10e des Espoirs
« Anatomie d’un chnèlsard : chapitre dix. Nous avons vu précédemment que les chnèlsards ont une carapace, une peau écaillée, une puissante mâchoire garnie de dents, mesuraient deux à trois mètres de haut, n’avait qu’un bras au centre de leur corps etc, et avons expliqué les divers raisons de leur apparence. Mais les plus connaisseurs auront remarqué que l’aileron qu’ils portent sur le crâne n’a toujours pas été évoqué. Ce chapitre va donc en traiter. La vérité est que, malgré les nombreux questionnements soulevés par cet étrange trait physique, personne ne sait réellement à quoi ce morceau de chair inerte peut bien leur servir. Aussi n’allons-nous que vous rapporter les théories les plus populaires, dont voici la première : l’aileron serait… »
On m’arracha alors le livre, et je lâchai avec agacement le nom de mon meilleur ami, persuadé que c’était encore l’une de ces taquineries :
— Ilorès ! Rends…
Je m’interrompis dès que mon regard se posa sur celui qui m’avait soustrait à mes lectures. C’était loin d’être mon ami rieur et fougueux : devant moi, la mine sévère, se trouvait Moralis, l’homme en charge de l’organisation et de la bonne marche du village. Pour employer un mot qui m’était alors inconnu mais qui vous parlera sûrement, c’était notre chef. Il me toisait d’un air mécontent, pour ne pas dire furieux, secondé de mon père qui, par-dessus son épaule, me fixait d’un air mi sévère, mi désolé.
— Larass ! beugla Moralis. Puis-je savoir ce que tu es en train de faire ?
Je me relevai prudemment, le dos appuyé au mur de pierre de l’arche qui constituait l’entrée de ma demeure, ou devrais-je dire de celle de mes parents car, n’ayant pas encore trouvé de compagne, je n’avais pas la mienne propre.
— C’est un ouvrage très intéressant sur les chnèlsards, tentai-je, bien que je susse que m’a réponse n’allait qu’attiser sa colère.
— Je n’en ai rien à faire !
Comme pour prouver ses dires, il referma brusquement le livre, cornant inconsciemment une page, ce qui m’arracha une grimace, avant de le remettre à mon père sans le regarder. Je fus un instant amusé lorsque je le vis, en grand amateur de livre, chercher frénétiquement la page abîmée et la remettre droite. Moralis se méprit sur mon sourire et le rouge lui monta au joues :
— Ça te fait rire de laisser les autres trimer à ta place ?! Fainéant !
— Mais… dis-je, tout amusement me quittant. Il pleut.
— Il pleut !
Il leva les bras et les laissa retomber le long de son corps d’un air agacé.
— Bien sûr qu’il pleut, imbécile ! Ça ne nous empêche pas, nous-autres, de travailler aux champs ! Même la jeune Afomis met la main à la patte, du haut de ses neuf récoltes ! Rappelle-moi ton âge, Larass ?
— Vingt-huit récoltes… grommelai-je, contrit qu’on évoque à nouveau le fait que j’étais censé être adulte.
Plus d’une fois, on m’avait dit que les livres étaient faits pour distraire et instruire les jeunes esprits, qu’à mon âge je devais me concentrer sur la culture des céréales, des fruits ou des légumes, sur la conception de paniers, de vêtements, de maisons, et surtout d’obtenir ma propre maison, c’est-à-dire trouver une compagne parmi toutes les jeunes femmes du villages… Seulement voilà, aucune ne voulait de moi, mais à chaque fois que je sortais cet argument, pourtant sensé, on me répliquait que ce ne serait pas le cas si je cessais de lambiner et de reléguer le travail à droite à gauche.
— Exact ! Vingt-huit récoltes, vieux paresseux ! Il serait temps que tu te remues le popotin !
Et voilà, la réprimande habituelle recommençait, mais servie et accommodée de grossièretés par Moralis. Plusieurs minutes, il me gronda comme l’enfant que je n’étais, à mon grand regret, plus, si bien que mon père lui-même commençait à être ennuyé. Enfin, la sentence tomba, aussi vive et violente que l’averse qui inondait les champs et changeait la terre battue en gadoue :
— … tu vas me remplir ce filet de champignons, et ne reviendras que lorsqu’il en débordera !
J’écarquillais les yeux d’horreur.
— Des champignons ?
Il hocha fermement la tête.
— D-Dans la… dans la f-forêt ?
Nouvel acquiescement. Alors que je sentais mes jambes me lâcher, mon père vint à mon secours :
— Moralis, dit-il en se plaçant entre lui et moi, tu sais bien que mon fils n’a jamais pu supporter la forêt et les dangers dont elle regorge.
— Peuh ! Ces dangers, il les invente ! Les chnèlsards ne se montrent plus, surtout près du village ! Ça fait des décennies que personne n’en a vus !
— M-Mais… protestai-je en me laissant tomber contre le mur de pierre.
— C’est non négociable ! Vas-y sur le champ !
— Moralis, sois raisonnable, argua mon père. Ce n’est pas une corvée que tu lui infliges, mais un supplice !
— Toi, il faut toujours que tu exagères. Larass, il est temps que tu grandisses ! Fais appelle à ta raison, bon sang, et prends tes responsabilités !
Je n’entendais plus cet échange, seule me paraissait la peur de me retrouver seul au milieu des grands arbres.
— Papa… gémis-je.
Il me regarda d’un air impuissant alors que les larmes me montaient aux yeux, brouillant lentement ma vue.
— Moralis, s’il te plaît. J’irai chercher les champignons, pendant ce temps il ira semer et les préparera à mon retour. C’est un bon arrangement, non ?
— Non ! Allez Larass, lève-toi maintenant ou je t’expédie dans cette forêt à coups de bâton !
Moralis me saisit sous le bras et me remit sur mes pieds. Absent, je me laissai entraîner comme un pantin. Un pantin pâle, terrifié, tremblant, au bois détrempé par la pluie. Un pantin qui sent arriver la mort, qui sait que bientôt cette dame des ténèbres jouera avec ses ficelles avant de le laisser choir dans le feu. Ce ne fut qu’une fois à l’orée de la forêt que je me repris. Mes jambes, qui jusque-là s’étaient contentées de suivre mon bras entraîné par Moralis, s’arrêtèrent subitement.
— Non ! criai-je.
La prise de Moralis s’affermit, mais la terreur m’affaiblissait de toute façon trop pour que je me débatte.
— Moralis, commençai-je à geindre, je t’en prie, je t’en prie !
— Arrête de jouer les enfants !
— Papa !
Je lançai un regard désespéré à mon père. Il s’interposa entre la forêt, objet de mes cauchemars, et Moralis.
— Moralis, s’il te plaît…
— Dunos, je ne te le dirai qu’une seule fois. Ecarte-toi. Va semer avec les autres.
Mon père nous fixa longtemps, son regard se posant tantôt sur moi, tantôt sur Moralis. Là, sous la pluie battante, le temps semblait s’être figé. Les gouttes tombaient une à une, rythmant l’étirement infini de ces quelques secondes. A ce moment-là, tout aurait pu être différent. Il aurait suffi que mon père s’oppose à l’autorité de Moralis, qu’un seul mot franchisse ses lèvres. Il avait le pouvoir de contrer mon destin funeste.
Je le suppliais en silence, je le suppliais d’un regard. Il me rendit ce regard, aussi suppliant que le mien. Il me suppliait de le pardonner. Alors mon père s’écarta. Alors mon sort ce scella. Alors je pénétrai dans la forêt. Alors, je vis mon père pour la dernière fois.
Mon filet était déjà bien rempli, la pluie commençait à cesser et ma peur à s’évaporer lorsque je crus entendre un craquement. Dans un sursaut qui ranima ma frayeur première, je laissai choir le fruit de ma cueillette. Je restais longtemps immobile, mais aucun autre son ne vint troubler le calme des bois. Au contraire même, dans cet instant de peur, je vis la forêt s’éclairer lentement alors que les derniers nuages se dissipaient dans un ciel qui m’était invisible.
En voyant les rayons lumineux crever les branches, filtrés par les feuilles vertes qui, au fil des saisons, se tintaient de brun, de rouge et d’or, un nouveau sentiment naquit en moi à l’égard de cette forêt. Elle était toujours sombre, mais elle avait quelque chose de plus. Elle était belle. Humide, chacune de ses feuilles, de ses pousses, de ses fruits scintillait au soleil du mois des Espoirs. Pour la première fois, je me sentis tranquille face à elle.
Au moment où j’écris ces lignes, ressentir autre chose que de la crainte envers cette forêt m’est banal : c’est devenu ma maison, un petit foyer accueillant et douillet. Les arbres sont mon toit, l’herbe est ma couche. Et ce n’est pas que cet amour, ou cette sensation de bienvenue que j’éprouve désormais en ce lieu. J’ai déjà été triste pour elle, heureux de la retrouver, fâché contre certains de ses travers, comme on peut l’être d’un ami de longue date. Après tout, de tous ceux que j’ai aimé, c’est la seule encore debout. Mais hélas, elle aussi se meurt à petit feu. J’espère seulement partir avant elle. Mais en ce fatal dixième des Espoirs, j’allais devenir le plus malheureux du monde dans cette forêt enchanteresse, dont j’ignorais encore toutes les vertus.
Quelque peu rassuré, je ramassai mon sac, m’accroupis et récupérai un à un les champignons qui s’étaient renversés, le tout dans un profond silence, dû à la crainte et au respect confondus pour cette immensité verdoyante. Me penchant sur l’herbe pour tenter d’en atteindre un ayant roulé sous un buisson, je me figeai soudainement. Immobile, je vis ma main pâlir à quelques centimètres de son but, incapable cependant de le saisir. Juste sous mon nez se trouvait une trace dans la terre, une empreinte de patte triangulaire, quelque peu arrondie et doublée de trois petits trous. Des trous laissés par des griffes. C’était une empreinte, fraîche semblait-il, de chnèlsard.
Je restai longtemps silencieux, sans oser effectuer un geste, tentant vainement de refreiner mes tremblements. Puis, après quelques minutes, je me redressai lentement, abandonnant le champignon sous son buisson, un refuge qui lui épargnerait d’être mangé. Moi-même, je devais trouver pareil havre. Et j’en n’en savais qu’un seul : le village. Mais alors que je me résolvais à y diriger mes pas, je réalisai qu’il se trouvait dans la direction où pointait l’empreinte de patte. Non que je craignisse que cette terrifiante bête s’y fût rendue : ceux de son espèce ne sortaient jamais de la forêt, repoussés semblait-il par le plein jour qui régnait dans les champs qui entouraient le village. Mais néanmoins, il se pouvait que, ayant dirigé ses pas dans cette direction, elle se trouvât entre moi et mon refuge. Je ne pouvais décidément pas emprunter la route la plus directe. Il fallait que je fasse un détour à travers les bois, aussi silencieusement que possible.
Après quelques minutes de marche, j’estimai me trouver juste à gauche du village mais, par mesure de précaution, je décidai de continuer. Ce fut une erreur : lorsque je décidai enfin de m’orienter vers le village, je marchai trop longtemps sans l’apercevoir. Je fis alors demi-tour, allai à droite, à gauche, cherchai partout et, au final, m’éloignai davantage de mon but. Je m’obstinai pourtant durant plusieurs heures, sans me résoudre à appeler à l’aide, pleurant silencieusement. Un cri, aussi infime fût-il, aurait pu alerter les prédateurs aux alentours.
Le jour touchait à sa fin. Le soleil bas faisait passer entre les troncs une faible lumière dorée, et je ne pus retenir davantage ma panique. Je cessai de marcher. Je me laissai tomber sur la mousse et pleurai, gémissant doucement, mon cœur serré par la peur, une nausée au fond de ma gorge. J’étais perdu. J’allais mourir.
— Papa… Maman… Au secours…
Je ne savais plus que faire. J’avais faim. Je finis par manger, crus, les champignons que je savais sans danger. Le gout était infect, mais c’était bien le cadet de mes soucis.
« Ils vont venir me chercher. Je dois juste attendre. Ils vont me retrouver. »
Et en attendant, quoi ? Je devais rester planté là comme un radis ? En proie facile ? Non, il fallait que je trouve un refuge. Un endroit que les prédateurs ne sauraient atteindre. J’eus l’idée d’attendre en haut d’un arbre. Les chnèlsards avaient beau être grands, rapides et discrets, ils étaient d’horribles grimpeurs. La nuit tombai, aussi me décidai-je vite et escaladai un vieux chêne dont les branches larges offrait une couche pas trop inconfortable. Ma terreur m’avait épuisé, et je fus soulager de sombre dans le sommeil et de cesser de penser. Mais la nuit fut agitée.
Dans mes cauchemars, j’étais poursuivi par Moralis chevauchant un chnèlsard. La forêt était horriblement plus sombre et le chemin plus accidenté : je sautai des obstacles qui semblaient disparaître au passage du monstre. Fatalement, il me rattrapa et planta ses crocs dans mon bras.
Ce fut en hurlant que je me réveillai. La douleur avait été réelle. Affolé, je regardai autour de moi, cherchant la bête cauchemardesque. Je n’entendis que le sang battre à mes tempes, je ne vis que mon bras dégouliner de ce même sang.
« Que s’est-il passé ? »
J’étais tombé de mon perchoir. La douleur était terrible.
« Pourquoi suis-je dans la forêt ? »
J’avais mal. Trop mal pour penser.
« Papa, maman, où êtes-vous ? »
Je perdais la raison. La douleur remontait le long de mon bras pour m’envahir tout entier. J’avais mal. J’avais mal ! Au bras, au cœur, à l’âme, j’avais mal, je voulais crier, je voulais rentrer chez moi, retrouver la chaleur du foyer et des bras de ma mère.
— Maman… gémis-je. Maman !
Mon cri déchira la nuit, m’arrachant le reste de mon souffle. Ma vision se troubla, je crus mourir alors, sous les étoiles invisibles derrière la densité des feuillages, dans cette herbe inondée de rosée, de larmes, de haine et de douceur. Je l’aurais préféré sans doute, mourir ici, noyé dans mon chagrin. J’aurais préféré trouver le réconfort de la fin, être libéré du fardeau qu’était devenu ma vie. Mais hélas, je n’eus pas ce bonheur, et le lendemain matin je rouvris bel et bien les yeux après un évanouissement prolongé de sommeil.

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