A la lueur de la bougie
Les ténèbres. L'obscurité, noire, insondable. Une cloche qui sonne le glas dans le lointain.
Un homme se réveilla en sursaut. A son grand étonnement, il se rendit compte qu'il était étalé à même le sol glacé du vestibule, en bas du grand escalier. Il se trouvait dans ce qui ressemblait à s'y méprendre à un manoir de style XIXe. Dans la pénombre, il entrevit des lambris, un lustre en cuivre qui jetait des ombres fantastiques sur les tentures d'un autre âge, deux lourdes portes en chêne, l'une menant probablement à un salon, l'autre, plus petite, à la cuisine.
Qu'avait-il bien pu se passer ? Il se releva péniblement, se massant les côtes. Il en déduisit qu'il avait dû dévaler les dernières marches. Sur le mur de gauche, il remarqua un interrupteur. Il tenta de l'actionner, histoire d'y voir plus clair. Rien. Il fouilla dans sa mémoire. Trou noir, béant. Son esprit était une vaste étendue désertique, vide, blanche. Sa vie, tout, son passé, tout avait disparu. Un frisson d'angoisse le parcourut. Il tenta de se raisonner. Il songea que la première chose dont il aurait besoin était un peu de lumière.
C'est alors que la petite porte s'ouvrit dans un grincement sinistre. Une cuisinière fit son apparition. Son tablier et ses mains pleines de farine ne laissaient aucun doute. La bougie qu'elle tenait à la main éclairait son visage diaphane et ses yeux d'un noir si profond qu'ils semblaient vides. Voyant qu'il paraissait confus, elle fronça les sourcils :
Tout va bien, Eustache ? Vous êtes tout pâle. On dirait que vous avez vu un fantôme !
Eh bien, c'est que.... bredouilla-t-il en dirigeant son regard vers la source de lumière. Ainsi donc, il avait séjourné ici...
Ah ! La lumière ! Les plombs ont encore sauté. Remarquez, ce n'est pas très étonnant avec l'orage qui vient de s'abattre. Ne bougez pas, je vais vous chercher une bougie ! S'exclama la cuisinière.
Eustache ouvrit la bouche pour la remercier, mais, vive comme l'éclair, elle avait déjà disparu. Cela lui sembla singulier, comme si elle avait lu dans ses pensées. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, la cuisinière réapparut. Elle posa son bougeoir sur la console, fouilla dans la poche de son tablier et lui tendit une bougie. Un violent courant d'air traversa soudain le vestibule et l'éteignit. La cuisinière sortit de sa poche une boîte d'allumettes. Elle en craqua une. Le son s'amplifia et se perdit dans les profondeurs de la nuit. Sa bougie était bel et bien allumée, mais la cuisinière avait disparu. Eustache eut un frisson glacé. Il se demanda si son esprit ne lui avait pas joué des tours.
Il n'avait même pas eu le temps de l'interroger. Il tenta de la suivre, mais la porte de service était fermée à double tour. Voilà qui était pour le moins étrange. Il décida que le mieux à faire pour le moment était d'explorer le manoir. Il espérait ainsi faire remonter sa vie à la surface.
Il se dirigea vers la seconde porte, qui menait au salon.
Il entra. Personne. Il n'eut que le silence et le craquement lointain des branches pour toute compagnie. Il fit le tour, observant attentivement chaque détail. Son front était plissé par la concentration. Cette pièce lui semblait vaguement familière. Les vases ouvragés, les bibelots. Un détail le troubla cependant. Il leva la bougie au-dessus du manteau de la cheminée et remarqua une trace plus clair sur le papier peint. Un tableau avait dû être accroché là. Si seulement ! Il lui semblait alors se rappeler un portrait, mais les traits étaient brouillés dans sa mémoire.
Il poussa machinalement la porte du fond. Perdu dans ses pensées, il ne vit pas le bord du tapis, se prit les pieds dedans et s'affala de tout son long pour la seconde fois de la journée. Il lâcha une flopée de jurons, quand il s'aperçut qu'une femme le toisait, un petit sourire compatissant aux lèvres. Elle ramassa la bougie et l'aida à se relever. Pantois, il lissa ses habits et sa moustache.
Il se trouvait dans une salle à manger éclairée par quatre chandeliers disposés en quinconce sur une table dressée pour au moins cinquante convives, éparpillés tout autour et devisant joyeusement.
Tout de suite, il vit que quelque chose clochait. Tous les invités étaient vêtus de noir, à l'ancienne mode. Chapeaux hauts de forme, crinolines et queues de pie habillaient l'assemblée.
La femme qui l'avait relevé lui effleura la main pour lui rappeler sa présence. Il fit un bond de surprise et la retira. Sa peau était glacée !
Nous n'attendions plus que vous ! Venez vous installer, je vous prie.
Eustache ne comprenait plus rien. Il avait perdu toute notion du temps et de l'espace, mais il avait surtout le sentiment qu'on se moquait de lui. Ce n'était qu'une farce de mauvais goût. Pourtant cette femme, qu'il avait entendue nommer Ophelia, lui rappelait vaguement quelqu'un, mais qui ? Au bout de mille efforts il fut catégorique : une petite femme, mince, aux traits doux et aux lourdes tresses brunes ne lui évoquait personne.
Il se laissa conduire et fut installé au bout de la table. A la seconde place d'honneur. La première étant occupée par cette mystérieuse femme. Serait-il... son mari ? Son père ? Non, impossible. C'était trop important pour qu'il ne s'en souvienne pas.
Il se retrouva coincé entre un vieillard parcheminé et une jeune demoiselle au teint verdâtre. Le premier, sourire jaune et édenté, le gratifia d'une tape amicale dans le dos et lui demanda des nouvelles de ses enfants. Il ne sut que répondre. La seconde lui adressa un regard vide, comme s'il était transparent. Mal à l'aise, il baissa les yeux vers son assiette. Il eut un hoquet de surprise : elle était remplie ! Un entremet succulent de foie gras et sa confiture y trônait fièrement.
C'est alors que tout s'accéléra. Les plats se succédèrent à un rythme d'enfer, qu'il peinait à suivre ; il en mettait partout : son pantalon et sa chemise étaient tachés de la chemise aux genoux. Sa bouche était barbouillée de sauce aux girolles et de fraise des bois. Il lui sembla même apercevoir un convive repêcher son œil dans son verre de vin, un autre passer par-dessus la table pour attraper la panière. Les fourchettes allaient si vite de l'assiette à la bouche qu'on ne les voyait même plus. Etourdi, Eustache termina son dessert. Une horloge qu'il n'avait pas aperçue sonna minuit. Tout se figea d'un coup. Les corps étaient immobiles, comme pris dans la glace, en plein milieu d'un geste.
Soudain, une porte claqua au loin, ce qui eut pour effet de ranimer l'assemblée.
Deux garçons, des jumeaux d'environ dix-sept ans se levèrent et firent tinter leur verre de leur couteau.
Mesdames et messieurs, voici l'heure des présents ! Je vous invite à nous rejoindre au salon.
Mon cher papa, reprenez votre bougie, nous vous suivons.
Abasourdi de s'entendre ainsi nommer, Eustache fit le trajet comme un automate. Ils l'installèrent confortablement sur la bergère, lui arrangeant les jambes, tournant son visage pour que son profil soit éclairé par la bougie.
Ophelia entra la dernière dans le salon. Elle se planta devant lui et observa, en extase. Elle embrassa les jumeaux.
Mes enfants, je suis si touchée ! Rien n'aurait pu me faire plus plaisir !
Il sentit progressivement ses pieds s'engourdir, ses jambes, ses bras, sa tête. Il ne pouvait plus bouger. Pris de panique, il tenta de crier. En vain.
Il sentit le sol sous ses pieds se dérober et comprit qu'on le portait.
Très bien, vous pouvez l'accrocher au-dessus de la cheminée. Nous allons l'intituler :
« Eustache, à la lueur de la bougie ».

| LeConteur.fr | Qui sommes-nous ? | Nous contacter | Statistiques |
|
Découvrir Romans & nouvelles Fanfictions & oneshot Poèmes |
Foire aux questions Présentation & Mentions légales Conditions Générales d'Utilisation Partenaires |
Nous contacter Espace professionnels Un bug à signaler ? |
3568 histoires publiées 1561 membres inscrits Notre membre le plus récent est L. Ambriac |