matinées.

Il fit un pas en avant. Je ne reculai pas. Il prit mes mains dans les siennes. Je tressaillis.

— Là, tu vois ? dit-il. Tout va bien.

Je regardai mes mains. Ces mains qui avaient tué ne me semblaient plus si terribles, entre les siennes. Elles étaient même misérable, tremblantes.

— Comment t’appelles-tu ? me demanda-t-il pour la troisième fois.

— Larass, soufflai-je.

— C’est bien, Larass. Viens. Eloignons-nous d’ici.

Il me prit par les épaules, me détourna du cadavre, et nous nous éloignâmes dans la forêt. Je continuai de fixer mes mains, de faire bouger mes doigts un à un pour me prouver que j’avais le contrôle. Qu’elles ne tueraient plus. Arliz jetait des coups d’œil en tous sens, cherchant quelque chose. Mon sens de la réalité s’aiguisait de plus en plus, et je me rendis compte que j’avais jusqu’à lors été comme noyé dans un rêve, étouffant entre ce qui était et ce que j’imaginais. Les images de ce rêve s’estompaient, j’oubliais tous les jours passés. Tous les jours douloureux. J’allais vivre à nouveau.

— Ah, enfin ! s’exclama Arliz après quelques minutes de recherche.

Il ramassa une sacoche de cuire, un arc et un carquois dont les flèches s’étaient éparpillées au sol. Ce devait être ses affaires, qu’il avait perdues en se battant contre le cannibale.

« Le cannibale… »

Je frémis en y repensant. Alors qu’Arliz ramassait ses flèches, je me retournai, contemplant la forêt où gisait un cadavre abandonné. C’était mal. Il ne fallait pas abandonner un mort.

— Et lui ? demandai-je subitement.

— Hein ? Qui ça ?

— Lui.

Il comprit de qui je voulais parler et, se redressant, il répondit :

— Que veux-tu qu’on en fasse ? Il est mort.

Il passa son sac en bandoulière par-dessus sa tête, son carquois et son arc à son épaule.

— Mais… on ne le brûle pas ? protestai-je, dérangé à l’idée de le laisser là.

Il me lança un drôle de regard.

— Le brûler ? Pourquoi on ferait ça ?

— Ben… parce qu’il est mort. C’est ce qu’on fait, avec les morts.

— D’où tu viens, toi ? C’est quoi cette idée bizarre ?

— Je viens de Blésolate, et ce que j’ai dit n’a rien de bizarre, répliquai-je, piqué au vif. Pourquoi, tu fais comment, toi ?

— Chez nous, on enterre les morts, et on recommande leurs âmes à Dieu.

— Qui ?

— Dieu, le créateur tout puissant.

— Je ne le connais pas, dis-je en haussant les épaules. Mais recommander une âme, c’est ça qui est bizarre. Quand on est mort, on est mort, l’esprit, l’âme, ça disparaît.

— Impie… marmonna-t-il.

— Quoi ?

— Rien, laisse tomber. De toute manière, celui-là ne mérite pas d’hommage. Même le brûler, il faudrait éviter, ça pourrait se propager dans la forêt.

— Pourquoi dis-tu qu’il ne mérite pas d’hommage ? demandai-je avec un froncement de sourcils.

Il fallait brûler les morts. Pour qu’ils puissent rendre tout ce qu’ils avaient pris, que leurs cendres nourrissent la terre et le ciel. Même sans leur rendre un hommage, il le fallait, sinon c’était injuste pour le monde qui lui avait donné la vie.

— Ce n’était pas un être humain.

Je me sentis offensé. Une vague de compassion pour le cannibale m’envahit ; après tout, j’aurais pu finir comme lui.

— C’était un être humain, au contraire ! rétorquai-je. Ce n’est pas sa faute s’il s’est retrouvé perdu, affamé, et qu’il a sombré dans la folie.

— Dit celui qui l’a tué…

Cela me ferma la bouche, et le sang me monta au visage, autant de honte que de colère. Arliz n’était décidemment pas très sympathique, mais je préférais mille fois sa compagnie à ma solitude, donc je contins ma colère. De toute manière, il avait raison sur un point ; brûler un corps en pleine forêt n’était pas la chose la plus prudente à faire.

— Et donc, que fait-on maintenant ? demandai-je.

— On marche, quoi d’autre ?

Il fourragea quelques instants dans son sac, sembla regarder quelque chose, leva les yeux dans une direction. Il ferma son sac et commença à marcher. Je le suivis en silence. Même si je me sentais coupable d’abandonner le mort – que j’avais moi-même tué – sans le brûler, j’étais aussi soulagé de ne pas avoir à lui faire de nouveau face.

Tout en marchant, je réalisai que je me sentais plutôt bien. La forêt ne me semblait plus si terrifiante ; je ne voyais plus, dans la moindre de ses ombres, la menace d’un chnèlsard ou quelque autre prédateur. Je ne pensais qu’au fait que je n’étais plus seul, et cela me faisait un bien fou.

— Merci, Arliz.

Il demanda distraitement :

— Pour quoi ?

— Tu m’as sauvé la vie.

— N’importe quoi.

— Si. Sans toi, je serais devenu fou. C’est vrai, je te le jure ! J’étais même déjà fou, jusqu’à ce que je tombe sur toi. Tu veux que je te dise ? Je ne sais même pas comment j’ai fait pour survivre à l’hiver. C’est vrai, c’est presque déjà le printemps, et je suis encore en vie, mais j’aurais pu être mort. Mais maintenant que tu es là, je ne mourrai plus. Je te dois la vie.

Il regardait droit devant lui en marchant. Alors que je commençais à croire qu’il ne me répondrait pas, il dit :

— Tu m’as sauvé du cannibale. On est quitte. Prions pour qu’on continue ensemble de ne pas mourir.

— C’est quoi « prions » ?

Il me jeta le même regard que tantôt, quand je lui avais suggéré de brûler le cadavre.

— « Nous prions », du verbe « prier ».

Je haussai un sourcil. Il ne m’éclairait pas davantage.

— Prier, poursuivit-il, c’est envoyer un message un Dieu.

— Et comment comptes-tu lui envoyer un message ? Il n’y a rien, ici.

— J’ai pensé très fort.

— Mais les pensées, ça ne s’entend pas.

— Si. Dieu n’est pas être humain, Il est omniscient. Il entend et voit tout.

Avec une grimace sceptique, je déclarai :

— Dieu a beaucoup d’oreilles, alors.

Arliz sembla contrarié par mon incrédulité, mais son histoire était trop étrange pour que je change d’avis. Peut-être était-il un peu plus fou qu’il n’en avait l’air, finalement. J’haussai les épaules et nous continuâmes notre route dans un pesant silence. Il était chargé d’une colère sourde, que je m’obstinais à ignorer : Arliz était fâché contre moi. Mais après quelques minutes, je parvins à l’oublier et, retrouvant une douce tranquillité d’esprit, je profitai de ce qui ressemblait pour la première fois à une promenade.

Lorsque le soir vint à tomber, nous nous arrêtâmes dans une petite clairière à peu près dégagée.

— Vas chercher du bois, exigea Arliz sans même me regarder.

— Du bois ? Pour quoi faire ?

— Du feu.

— Mais un feu, un chnèlsard risque de le voir !

— Un quoi ?

— Un chnèlsard, enfin ! Ce terrible monstre avec un bras au milieu de son ventre, des dents meurtrières, une queue dure comme le roc, un aileron sur son crâne !

— N’importe quoi. Tu délires. Une telle créature n’existe pas.

— Tu plaisantes ?! C’est le plus grand prédateur de la forêt !

Il leva les yeux au ciel.

— C’est encore une de ces créatures fantastiques que vous autres, peuples primaires, inventez.

— Peuple primaire ? m’offusquai-je. Parce que toi, t’es mieux peut-être ?

Il se contenta de secouer la tête avec un méchant rictus.

— Allez, vas le chercher, ce bois.

— Et toi, alors ?

Il commençait à m’agacer en jouant les supérieurs.

— Moi, je prépare le foyer.

Bon, l’excuse était bonne, je n’allais pas le contester. Néanmoins, je n’avais aucune envie de m’aventurer seul dans la forêt. Si je me perdais à nouveau ? Si je ne retrouvais plus Arliz ? Pire, s’il en profitait pour me semer délibérément, fâché comme il l’était contre moi ? Quoique, ce ne serait peut-être pas plus mal…

Je secouai la tête avec violence, chassant cette horrible idée de mon esprit. Il n’était pas question que je perde Arliz, car je savais qu’avec lui, je perdrais sans doute également l’esprit. Interprétant mon signe de tête de travers, Arliz s’énerva et râla :

— Tu n’es qu’un gamin dans un corps d’homme. Tes créatures imaginaires ne viendront pas te manger, la preuve, je suis toujours là, moi ! Et je fais du feu tous les soirs !

— D’accord, c’est bon, j’y vais !

Je me détournai et m’éloignai dans la forêt d’un bon pas, qui se fit incertain dès que je fus hors de vue. Un frisson me parcourut l’échine. Comme il faisait froid ! Le feu ne serait pas de refus…

Pendant quelques secondes, le souvenir de mon errance s’imposa à mon esprit, comme les lambeaux d’un rêve. Deux mois ! Les Espoirs s’étaient terminés, les fragiles devaient être bien entamées… dans mon village, les jeunes pousses étaient surement sorties de terre. Mon père devait être en train de désherber les champs, en cet instant. Avec ma mère. Et Moralis. Et tout le monde, sauf Zirme qui, s’il ne faisait pas la sieste, devait être au milieu d’une de ses histoires, les jeunes enfants du village assis à ses pieds. Des histoires terribles, qu’ils écoutaient avec émerveillement.

Zirme n’était pas originaire du village. Il était vieux, aux alentours de quatre-vingt-dix récoltes. Même lui ignorait son âge exact, après des décennies d’errance, perdu dans la forêt.

Et c’était mon tour maintenant.

Un grand poids s’abattit sur mes épaules, alors que je réalisais que jamais je ne rentrerai chez moi. Zirme n’a jamais retrouvé sa demeure, il a erré cinquante, soixante ans, et il n’a trouvé qu’un autre lieu inconnu. Accueillant, certes – Blésolate est un village magnifique – mais ce n’était pas chez lui. Et je le surprenais, souvent, le regard dans le vide ou scrutant les profondeurs de la forêt, une larme au coin de son œil.

Saisies d’une faiblesse subite, mes jambes me lâchèrent. Je tombai sur mes genoux, ayant à peine le temps d’amortir ma chute de mes paumes. Qu’est-ce qui me valait de défaillir ainsi ? Le poids de mon désespoir ? La faim ? Depuis combien de temps n’avais-je pas mangé, pas bu ? J’avais peine à me souvenir de comment j’avais survécu à l’hiver. J’ignorais même s’il avait neigé.

J’eus un sourire nostalgique alors que je me relevais. La neige… Il n’y avait pas plus belle image de bonheur pour mon âme d’enfant. Sous la neige, tout n’était plus que lumière, et nous-autres, compagnons de jeu, nous rayonnions. Puis, trois soleils plus tard, nous étions cloués dans nos lits, malades. Et nos parents nous caressaient le visage, murmurant des mots d’amour et des promesses.

L’an passé, c’était moi qui avais dû veiller sur mon père. Tout le monde avait eu peur : les adultes ne guérissent pas comme les enfants. L’hiver est la saison où la beauté côtoie la mort. Mes durant ces longues heures où je tenais sa main froide, moi, je savais qu’il survivrait. Je m’en persuadais, car à chaque baiser posé sur son front, sa respiration s’apaisait. A chaque crépitement du feu, son sommeil se faisait plus chaud et plus doux.

Il avait survécu. Mais aujourd’hui, je le perdais. Je ne le reverrai plus. Il ne baiserait plus mon front, je ne tiendrais plus sa main, je ne me blottirais plus dans son étreinte. Pensait-il à moi ? Pensait-il à ce moment où il avait cédé aux exigences de Moralis ? Se croyait-il coupable de ma disparition ? En cet instant, ce pouvait-il que, très loin de son fils, il verse les mêmes larmes que moi ? Finirait-il… par mourir, sans que j’aie pu le regarder une dernière fois, prendre sa main et lui murmurer : « Ce n’était pas ta faute »… ?

Mon retour à la réalité était des plus cruels. Je ne pouvais que penser à e que j’avais perdu. Alors que je ramassais mon bois, je pleurais à chaudes larmes.


Texte publié par RougeGorge, 1er octobre 2026 à 11h00
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