Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Lecture

La lame plaquée contre ma gorge est froide quand Kora me plaque contre le mur de pierre. Autour de nous, le champ de bataille est tombé dans le silence, rompu ça et là par les cris d'agonie lointains de mes compagnons d'armes. Tout n'est plus que ruines. Mes vêtements en haillons peinent à me protéger de ce vent glacé qui charrie des effluves de mort et de pourriture. La terre est retournée en tranchées boueuses, les incendies ont ravagé la plupart des bâtiments. Il s'échappe encore de certains une épaisse fumée noire. L'odeur du sang sature l'air, lourde sur ma langue. L'argent poli de l'armure de mon assaillante disparaît par endroits sous de longues traînées couleur rouille. Les plus fraîches m'appartiennent, s'échappant sans discontinuer d'une profonde plaie à mon épaule.

— C'est fini.

Sa voix est fatiguée, rauque.

— Je me suis bien battue, remarqué-je avec moquerie. Tu es en nage.

Impossible de deviner les traits cachés sous la visière de son casque, mais à en juger par la façon dont elle presse sa lame plus profondément contre ma trachée, j'ai vu juste. Des traits que je n'ai jamais vus, d'ailleurs. Après des années de combats, j'ai appris à lire ses gestes et le ton de sa voix plus clairement que n'importe quel visage.

— C'est fini, répète-t-elle, troublée. Tu ne pouvais pas gagner éternellement. Ma victoire est gravée parmi les étoiles depuis des temps immémoriaux.

Je ne peux m'empêcher de lever les yeux au ciel. Le discours sur sa destinée sacrée, que j'ai déjà entendu tant de fois. Encore.

— Épargne-moi le discours et tue-moi.

Ma voix n'est plus qu'un feulement, si bien que je lui ai presque craché au visage. Je sais très bien qu'elle ne me tuera pas ; elle ne le fait jamais. La pression contre mon cou se relâche imperceptiblement. Juste assez pour me permettre de respirer.

— Tu ne crois vraiment pas en Qisma, n'est-ce pas ?

— Pourquoi y croirais-je ? C'est ta déesse, pas la mienne.

— Es-tu vraiment prétentieuse au point de te penser en contrôle total de ta vie ? Je te pensais plus perspicace, Laurel. Toi plus que quiconque devrais savoir qu'il existe, dans ce monde, des forces au-delà de notre compréhension.

Mon sourire prétentieux me quitte immédiatement. C'est la première fois qu'elle m'appelle par mon prénom. La façon dont il sonne dans sa bouche est familière. Elle met l'accent sur la seconde syllabe, comme le faisait ma mère. Le choc me pousse à murmurer, si bas que je ne suis même pas sûre qu'elle m'entende.

— Qui es-tu ?

— Tu dois comprendre les agissements de Celle Qui Sait Tout. Ta chute était écrite bien avant ta naissance, et de ma main elle doit arriver dans cette vie. Dans la prochaine, nos retrouvailles seront peut-être plus paisibles.

— Je ne comprends pas…

Tenant toujours son épée sous mon menton d'une main, elle défait son casque de l'autre. Une longue tresse de cheveux auburn couronne sa tête et brille sous le soleil couchant. Ses pommettes sont mouchetées de taches de rousseur et rouges de fatigue.

Quand ses yeux, verts comme la mousse un matin pluvieux, rencontrent les miens, le monde entier disparaît. Un barrage s'ouvre dans mon esprit. Je suis inondée de fantômes de vies passées que je ne reconnais pas. Je me noie dans des souvenirs que je sais miens, mais qui me sont étrangers.

Dans chacun se trouve Kora.

Elle est la main dans la mienne alors que nous courons à travers de longues plaines fleuries. Le soleil est brûlant au-dessus de nos têtes, nous savons que sa peau virera au rouge d'ici peu. Et nous n'en avons cure. Nous savons l'une comme l'autre que je serai là pour panser ses plaies.

Elle est celle qui me guide dans des bois si sombres que je ne vois pas où je mets les pieds. Elle combat pour moi les monstrueuses créatures qui hantent mes cauchemars, dans l'espoir vain de me donner une nuit de sommeil paisible.

Elle est la chevalière loyale qui combat en mon nom, pour mon honneur et mon royaume.

Elle est l'oiseau perché sur mon épaule alors que je contemple le ciel, sifflant une mélodie connue de nous uniquement.

Elle est ma fille, le petit corps nouveau-né que je porte fièrement contre moi, chaud, doux, fragile.

Elle est la dame que je sers, celle que je baigne chaque jour après ses longues promenades à cheval, dont je démêle patiemment les cheveux chaque soir.

Elle est ma seconde, amie fidèle qui m'accompagne sur les flots tumultueux de l'aventure.

Elle est l'amante à qui je me confesse, la seule à connaître tous mes secrets.

Elle est la présence chaude et rassurante dans mon lit, ses mains fiévreuses contre ma peau dans la nuit froide.

Elle est mon ennemie jurée me tranchant la gorge, regardant la vie quitter mes yeux en sachant que nous nous retrouverons dans nos prochaines vies.

Et les suivantes.

Et les suivantes encore.

Elle est mon âme-sœur. Mon tout. La seule constante autour de laquelle toute mon existence gravite.

— C'est impossible…

Je tends la main vers son visage, traçant ses taches de rousseur du bout des doigts. Ma peau est si sombre contre la sienne.

— Avons-nous vraiment vécu tout cela ? Comment ai-je pu l'oublier ?

— Qisma nous a marquées comme siennes, confirme-t-elle, grave. Tu en es rarement consciente, mais je suis satisfaite fidèle prêtresse. Elle me charge de te retrouver, vie après vie, et d'obéir à son bon vouloir : te protéger, te chérir et… te tuer, si besoin.

— Pourquoi ?

Ma voix est réduite à un croassement. Je suis surprise que sa lame n'ait toujours pas tranché ma gorge. La pression de son corps contre le mien est la seule chose qui me tient encore debout. Le monde tourne autour de nous, de plus en plus vite. Ma respiration est irrégulière, sifflante. Chaque inspiration est douloureuse pour mes poumons fatigués. Mes jambes sont peut-être trop faibles pour me soutenir, mais j'agrippe son visage avec force. Mes ongles sales laissent des marques rouges dans la peau laiteuse de ses joues. Je ne veux pas la laisser partir.

Elle semble surprise par ma question, comme si elle n'y avait jamais réfléchi.

— Parce que c'est notre destin.

— Parce qu'elle te le demande, la corrigé-je. Mais nous sommes plus fortes que cela, non ? Je ne crois pas au destin, à la fatalité, ni aux autres noms de ta déesse. Nous sommes responsables de nos vies. Nous pourrions nous échapper, fuir les batailles et nos royaumes. Nous pourrions trouver une maison à la campagne et vivre ensemble, comme nous l'avons toujours fait, dans tous ces souvenirs. Pourquoi nos vies devraient-elles finir ici ? Nous pouvons nous choisir l'une et l'autre. Tu peux me choisir.

Le sang est délicieusement chaud contre ma poitrine. Elle a finalement choisi d'affermir sa poigne sur son épée, juste assez pour trancher la peau délicate de ma gorge offerte. L'arme tombe au sol dans un tintement métallique qui semble si loin. Mes genoux lâchent une fois pour toutes, et je me serais effondrée si elle ne m'avait pas tenue fermement, son front pressé contre le mien.

— Je savais que tu allais te battre.

Le souffle de ses murmures réchauffe la peau de mon visage. Je n'ai jamais entendu ces douces intonations dans sa voix. Ses yeux sont voilés d'un mélange d'émotions que je ne peux distinguer : culpabilité, appréhension, tristesse, amour. Des larmes effacent les traînées sanglantes que mes doigts ont laissées sur ses joues.

— Tu te bats toujours pour nous. Mais je ne peux pas désobéir.

Des ombres envahissent peu à peu la périphérie de mon champ de vision. Je ne peux me concentrer que sur ses yeux. Ses magnifiques yeux verts, pailletés d'or. Je rassemble toutes mes forces pour murmurer quelques mots de plus avant que ma conscience ne me quitte.

— La prochaine fois, peut-être.


Texte publié par White Acacia, 27 septembre 2026 à 13h37
© tous droits réservés.
«
»
Lecture
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
3571 histoires publiées
1562 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Ludovic11
LeConteur.fr 2013-2026 © Tous droits réservés