Il pleuvait dru sur la dense forêt déchirée par le passage ravageur du troupeau. Partout, sauf sur cette terrible route, les grands arbres retenaient les gouttes avant de les grossir et de les laisser choir au milieu des herbes et des arbustes, dont Larass ne voyait que les ronces et les orties. Nue, la plante de ses pieds s’y abîmait à chaque foulée qu’il s’obligeait de faire, ou plutôt que son instinct, pressé par la terreur, lui commandait en faisant fi de la douleur. Les heures de course effrénée avaient piégé le jeune homme dans une transe maléfique où seuls existaient la crainte, le passé douloureux et la perspective d’une mort de désespoir. Il suivait la trace de terre battue et d’arbres arrachés, sans même voir la poussière tombant suite au passage des chnèlsards, depuis tant de temps que tout espoir de rattraper cette meute rugissante et destructrice avant le village s’évaporait peu à peu en lui. Il redoutait l’instant, qu’il avait pourtant tant attendu jadis, où les champs illuminés crèveraient les bois sombres, laissant porter la vue jusqu’à Blésolate qui, il le savait quoiqu’il voulut le nier, ne serait alors qu’un amas de ruines, foulé des pattes grossières du troupeau meurtrier.
Malgré lui, cette fatalité s’élança à son avant : derrière la multitude de troncs, il aperçut un vide grisonnant zébré de pluie. Le temps, l’averse et la douleur reprirent alors leurs droits sur sa personne, mais plus que tout ce fut la réalité qui le fit chavirer dans la boue : il avait échoué. Blésolate avait été gagné par les chnèlsards. Blésolate n’était plus.
Meurtri en dehors comme en dedans, Larass contemplait d’un œil vide ce ciel annonciateur de la fin de la forêt, ses larmes se mêlant à la pluie pour changer la terre en gadoue. Sa lâcheté lui soufflait de se laisser, voire de se faire, mourir ici, dans ce dôme d’ombre, de destruction et tristesse. Sa raison lui dictait de fuir très loin, d’oublier ses morts et son passé. Il n’écouta qu’une petite voix folle, une petite voix qui refusait encore de perdre tout espoir, et qui lui commandait de se lever, de marcher, de regarder. Il se leva, il marcha, il regarda. A l’horizon, quelques tas de pierres et d’argile. Vas-y, lui souffla la voix de sa folie. Il hésita cependant. Il était empli de l’immense terreur dont l’anticipation et l’imagination seules pouvaient être la cause. Il visualisait son village, sa maison, le lieu de son enfance et de son bonheur, réduit en cendres, en un tas difforme de caillasses brisées ; il voyait le désespoir qui le saisirait alors et la souffrance qui lui déchirerait le cœur lorsque sa dernière lueur d’espoir serait violemment éteinte.
Mais il devait voir. Il voulait voir.
Il s’engagea dans le champ qui, à présent ravagé, avait jadis accueilli céréales dorées et fruitiers majestueux. Plus il avançait, et plus ses souvenirs revenaient le hanter. Trouverait-il les corps de ceux qu’il avait tant chéris ? Devrait-il les confronter, leur dire adieu ? Brûler les corps et rendre à la terre son dernier tribut ? Croiserait-il Zirme ? Zirme qu’il comprenait à présent pour avoir, comme lui, été séparé de ses amours. Larass avait presque envie de le voir pour lui raconter à son tour ce qu’il avait vécu. La figure souriante du vieux conteur s’imposa à son esprit alors qu’il rentrait chez lui après tant de tristes années.
"Chez lui" n’était plus que vestiges de murs envahis de cendre, rougis par endroit du sang de ceux qu’ils avaient jadis abrités. Jadis… Larass soupira. Jadis, ce n’était que quelques fatales heures auparavant. La plupart des corps étaient écrasés. Méconnaissables. Il dévisagea les quelques visages encore entier qu’il croisa, se déformé par la terreur des derniers instants qu’il fut incapable d’y mettre un nom. Il était même incapable de s’émouvoir. Après tout, qu’y avait-il là qu’il n’avait pas déjà déploré mille fois ?
Soudain il se figea. Il y avait là, devant lui, les restes d’un perron délabré. Une entrée. Une entrée vers ses plus beaux souvenirs, dont la douceur lui arracha un sourire amer. C’était l’entrée de sa maison détruite. Il ne réalisa pas qu’il se mit à pleurer. Quelle folie ! Trois poutres calcinées l’émouvaient plus que les cadavres des villageois. Les jambes flageolantes, le pauvre homme s’avança dans les ruines. Ce qu’il vit dans ce qui avait été un intérieur, et qui faisait à présent partie de l’immense désert de désolation qu’était devenu Blésolate, lui fendit le cœur. Il avait reconnu la grande bibliothèque, son sanctuaire d’enfance, l’âme de sa demeure. Hélas, il n’en restait que les planches des étagères brisées et les livres déchiquetés, brûlés, piétinés ; ce trésor de plaisir et de connaissance, réduit au néant. Larass, tremblant, tendit la main vers une couverture à-demi calcinée. Elle s’effrita sous ses doigts et tomba en poussière. Il chercha en vain un ouvrage lisible, sinon intact : tous ceux qui n’étaient pas en cendres se mourraient dans l’eau, qui noyait leurs mots, leurs belles idées, leurs exquis poèmes.
Un éclair fusa alors dans le ciel, le tonnerre gronda, et Larass sursauta. A la lumière de l’éclair, il avait vu quelque chose. N’osant y croire de peur de se tromper, Larass s’approcha d’un amas de planches au milieu desquelles, protégé par le bois, un livre subsistait. Plus tremblant encore, il s’en saisit et le délogea de son habitacle, s’attendant au pire. Mais il ne mourut pas, ne se changea pas en poussière. Avant même d’en regarder le titre, il se hâta sous le porche, dont la poutre supérieure parvenait encore plus ou moins à faire office de toit, à défaut de plus sec.
Il ouvrit le livre. Un page blanche, comme dans tous les ouvrages ; il la tourna. Une seconde page blanche. Et la troisième… vide. Vide, vide, toujours vide. Larass se laissa choir sur le sol. La fatalité avait voulu que seul survive un livre vierge.
— Pourquoi ?! cria-t-il, au comble du désespoir. Pourquoi ?!
Toute idée réconfortante l’avait quitté comme les mots avaient déserté ce carnet. En larmes, il se leva, prêt à jeter le livre traître dans la boue, lorsqu’il vit quelque chose qui le l’arrêta. Une chose toute simple pourtant, dans ce champ de ruines : un stylet de bois carbonisé, tout fin, tout aiguisé. C’était un outil que ses parents utilisaient pour…
— Ecrire… murmura-t-il.
Il posa délicatement le livre sur le coin le plus sec de la pierre du perron, et alla ramasser le crayon de fortune. Il le contempla quelques instants, puis, résolu, retourna sous son abri. Il saisit l’ustensile comme les "stylos" qu’il avait vu à Kirsilate et ouvrit le livre. Il laissa la première double page blanche et pure, posa la baguette sur la seconde et traça, laissant une trace de carbone noire :
« Pour les survivants du règne d’Aquimi, voici son histoire, sa véritable histoire, par le biais de la mienne. Je m’appelle Larass et aujourd’hui mon monde est mort. Aussi, comme l’a toujours fait le sage et vieux Zirme, je vais faire la seule chose que je peux encore : raconter. Tout a commencé au début du mois des Espoirs, période que mon défunt ami Arliz appelait "novembre". Tout a commencé là où tout s’est fini. Tout a commencé à Blésolate, dans l’entrée de ma regrettée maison, alors que j’avais un livre à la main. Tout a commencé ainsi… »

| LeConteur.fr | Qui sommes-nous ? | Nous contacter | Statistiques |
|
Découvrir Romans & nouvelles Fanfictions & oneshot Poèmes |
Foire aux questions Présentation & Mentions légales Conditions Générales d'Utilisation Partenaires |
Nous contacter Espace professionnels Un bug à signaler ? |
3572 histoires publiées 1562 membres inscrits Notre membre le plus récent est Ludovic11 |