Le marteau tomba. Le métal cria, un son clair, solitaire dans le silence de l'atelier. Wael le souleva, regarda la lame. Jamais droite du premier coup.
Il ralluma la forge. Les braises rougeoyèrent, avalèrent le fer. La chaleur lui brûla la gorge. Il avala la poussière métallique sans pouvoir l’éviter. Ses mains gantées tenaient les pinces avec une précision mécanique.
Dehors, Waraya préparait le Festival des Découvertes. Des enfants couraient dans les ruelles, des rubans jaunes et blancs attachés aux poignets. Les échoppes se montaient sur la place centrale. Les rires, les cris, le bruit des charrettes sur les pavés se faisait entendre.
Wael n'écoutait pas.
Il retira la lame du feu, la frappa. Une fois. Deux fois. Le rythme était hypnotique. Transformer la matière brute. Encore et encore chaque jour.
La porte grinça.
Un homme entra, large, le visage rougeaud, une odeur d'ail et de tabac. Il jeta un regard sur l'atelier avec dédain.
« C'est toi le forgeron ? »
Wael posa le marteau.
« Oui. »
« On m'a dit que t'étais pas cher. »
Pas un compliment. Wael hocha la tête malgré tout.
« Qu'est-ce qu'il vous faut ? »
L'homme sortit une lame ébréchée de sa ceinture, la jeta sur l'établi.
Elle heurta le bois avec un claquement sec. Une lueur pâle pulsait au cœur du métal, jaune maladif, comme une bougie mourante. Wael reconnut immédiatement le travail : lumière-essence bas de gamme, instable. Une lame bourgeoise aurait brillé d'un éclat pur. Celle-ci ressemblait à une flaque d'huile éclairée par en dessous.
« Répare-moi ça, tu veux bien ? »
Wael examina la lame. Mauvais acier, mal entretenue. La lumière tremblotante trahissait des fissures internes dans l'essence. Trois jours de travail, minimum. Peut-être quatre.
« Quinze aubes. »
L'homme cracha au sol.
« Quinze ? Pour si peu ? Je te paierai dix, pas plus. »
« Quinze. »
« Dix ou je vais ailleurs. »
Wael soutint son regard. L'homme ne cilla pas. Ils se jaugèrent quelques secondes.
« Douze. »
« Dix. »
Un silence. Puis Wael céda face à son obstination. Il avait besoin de cet argent.
« D'accord. »
L'homme sourit, fier de lui, un sourire qui ne montait pas jusqu'aux yeux.
Wael désigna la lame du menton.
« La lumière, on la laisse telle quelle ? »
Le sourire disparut. L'homme se raidit. Ses mâchoires se serrèrent. Il émit un grognement sourd, quelque part entre l'approbation et la rage contenue. Il ne dit rien. Impossible d'ouvrir la bouche. Wael le vit dans ses yeux : la honte. La conscience aiguë que Wael comprenait ce que valait cette lame pathétique.
L'homme tourna les talons, presque trop vite.
« Ça a intérêt à être prêt dans trois jours ! »
La porte claqua violemment.
Wael attendit que les pas s'éloignent dans la ruelle. Puis il murmura, un demi-sourire aux lèvres :
« Ça le sera, Votre Altesse. »
Il souleva la lame. La lumière agonisante clignotait toujours, comme si elle aussi était épuisée. Il aurait pu tenir bon sur les douze aubes au moins, trop tard maintenant. Trois jours pour réparer ça. Dix aubes. Une misère.
Il entendit des pas dans la ruelle. Quelqu'un s'approchait de la forge.
Ayram entra.
C'était un homme d'une soixantaine d'années, peut-être plus, difficile à dire. Cheveux blonds tirant sur le blanc, yeux bleus d'une intensité troublante, visage creusé. Il vivait seul dans une petite maison à deux rues de là, ne parlait à presque personne. Les gens du quartier se méfiaient de lui. Trop silencieux. Trop... marginal.
Mais il avait toujours été bienveillant avec Wael. Passait de temps en temps acheter quelques outils, prêtait des livres. Des vieux livres d’histoire.
« Wael. » dit-il d’un ton presque solennel.
« Ayram. » sa réponse suivait le même ton.
Ayram posa une petite faucille sur l'établi.
« Elle est émoussée. Tu peux l'aiguiser ? »
« Oui. Deux aubes. Demain. »
Ayram hocha la tête, sortit les pièces, les posa sur l'établi.
Puis il resta là un moment, regardant Wael travailler.
« Tu lis en ce moment ? » demanda-t-il finalement.
« Quand je peux. »
« J'ai un nouveau livre qui pourrait t’intéresser. »
Wael leva les yeux.
« Lequel ? »
« Les sans-dons, une création de Luskamira. » lit-il en tenant un vieil ouvrage éreinté.
Wael acquiesça.
« J’y jetterai un œil. »
Ayram sourit, un sourire discret, presque imperceptible.
« Le voilà, tu pardonneras l’état, mais au moins cette fois les pages ne s’envoleront pas. »
Il déposa le livre sur un tabouret.
« Ça ne m’a jamais dérangé. »
Les lèvres d’Ayram s'étirent légèrement à nouveau, puis tourna les talons, s'en alla sans un mot de plus.
Wael le regarda partir.
Ayram était étrange. Mais au moins, il ne jugeait pas et payait le prix juste.
Deux heures plus tard, midi sonna.
Wael éteignit la forge, accrocha son tablier.
La maison n'était qu'à quelques rues, mais Szayuwa était une blessure ouverte avant d'être un quartier. Le plus bas de Waraya, là où la ville s'écrasait sur elle-même, là où les bâtiments penchaient, non pas comme des vieillards fatigués, mais comme des condamnés qui ont cessé de lutter. L'air sentait l'humidité, la fumée des cuisines modestes, et une odeur plus âcre, comme une résignation.
Plus haut, beaucoup plus haut, la lumière régnait. Les tours ministérielles accrochées aux flancs de la montagne grise semblaient flotter, leurs coupoles de cristal captant la lumière comme des miroirs tendus vers un dieu absent. La ville montait, grimpait, s'étirait vers le ciel dans une ascension vertigineuse de pierre blanche et de symboles lumineux. Des lueurs émeraudes, vermeilles, turquoises dansaient le long des façades, projetaient leurs reflets jusque dans les ruelles boueuses de Szayuwa. Les bas quartiers vivaient de la lumière des hauteurs car les pauvres vivent des miettes des nobles.
Waraya grimpait vers le ciel, fuyarde. Comme pour oublier que tout ce faste reposait sur des épaules courbées et des murs qui penchent.
Szayuwa, tout en bas, croupissait dans l’ombre des quartiers hauts. Une ombre qui n’abritait pas du soleil, seulement du pouvoir.
Il remonta la ruelle principale, croisant des silhouettes éreintées. Une vieille femme épluchait des légumes sur le pas de sa porte. Un enfant pieds nus traînait un bout de bois dans la poussière qui lui maquillait aussi le visage.
« Jeune homme ! »
Il se retourna.
Un homme approchait, la cinquantaine, maigre, le dos voûté. Un sans-don. Wael reconnut son visage.
« Jeune homme » répéta l'homme en s'approchant. Il souriait, un sourire édenté mais sincère. « Je voulais te remercier encore. Pour la bêche. Grâce à toi j'ai pu finir les labours. »
Wael haussa les épaules.
« C'était rien. »
« Au contraire, c'est beaucoup pour nous, personne ne nous l’aurait réparé gratuitement. » L'homme posa une main sur son épaule, brève, maladroite. « Ma femme disait que personne voudrait nous aider. » Il secoua la tête. « Elle avait tort. »
Wael esquissa un sourire nerveux, petit, à peine visible, et hocha la tête.
« Bon Festival. »
« À toi aussi. »
Wael continua son chemin.
Derrière lui, il entendit l'homme parler à quelqu'un, probablement sa femme.
« Tu vois, il a la lumière où il faut lui, Certains ont plus de valeur que tous les autres yeux brillants réunis. »
Wael ne se retourna pas.
Une paire de minutes plus tard, il poussa la porte de chez lui.
L'intérieur était sombre, frais après la rue. La maison était petite, deux pièces. La pièce principale servait de cuisine et de salon. Les murs de pierre étaient blanchis à la chaux, le sol de terre battue balayé. Une table en bois occupait le centre, et dans le coin une armoire.
La fenêtre était petite, ses volets bleus s'écaillaient. Près de la cuisinière, un matelas plié contre le mur : le coin de Wael.
Une porte sans serrure séparait la pièce principale de la chambre de ses parents.
Ça sentait la soupe qui mijotait, le bois brûlé de la cuisinière, et les herbes médicinales, camomille, sauge, qu'ils utilisaient pour sa mère.
Son père se tenait devant la cuisinière, le dos courbé, une main sur sa canne.
« Wael. »
« Papa. »
Jaruwan ne se retourna pas tout de suite. Il continua de touiller.
« J'ai fait une soupe. Comme elle l’aimait. »
Wael s'approcha, regarda dans la marmite. Des légumes coupés grossièrement, du bouillon trouble. Son père essayait.
« Ça sent bon. »
Jaruwan sourit faiblement.
« Garde ton sarcasme pour toi. »
Ils ne dirent rien pendant un moment. Le silence était habituel.
« Elle a mangé ? » demanda Wael.
« Oui. Vers onze heures. Puis elle s'est rendormie. Elle est très faible aujourd'hui. »
Wael opina. Il prit un bol, versa la soupe. Son père s'assit lourdement, la jambe droite tendue. Wael posa un bol devant lui, garda l'autre.
Les cuillères frottaient contre la céramique. Les lèvres se décollaient avec un léger bruit humide.
Jaruwan posa finalement sa cuillère.
« Tu comptes faire quelque chose ce soir ? »
Wael haussa les épaules.
« Pas vraiment. »
Wael releva les yeux. Son père ne le regardait pas, fixait son bol.
« Je pensais rester avec maman. »
« Elle dort. Le médecin a dit qu'elle dormirait probablement toute la soirée. »
Wael hésita. C'était vrai. Sa mère avait à peine ouvert les yeux ce matin.
« Je ne sais pas. »
Jaruwan touilla sa soupe lentement.
Un silence.
« J'irai peut-être voir Fiquwy et Daoned. » dit Wael. « Si j'y vais. »
« C'est bien. Vas-y avec tes amis. » Son père but une gorgée. « Moi j'irai avec ta tante. »
Wael fronça les sourcils.
« Tante Niszaya ? »
« Oui. En secret. Quwaen sera avec ses collègues ce soir, il n’en saura rien. »
Wael serra les dents. Quwaen. Ce connard.
Ça faisait quinze ans maintenant. Quinze ans depuis ce soir où Wael rentrait avec Jisqaen, et qu'une de ses lentilles était tombée dans la rue. Son cousin avait tout vu. Les yeux de Wael, ternes, sans éclat. Pas de lumière jarami. Jisqaen avait couru tout raconter à ses parents le soir même.
Niszaya avait pleuré. Puis elle était venue le lendemain, seule, avait serré Wael dans ses bras. Elle avait dit qu'elle comprenait. Que ça ne changeait rien. Qu'il restait son neveu.
Mais Quwaen avait hurlé. Trahison. Opprobre. Honte sur la famille. Il avait interdit à Niszaya et Jisqaen de leur adresser la parole. Ni à lui, ni à ses parents.
Elle obéissait. En apparence. Mais tous les deux ou trois jours, avant l'aube, elle déposait de la nourriture devant leur porte depuis l’accident de son frère.
« Elle a laissé quelque chose aujourd’hui ? » demanda Wael.
« Oui. »
« Ce matin. Du pain, des légumes, un peu de viande séchée. Elle les a laissés devant la porte avant l'aube. »
« Elle devrait pas. »
«Je sais. Mais elle le fait quand même. » Il soupira. « Je la remercierai ce soir. Discrètement. »
Wael repoussa son bol, à moitié vide.
« Et maman ? Si elle a besoin de quoi que ce soit ? »
Jaruwan se leva, claudiqua jusqu'à l'établi. Il revint avec deux petits miroirs, pas plus grands que la paume d'une main. Les bords étaient gravés de symboles lumineux, des marques fines qui captaient la lumière ambiante.
« Jisqaen nous a trouvé ça. Fréquence privée. »
Depuis que son cousin avait coupé les ponts avec son père, il faisait ce qu'il pouvait pour les aider.
Il en tendit un à Wael.
« Les fameux miroirs de distance hein ? »
« Tout à fait, si ta mère a un problème, elle flash trois fois. Tu verras la lumière, même de loin. Tu fais pareil si t'as besoin. »
Sur le bord, une inscription en jarami : Pa'kura-Sewal. Septième tonalité d'ambre. La fréquence d'accord. Privée. Seuls les deux miroirs appairés sur cette tonalité pouvaient échanger des signaux.
« Ça marche vraiment ? »
« Jisqaen dit que oui. Faut juste qu'il y ait de la lumière. Solaire ou lunaire, peu importe. Et une ligne de vue dégagée, sinon ça passe pas. »
Wael glissa le miroir dans sa poche.
Ils mangèrent sans parler pendant un moment.
Wael jeta un coup d'œil vers le rideau qui séparait la chambre. Il entendait la respiration de sa mère, faible, irrégulière. Il voulait aller la voir. Mais elle dormait. Il ne voulait pas la réveiller.
Jaruwan suivit son regard.
« Elle va mieux que ce matin. Ne t'inquiète pas. »
Wael opina sans conviction.
Ils finirent de manger en silence. Puis Jaruwan se leva, reprit sa canne.
« Je retourne à la forge cet après-midi. J'ai une commande à finir. »
« Tu es sûr ? Ta jambe... »
Jaruwan posa une main sur l'épaule de Wael. « Repose-toi un peu. Ou lis. Tu passes ton temps à travailler. » Son regard était teinté de culpabilité.
Wael acquiesça.
Son père sortit en boitant.
L'après-midi s'écoula lentement.
Wael retourna à la forge vers quatorze heures. Son père était penché au-dessus de l'enclume, une lame posée devant lui sur un support de velours noir. Il travaillait la lumière-essence, les mains gantées de cuir fin, manipulant de minuscules burins graveurs.
La lame brillait déjà faiblement, un éclat argenté stable, bien plus pur que la lueur maladive de celle du client ce matin. Son père murmurait des mots en jarami ancien, traçant les glyphes d'ancrage dans le métal avec une précision millimétrique.
Le genre de travail minutieux qui monopolisait l'établi entier pendant des heures.
« Je te dérange pas ? » demanda Wael depuis le seuil.
Jaruwan leva les yeux, secoua la tête.
« Non. Mais je vais en avoir pour un moment. Et j'ai besoin de tout l'espace. »
« Je ferais pas de bruit. »
Il s'installa sur un tabouret dans le coin opposé. Le livre qu'Ayram lui avait prêté était posé sur une petite table basse.
Les Sans-dons, création de Luskamira.
Il l'ouvrit, lut en silence pendant que son père travaillait la lumière-essence. Le bruit régulier des burins graveurs créait un rythme apaisant.
Le livre racontait l'expansion de Luskamira, le royaume des Scindés, vers l'an 6100. Une période qu'on appelait la Terreur de l'Ombre.
Wael tourna les pages lentement, absorbé.
Luskamira avait entièrement annexé deux royaumes : Nanq’amira, celui des Insufflés, et Alimira, celui des Médians. Deux peuples entiers dont la culture, la langue et le don avaient été effacés de l'histoire.
L'auteur décrivait les méthodes employées par l'élite luskamiri. Camps d'assimilation. Torture systématique. Propagande culturelle. Tout pour briser le lien entre les porteurs et leur don. Pour arracher leur essence jusqu'à ce qu'il ne reste rien.
Les survivants n'avaient plus rien. Pas de don. Juste leur corps. Leur langue avait été interdite, leurs temples détruits, leurs textes brûlés.
Les sans-dons.
Wael s'arrêta sur un paragraphe :
Les sans-dons erraient sans but, fantômes de royaumes disparus. Certains restèrent dans les territoires annexés, soumis à leurs nouveaux maîtres. D'autres partirent, cherchant refuge ailleurs. Mais partout, on les rejetait. Car ils incarnaient la peur ultime : que les dons, hérités des premiers jours du monde, pouvaient s’éteindre. Que même l’origine avait une fin.
Il continua à lire.
L'après-midi avançait. La lumière qui entrait par la fenêtre de la forge changea, passant du blanc au doré. Son père travaillait toujours en murmurant, traçant les glyphes d'ancrage avec une précision millimétrique.
Le livre continuait. Luskamira avait ensuite tourné son regard vers Jarammira. Les Scindés voulaient les routes maritimes, les cols, les cristaux. Mais surtout, ils voulaient éviter que Jarammira ne rallie le Conseil Continental contre eux en présentant leur expansionnisme comme une menace pour tout le continent.
Pendant cette guerre se déroula la fameuse bataille de Surima que Wael connaissait par cœur.
Après cette guerre, le Conseil Continental, récemment formé, avait banni Luskamira du continent. Les Scindés s'étaient exilés en Elysera, conservant seulement deux ou trois comptoirs en K'urawan.
Le livre se terminait ainsi :
Le Conseil Continental reconnut finalement les sans-dons comme habitants légitimes du continent, après des décennies de débat. Ils avaient droit à la protection et à la résidence dans tous les royaumes. Mais le mal était fait. Les Insufflés et les Médians n'existaient plus. Seuls restaient leurs descendants. Sans don. Sans mémoire. Sans passé. Certains voient dans l’effacement de ces peuples la preuve que les dieux ont définitivement abandonné K’urawan. D’autres y lisent au contraire une épreuve pour mériter leur retour.
Wael referma le livre, pensif.
Son père posa ses burins, s'essuya le front.
« Encore plongé dans tes lectures ? »
« Oui. »
Jaruwan s'approcha en boitant, s'appuya contre l'établi.
« C'est quoi cette fois ? »
« La Naissance des Sans-Dons. »
Jaruwan acquiesça lentement.
« Ah. Les Scindés. »
« Tu connais bien le sujet ? »
« Un peu. On en parlait à l'école, quand j'étais jeune. » Il marqua une pause. « Qu’en dit ton bouquin ? »
Wael haussa les épaules.
« Pas bien plus que ce que je savais déjà. »
« C'est une histoire sombre. »
Le jeu de mots involontaire arracha un sourire à Wael. Puis il réfléchit un moment.
« Tu crois qu'ils n'ont vraiment plus rien en eux ? Pas même une petite once ? » demanda Wael.
Jaruwan haussa les épaules. « Ça fait quatre cents ans. Si un don devait revenir, il serait revenu. »
« Et les autres royaumes ? Pourquoi ils n'ont pas réagi ? »
« Ils avaient peur. » Le regard de son père s'assombrit. « La peur, ça paralyse. Et Luskamira savait s'en servir. »
Wael serra les mâchoires.
« C’est de la pure lâcheté. C'est injuste. »
« Oui. » Jaruwan posa une main sur son épaule. « Mais c'est comme ça. Les sans-dons vivent parmis nous maintenant. La situation est figée. Et on les traite encore comme des fantômes. Il leur reste quelques vieux mots comme vestige de leur langue, rien de plus. »
Wael ne dit rien. Il pensait aux sans-dons qu'il avait croisés dans les quartiers bas. Ceux qui travaillaient les métiers les plus durs. Ceux qu'on regardait à peine.
Ceux qui, comme lui, ne se vêtissent que de l’invisible.
Ils restèrent silencieux un moment. Puis Jaruwan se redressa.
« Allez. Je dois finir ce travail. Toi, va te préparer pour le Festival. Et arrête de te prendre la tête avec ces vieilles histoires. »
Wael sourit faiblement.
« À plus tard papa. »
Il rentra chez lui vers dix-huit heures.
Il monta à l'étage, versa de l'eau dans une bassine, se lava. La crasse de la forge partait lentement, suie, sueur, odeur de métal chauffé. Il frotta son visage, ses bras, son torse, révélant sa peau pâle couverte de petites brûlures.
Il enfila une chemise propre, blanche, simple, un peu trop grande pour lui. Un pantalon sombre. Ses gants, toujours.
Il redescendit.
Sa mère était réveillée. Elle était assise sur le bord du lit, soutenue par des oreillers. Ses yeux pétillaient quand elle le vit.
« Mon fils. Que tu es beau. »
La chambre était petite, séparée de la pièce principale par une porte usée. Elle sentait les herbes médicinales et en dessous, une odeur plus latente. La maladie.
Dalawa était allongée sur le lit, une couverture mince remontée jusqu'à la poitrine. Ses cheveux gris étaient étalés sur l'oreiller, emmêlés. Son visage, autrefois plein, chaleureux, avec des joues rondes et des fossettes quand elle souriait, était creusé maintenant, pâle comme la cire d'une bougie presque consumée. Ses pommettes saillaient. Ses lèvres étaient sèches, gercées. Sa respiration était courte, sifflante par moments.
Mais ses yeux pétillaient encore quand elle vit Wael entrer.
Wael s'assit au bord du lit. Le matelas s'affaissa légèrement sous son poids. Il entendit sa mère inspirer brusquement, comme si le mouvement lui causait une douleur sourde. Il posa sa main sur celle de sa mère.
Sans gants.
Il avait enlevé ses gants dans la pièce d'à côté. C'était la seule personne avec qui il faisait ça. La seule personne qu'il pouvait toucher peau contre peau sans que tout s'effondre.
Sa main était froide. Trop froide pour un jour d'été. Les os saillaient sous la peau fine, presque translucide. Il sentit son pouls, faible, irrégulier.
« Maman. »
« Tu as mangé ? »
« Oui. Ton père a fait de la soupe. » Elle sourit faiblement. « Il a essayé. »
« Il s’améliore pas ! »
Un silence. Dalawa toussa, une toux sèche, rauque, douloureuse. Son corps se contracta, ses doigts serrèrent ceux de Wael. Il attendit que ça passe, impuissant, la gorge serrée. La toux dura presque une minute. Quand elle s'arrêta enfin, Dalawa haletait, les yeux humides. Une trace de sang colorait le coin de ses lèvres. Elle l'essuya discrètement avec le drap, pensant que Wael n'avait pas vu.
« Ça va ? » demanda Wael, la voix plus rauque qu'il ne l'aurait voulu.
« Oui. Oui, ça va. »
Mais ça n'allait pas. Wael le voyait. Chaque jour, elle était un peu plus faible. Chaque jour, la toux durait un peu plus longtemps. Chaque jour, il y avait un peu plus de sang. Il serra les dents.
« Tu vas au Festival ce soir ? » demanda-t-elle après avoir repris son souffle.
« Oui. » Wael esquissa un sourire sans joie. « Faire un tour rapide, prendre l’air. »
Dalawa le regarda longuement. Ses yeux bleus, encore brillants malgré la maladie, scrutaient son visage comme si elle cherchait à graver chaque détail dans sa mémoire.
Sa voix se raffermit légèrement, puisant dans une réserve de force qu'elle n'avait presque plus. « Tu es exceptionnel. Tu l'as toujours été. Et peu importe ce qu'ils disent, peu importe ce qu'ils pensent... ne l'oublie jamais. »
Wael sentit sa gorge se serrer. Il opina, incapable de parler. Sa vision se brouilla légèrement.
Dalawa sourit, ce sourire chaleureux, rassurant, qui le réchauffait encore malgré tout. Malgré la maladie. Malgré le temps.
« Laysa y sera sûrement. »
Wael détourna les yeux.
Elle le regarda avec un regard qui savait, un regard tendre, complice, mais sans insister.
« Peut-être. »
Dalawa ne dit rien de plus. Elle serra juste sa main, sourit doucement.
« Va. Profite du Festival. Pour moi. »
Wael se pencha, embrassa son front. Sa peau était chaude. Trop chaude.
Il se leva, remit ses gants. S'arrêta au rideau, la main sur le tissu. Voulut se retourner, la regarder encore une fois. Mais il ne le fit pas et serra les dents.
Le soir tombait sur Waraya.
Wael sortit de chez lui vers la septième heure. Le soleil caressait les crêtes des montagnes à l'ouest, projetant des ombres longues et dorées sur la ville. L'air fraîchissait, portant avec lui les odeurs de viande grillée, de pain chaud, d'épices.
Il remonta les ruelles de Szayuwa, laissa le quartier pauvre derrière lui. Les maisons commencèrent à changer, moins affaissées, mieux entretenues.
Wael traversa Nayquwa, quartier de la classe moyenne, artisans, petits commerçants. Les rues s'élargissaient, les pavés se faisaient plus réguliers et l’air y était plus agréable. Les gens qu'il croisait portaient des vêtements plus propres, moins rapiécés.
La richesse semblait croître au rythme des rues montantes.
Il passa devant la Tour du Spectre.
Un bâtiment imposant, une tour de pierre blanche qui s'élevait sur douze étages, dominant tout le quartier administratif. Le siège du Ministère de l'Obturation. Des fenêtres étroites perçaient les murs à intervalles réguliers, et au sommet, une coupole de verre prismatique captait les derniers rayons du soleil. La lumière se décomposait en traversant le cristal, projetant sur les toits environnants un arc-en-ciel mouvant, rouge, orange, jaune, vert, bleu, violet, qui faisait danser les couleurs sur les façades comme si la ville elle-même prenait feu sous un spectre de flammes.
Des bannières jaunes et blancs pendaient des balcons, les couleurs théocratiques, omniprésentes durant le Festival.
En bas de la tour, près de l'entrée principale gardée par deux statues de Grands Éclairés, un groupe de personnes discutait. Des fonctionnaires. Ils portaient tous l'uniforme du Ministère, tuniques blanches brodées de fils dorés, avec le symbole de l'Obturation cousu sur la poitrine.
Et parmi eux, Jisqaen.
Il parlait avec animation, gesticulant, expliquant quelque chose. Les autres l'écoutaient attentivement.
Wael allait passer son chemin quand Jisqaen leva les yeux.
Leurs regards se croisèrent.
Jisqaen s'excusa auprès de ses collègues, s'approcha rapidement.
« Wael ! »
Wael s'arrêta.
« Jisqaen. »
Ils s'étreignirent brièvement, une accolade fraternelle, bras autour des épaules, rapide mais réelle.
« Je pensais pas te voir ici, à l’air libre ! » dit Jisqaen en reculant d'un pas.
« Moi non plus. »
Jisqaen sourit, mais son sourire s'atténua légèrement.
« Comment tu vas ? »
Wael haussa les épaules.
« Comme d'habitude. »
Jisqaen jeta un coup d'œil vers ses collègues qui attendaient, puis reporta son attention sur Wael.
« J'ai des nouvelles. Ministre Qaray est très malade, le pauvre. Gravement. Les médecins n’ont pas encore identifié la maladie mais disent qu'il ne passera pas l'hiver. »
« Et ? »
« Le bon côté c’est qu’il y a un vote qui approche. Pour choisir son successeur. »
Wael le regarda.
« Ils te veulent, toi. »
Jisqaen sourit faiblement.
« Certains, oui. Pas tous. »
« Je m’en doute… »
« Certains disent que je suis trop jeune. Que j'ai pas assez d'expérience. Que mes idées sont... » Il chercha le mot. « Déviantes. »
« Tes idées réformistes. »
« Le royaume en a besoin. »
Un silence.
« Jisqaen. »
« Quoi ? »
« Arrête. »
Jisqaen fronça les sourcils.
« Arrêter quoi ? »
« Arrête de te battre pour ça. Pour des cas comme moi. »
Jisqaen secoua la tête.
« C'est pas que pour toi, Wael. C'est pour tous ceux qui..»
« Je sais. » Wael l'interrompit doucement. « Je sais que c'est plus large. Mais ça ne sert à rien. Le système ne changera pas. Pas avant des siècles. »
« Si je deviens ministre, je peux..»
« Tu peux quoi ? Être ciblé d’assassinat ? Convaincre une partie du peuple ? » Wael le regarda droit dans les yeux. « Les hautes sphères là haut, elles laisseront rien faire. Une véritable réforme prendra des décennies. Si ça arrive un jour. Et d'ici là... » Il haussa les épaules. « Ça change quoi pour moi maintenant ? »
Jisqaen serra la mâchoire. Il détourna le regard vers la Tour des Rayons.
« Je suis convaincu que ça peut changer plus vite que tu ne le crois. »
Wael posa une main sur son épaule, un geste rare entre eux.
« J’espère avoir tort cousin. Réellement. Continue. Parce que c’est ta cause. Mais n’attend pas de miracles, t’as choisi un combat très difficile. »
Jisqaen le regarda. Ses yeux brillaient, pas de larmes. De frustration. D'impuissance.
« J’aimerais... » Sa voix se cassa légèrement. « J'aimerais simplement que tu aies une vie normale. Que mon cousin puisse... »
« Je sais. »
Ils restèrent silencieux un moment. Un de ses collègues l'appela depuis l'entrée de la Tour.
Jisqaen soupira.
« Je dois y aller. Mais... je passerai chez tes parents cette semaine. Déposer quelques vivres. Du pain. Des remèdes pour ta mère. »
« Merci. »
Jisqaen tendit la main, serra celle de Wael, une poignée de main ferme, brève.
« Va profiter du Festival. Oublie tout ça pour une nuit. »
Wael sourit faiblement.
« À bientôt, cousin. »
« À bientôt. »
Jisqaen retourna vers ses collègues. Wael le regarda s'éloigner, puis continua son chemin.
Il entra dans la vieille ville.
Les rues s'élargissaient encore. Les bâtiments devenaient plus grands, plus ornés. Des colonnes de marbre encadraient les portes. Des balcons sculptés surplombaient les rues. Les lanternes étaient déjà allumées, pas de simples lanternes de papier, mais des structures élaborées en fer forgé et verre coloré, suspendues à des chaînes de bronze.
Et partout, des échoppes montées spécialement pour l’occasion.
Pas de simples kiosque. C'était le marché du Festival, une célébration de l'artisanat d'exception. Les meilleurs produits qui prenaient des mois à fabriquer. Les joyaux des artisans. Des objets peut-être communs dans le royaume, mais d'une qualité si rare qu'ils pouvaient se transmettre aux enfants, aux petits-enfants.
Wael ralentit, observa.
Un maître verrier exposait ses créations, des cristaux de photocure finement taillés qui soignent grâce à la chaleur de la lumière. Mais ceux-là étaient d'une qualité exceptionnelle : parfaitement transparents, avec des inclusions internes qui créaient des motifs lumineux complexes une fois activés.
« Ces cristaux ont un curseur pour régler la température souhaitée. Quinze ans d'apprentissage pour arriver à ce résultat. » disait le verrier à un client. « Et chaque pièce est unique. Impossible à reproduire à l'identique. Toutes mes pièces sont durables, elles tiendront jusqu’au retour des Dieux ! »
Le client, un homme âgé en robe de soie, acquiesçait, impressionné.
Plus loin, un ébéniste montrait des coffrets équipés de serrures à réaction lumineuse. Le mécanisme était invisible de l'extérieur, juste du bois sculpté magnifiquement. Mais quand on approchait une fréquence lumineuse spécifique, la serrure s'ouvrait d'elle-même. Le bois était incrusté d'ivoire et de nacre, les motifs d'une finesse incroyable.
Wael s'arrêta devant l'un des coffrets, passa la main sur le bois. Il était lisse, chaud. Wael avait appris à percevoir ces choses-là à travers ses gants.
« Artisan de père en fils ! Vous ne trouverez ce savoir-faire nulle part ailleurs. » dit l'ébéniste avec fierté.
Wael lui sourit et s'éloigna lentement.
Il passa devant d'autres échoppes.
Des miroirs de distance. Rien à voir avec celui que son père lui avait donné ce matin. Ceux-là étaient montés sur des socles de bronze, gravés de motifs élaborés, certains équipés de pivots pour suivre les astres. Du matériel professionnel. Du matériel que des gens comme lui ne pourraient jamais s'offrir.
Des photocadrans, instruments qui suivaient la position du soleil et de la lune. Les plus simples indiquaient l'heure. Les plus sophistiqués calculaient également les phases lunaires, les cycles solaires, les équinoxes. Essentiels pour planifier les rituels, les expéditions, et toutes les tâches quotidiennes qui dépendaient des astres. Certains étaient portables, véritables merveilles d'ingénierie qui tenaient dans la paume.
Tout ici était exceptionnel. Pas produit en masse. C'étaient des objets qu'on transmettait à ses enfants. C’était la crème de l’artisanat du royaume.
Wael observait, fasciné malgré lui.
C'était beau. Même si c'était inaccessible.
Il continua d'avancer à travers la foule, remontant vers le cœur du Festival, pour finalement arriver sur la place principale.
La place P’ayra ne s’ouvrait pas : elle se donnait en spectacle. Une mer de lumière figée, une étendue de marbre et d’orgueil, longue de deux cents pas, large de cent. Les bâtiments qui la ceinturaient n’étaient pas des édifices : des mémoires debout. L’ancien palais des Premiers Éclairés, la bibliothèque des Rayons, le théâtre du Prisme, tous tournaient le dos aux ruelles sales de Szayuwa, tous regardaient le ciel, comme si la ville avait honte de ses fondations. Comme si elle se voulait divine.
Au centre, la statue n’était pas un hommage, mais une proclamation. P’ayra le Cartographe, six mètres de marbre blanc, scrutait l’horizon d’un œil qui ne clignait jamais. Dans sa main droite, une torche perpétuelle, une vraie torche enchantée qui brûlait sans jamais s'éteindre, sa flamme dorée dansant doucement dans la brise du soir. Une flamme qui ne brûlait rien, ne réchauffait personne, mais dont la lueur se voyait depuis chaque recoin de la ville.
Dans sa main gauche, il tenait une carte dépliée, une carte sculptée avec une précision incroyable, chaque montagne, chaque rivière visible. Le visage de P'ayra était tourné vers l'horizon, déterminé, visionnaire. Ses yeux semblaient chercher au loin, de nouveaux territoires, de nouvelles vérités.
Au pied du piédestal, une plaque de bronze gravée racontait son histoire :
« P'ayra le Cartographe, créateur des cartes à réaction lumineuse. Il révéla les routes perdues, traça les chemins nouveaux, et fit circuler vivres et espoir à travers le royaume. Par sa lumière, les familles se retrouvèrent et les peuples s'unirent. »
Wael s'arrêta devant la statue, leva les yeux.
Wael détourna le regard. Il n’aurait jamais les moyens d’acheter ne serait-ce qu’une de ces cartes.
La place était bondée.
Des milliers de personnes se pressaient partout. Des familles entières, des couples, des groupes d'amis, des vieillards appuyés sur des cannes. Tout le monde portait les couleurs du Festival, jaune et blanc. Des rubans attachés aux poignets, des écharpes, des chapeaux, des robes brodées.
Des lanternes étaient suspendues partout, entre les toits, au-dessus des rues adjacentes, attachées aux balcons. Elles se balançaient doucement dans la brise, projetant des ombres dansantes sur les pavés.
Des cristaux luminescents étaient accrochés entre les lanternes, de petits fragments de quartz enchantés qui brillaient d'un éclat blanc-bleu presque vivant. Quand le vent les faisait tourner, ils renvoyaient des éclats de couleur, jaune, orange, parfois un violet profond, sur les murs des bâtiments environnants.
L'air était épais de bruits et d'odeurs.
Les cris des marchands. Les rires. Les conversations qui se mêlaient en une rumeur indistincte. L'odeur de viande rôtie, agneau, poulet, peut-être du porc. L'odeur de bière, de vin chaud épicé, de pain fraîchement sorti du four.
Au centre de la place, le grand brasier n'était pas encore allumé. Mais le bois était empilé haut, prêt. Autour du brasier, une estrade avait été montée pour les officiels, les ministres, les Lueurs, le Grand Éclairé s'il venait.
Wael avança lentement dans la foule.
Les gens le frôlaient sans le voir. Une femme le bouscula légèrement en passant, ne s'excusa pas. Un enfant courut entre ses jambes, faillit le faire trébucher.
Wael ne réagit pas. Il était habitué.
Il passa devant une échoppe où un marchand vendait du vin. Il s'arrêta.
« Combien ? »
Le marchand, un homme gras avec une moustache épaisse, leva les yeux.
« Une aube, la bouteille du coin. Trois pour le Quyawi. »
Wael sortit une pièce, la posa sur le comptoir.
Le marchand prit les pièces, ouvrit la bouteille en verre sombre et lui tendit avec un verre. Wael but une gorgée.
Très amère. Peu de saveurs. Un arrière-goût de vinaigre et d’alcool.
Parfait.
Il continua à marcher, la bouteille à la main.
Il se dirigea vers la fontaine de Quramy le Brave.
Elle se dressait à l'extrémité nord de la place, légèrement en retrait de la foule. C'était une fontaine circulaire, large de cinq ou six mètres, avec un bassin de pierre sculptée. Au centre, une statue représentait Quramy le Brave, héros de la bataille de Surima contre les Scindés, le royaume de Luskamira.
La statue montrait Quramy en armure, tenant une torche dans une main et une épée dans l'autre. L’eau n’y coulait pas : elle se déchirait en tombant, éclatait sur la pierre avec un bruit de colère étouffée.
Au pied du piédestal, une plaque de bronze gravée racontait l'histoire :
« Quramy le Brave mena un régiment dans les forêts de Surima. Face à une armée scindée sept fois supérieure, il les attira dans les tréfonds lumineux, là où lucioles, fleurs et insectes brillaient de mille feux. Puis il réduisit la lumière à néant. Les Scindés, privés de leurs ombres, tombèrent sous l'acier Jarami. La moitié de leur armée périt. Quramy et ses hommes aussi. Mais leur sacrifice donna le temps aux Souffrants de Kuszymira d'arriver et de sauver la capitale. »
Wael avait lu cette histoire cent fois. Une victoire tragique. Un sacrifice calculé.
Autour du bassin, un rebord de pierre permettait de s'asseoir.
Et là, assise sur le rebord, tournée légèrement de profil, regardant l'eau couler...
Laysa.
Elle portait une robe simple, bleu clair, sans ornements et un châle blanc autour des épaules. Pas de rubans jaunes et blancs. Pas de bijoux. Ses cheveux blonds tombaient sur une épaule.
Elle leva les yeux verts.
Le vit.
Sourit.
La main de Wael se crispa. Il hésita. Puis s'approcha.
« Wael. »
« Laysa. »
Il s'assit à côté d'elle. Pas trop près. Mais pas loin non plus.
Le silence prit place, ami naturel de Wael en toute circonstance.
Laysa regardait l'eau tomber en cascade. Wael regardait ses mains gantées posées sur ses genoux.
« Je savais que si tu venais, tu viendrais ici. » puis elle jeta un coup d'œil à la bouteille qu’il tenait. « Tu m’offres un verre ? » finit-elle par demander.
« Bien sûr, mais c’est pas une grande bouteille je te préviens. Le Qayuwi était à trois aubes… »
Elle sourit.
« Tu penses que mon palais est trop délicat ? » dit-elle avec une pointe d’ironie.
Wael la fixa, sourit, puis lui tendit son verre plein.
« Comme celui du Grand Éclairé. »
Un ange passa, puis laysa laissa résonner son rire contre les parois avoisinantes.
« Ton humour s’améliore, ton vin sûrement pas. Allez, sers-moi gentilhomme ! »
Laysa prit le verre, le porta à sa bouche et s'étouffa. Elle rit doucement.
Wael sourit. « Palais délicat ? »
« Oh ferme la ! »
Elle secoua la tête, amusée. Puis son regard se posa sur la statue de Quramy.
« Tu sais, » dit Wael sans la regarder. « cette fontaine a été construite en 5847 par…»
« Par le conseil des Lueurs en l'honneur de Quramy le Brave, » finit Laysa. Elle se tourna vers lui, un sourcil levé. « Ringard. À chaque fois il faut que tu me racontes tes anecdotes historiques. Je les connais par cœur, merde. »
Wael sourit malgré lui.
« Désolé. C'est plus fort que moi. »
« Je sais. » Elle se pencha légèrement, lui donna un léger coup de coude dans les côtes. « C'est mignon. Agaçant, mais mignon. »
Il sentit la chaleur monter à ses joues. Remercia mentalement le vin de lui donner une excuse.
Ils restèrent silencieux un moment. C'était facile, avec elle. Le bruit de l'eau. Les rires lointains de la foule. Les lanternes qui se balançaient au-dessus d'eux.
« Tu as lu le dernier décret ? » demanda Laysa.
« Lequel ? Ils en pondent un par semaine. »
« Celui sur les sans-dons. Interdiction de commercer dans les quartiers hauts. »
Wael but encore.
« Évidemment. »
« Jisqaen dit que la faction réformiste gagne du terrain, malgré cela. »
« Jisqaen dit beaucoup de choses. »
Laysa le regarda.
« Tu crois pas en lui ? »
« Je crois en lui. » Wael tourna enfin la tête vers elle. « Mais pas au système. Même réformé, ça reste le même système. Jisqaen est compétent sans l’ombre d’un doute, un vrai petit politique. Mais les institutions sont cimentés depuis des siècles…»
« Alors quoi ? On fait rien ? »
« Je dis pas ça. »
« Alors quoi ?! »
Wael chercha ses mots. L'alcool rendait la réflexion plus lente. Ou plus honnête. Certainement les deux.
« Je dis que... parfois les batailles sont perdues d'avance. Et il faut savoir lesquelles on peut gagner avant de s’engager. »
Laysa fronça les sourcils.
« C'est du fatalisme. »
« C'est du pragmatisme. »
« Non. » Elle secoua la tête. « C'est de la résignation. Et je te connais assez pour savoir que t'es pas résigné. Pas fondamentalement. Tu as peur de l’espoir et de l’illusion. Mais ce ne sont pas les mêmes choses Wael. »
Wael détourna le regard. Elle avait raison. Mais il ne voulait pas l'admettre.
Laysa le regarda longuement.
Wael but encore. La bouteille était à moitié vide maintenant. Il sentait l'alcool dans ses veines. Chaud. Lourd.
Le silence retomba, plus chargé.
Laysa se leva soudain.
« Viens. »
« Où ? »
« Loin de tout ce vacarme. »
Elle tendit la main. Wael hésita, puis se leva aussi. Il ne prit pas sa main, pas encore, mais il la suivit.
Ils traversèrent la place, s'éloignèrent des lanternes et de la foule. Descendirent une ruelle étroite qui menait vers les berges du fleuve. Le tumulte du Festival s'atténuait progressivement. Les rires, la musique, les cris, tout devenait lointain.
Le Qorwa coulait lentement devant eux, large et sombre sous la nuit. Les lumières du Festival se reflétaient à la surface, tremblantes, comme des étoiles noyées. L'air était plus frais ici. Ça sentait l'eau et la vase.
Laysa s'arrêta au bord de l'eau, sur une bande d'herbe plate.
« C'est mieux ici. »
Wael s'approcha, se tint à côté d'elle. Ils regardèrent l'eau couler en silence.
Elle se retourna vers Wael, qui fit un pas en arrière.
Puis Laysa parla doucement.
« Wael. »
« Quoi ? »
Elle hésita.
« Pourquoi tu fais toujours ça ? »
« Quoi ? »
« Ça. » Elle fit un geste vague entre eux. « Te rapprocher. Puis reculer. Comme si... comme si tu avais peur. »
Wael serra les poings sous ses gants.
« Je vois pas de quoi tu parles. »
« Wael ne fais pas le gamin. »
Le jeune homme hésita un moment, timide, craintif puis
« Je ne peux pas. »
« Qu’est ce que tu ne peux pas? »
« Ça… » Il chercha les mots. « Ce qu’il y a entre nous, c’est douloureux… c’est impossible. »
« Encore ton fatalisme à deux balles ? »
« C’est pas du fatalisme, je suis juste réaliste. »
« Si chevaleresque, monsieur le gentilhomme, mille mercis de me protéger des terribles exactions du royaume ! »
Elle se retourna vers le fleuve un moment.
Un vide sonore intervint, mais celui-ci était étranger à leur relation.
Laysa se tourna alors vers lui. Ses yeux luisaient comme toujours, mais une humidité ténue en troublait l’éclat
« Tu as peut-être raison Wael, peut-être pas, et de toute manière moi je pense que ça en vaut la peine. »
Wael leva les yeux. Leurs regards se croisèrent.
Et le monde sembla ralentir.
Il vit ses yeux vert menthe, ils tiraient sur le gris selon la lumière. Il vit la manière dont elle le regardait. Pas avec pitié. Pas avec curiosité. Une chose que lui aussi sentait.
Laysa se rapprocha. Imperceptiblement.
Wael aussi.
Le fleuve coulait derrière eux. Le vent faisait frémir l'herbe à leurs pieds. Quelque part au loin, quelqu'un riait.
Quelques centimètres les séparaient. Il sentait son souffle. L'odeur de ses cheveux, fleurs et savon. La chaleur de son corps.
Il le désirait intensément.
Leurs visages se rapprochèrent encore. Leurs lèvres gravitaient l’une autour de l’autre.
Mais.
Wael recula brutalement.
« Non. »
Laysa cligna des yeux. Comme réveillée en sursaut.
« Wael »
« Non. »
« Pourquoi ? »
Il recula d'un pas. Ses mains tremblaient.
« Parce que je peux pas. »
« Arrête de dire ça. » Sa voix monta légèrement. « Arrête de décider pour moi. »
« Laysa… »
« Non. » Elle avança vers lui. « Écoute-moi. Juste une fois, écoute-moi. »
Il voulut reculer encore, mais elle attrapa son poignet.
Ses yeux verts pénétraient les siens, le traversaient comme une chaleur lente, jusque dans l’âme.
« Je sais ce que je veux. » dit-elle, la voix tremblante mais ferme. « Je te veux toi. »
Ces mots furent comme un ouragan dans le ventre de Wael. Jamais il ne l'avait entendu s'exprimer si clairement sur ses sentiments. Une douleur tendue le divisa entre deux vérités inconciliables.
« Alors arrête de me repousser comme si tu me protégeais. Parce que tout ce que tu fais, c'est me faire mal. »
Wael la regarda. Ses yeux brillaient. Pas de colère. De douleur.
« Tu mérites mieux. »
« C'est pas à toi de décider. »
« Si. »
« Pourquoi ? »
Il la regarda. Et dans ses yeux à lui, elle vit une lueur qu'elle n'avait jamais vu avant. Une lueur nue. Brisée.
« Parce que je ne veux pas être la raison pour laquelle tu perdrais tout. Je sais pas si tu te rends compte, ta famille, tes amis, ton travail…» Sa voix se brisa. « Je veux pas vivre avec cette culpabilité. »
Laysa sentit les larmes monter.
« Et si tu vaux plus que tout ça pour moi ? C’est ma décision, elle m’appartient. »
« N’insiste pas Laysa. »
Il retira son poignet. Doucement. Mais fermement.
« Profite du Festival. »
Il s'éloigna, remonta vers la ville.
« Wael ! »
Il ne se retourna pas.
Laysa courut après lui. Quelques pas. Slaloma entre un groupe, puis un autre. Mais Wael disparaissait déjà dans le flux compact du Festival. Les rubans jaunes et blancs l'avalèrent.
Elle s'arrêta. Sa respiration se noua. Elle voulut continuer, mais ses jambes refusaient de bouger.
Puis elle retourna au bord du fleuve, tomba à genoux sur l'herbe, enfouit son visage dans ses mains, et ses larmes se jetèrent dans le fleuve.

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