Joceran observa, impuissant, le sang se tarir à la saignée du coude. Les côtes ne se soulevaient plus. La vie ne faisait plus frémir la peau cireuse.
« C’est fini, dit-il, résigné. Il est mort. »
La femme au chevet du défunt éclata en sanglots incontrôlables.
Avec des gestes lents et méticuleux, le médecin rangea ses lancettes dans sa besace de cuir élimé. Il aurait dû recommander à la femme de s’écarter du corps, de ne pas respirer davantage les miasmes fétides qu’il exhalait, mais à quoi bon ? Elle était déjà contaminée. Il le voyait aux cernes sous ses yeux injectés de sang, aux grosseurs suspectes qui saillaient à la base de sa gorge, à la fièvre qui rougissait ses joues et poissait son front de sueur. Il porta à ses narines un tampon de laine imbibé de vinaigre et de camphre et inspira à fond pour assainir ses voies respiratoires.
L’odeur piquante le fit larmoyer. Il sentait la chaleur du produit brûler dans ses poumons.
« Je suis désolé », déclara-t-il en guise d’au-revoir.
Toute à sa douleur, la femme ne répondit pas.
Il ne s’attarda pas davantage. Il quitta la pièce, descendit un escalier bancal et récupéra le salaire de sa visite qu’une bonne âme avait laissé à son intention sur la table de la pièce principale désertée. Il rangea les quelques deniers d’argent dans une bourse à sa ceinture avant de quitter la maison endeuillée.
Tout au dehors avait un air de fin du monde. L’air empuanti de la fumée des braseros supposés chasser les miasmes. Les linges noirs accrochés aux meneaux des fenêtres des maisons infestées. Les pavés boueux jonchés d’immondices, de paille souillée, de cadavres de rats, de chats et de chiens. Le vent de ce petit matin d’automne fit claquer les pans de sa cape.
Cela faisait bientôt trois mois que la peste sévissait. Elle était partout, sournoise, insidieuse. Elle se glissait dans toutes les maisons, des gourbis infâmes aux demeures les plus cossues. Meurtrière invisible qui fauchait les âmes comme les hommes fauchaient les blés mûrs à la fin de l’été.
Joceran ne s’était jamais considéré comme un médecin médiocre. Force était pourtant de constater que ni sa science ni son expérience n’avaient de prise sur la maladie. Pour autant, il ne pouvait se résoudre à abandonner son office comme d’autres de ses confrères qui avaient fui ou se terraient chez eux en attendant que le fléau s’éteigne de lui-même. Alors il allait là où l’on avait besoin de lui, tentait vaille que vaille de soulager les corps, tout impuissant qu’il était à les soigner.
Il gratta distraitement la petite plaie qu’il s’était faite à la joue quelques jours plus tôt. Ce n’était plus douloureux mais la croûte suintait un peu. Il resserra les pans de sa cape doublée autour de son cou pour échapper à la morsure du vent et se mit en marche.
En chemin, il croisa deux porteurs de mort, ahanant sous le joug de leur charrette. Ils passèrent sans faire attention à lui. Lui s’arrêta pour contempler avec une fascination morbide le bras grisâtre qui s’était échappé du tombereau et traînait à terre, les doigts tressautant sur les pavés au rythme des secousses du véhicule. Que la mort était laide.
Pensif, il alla par les rues. Les passants étaient rares. Des gens de rien qui n’avaient pas d’autre choix. Des serviteurs terrifiés à qui on avait confié la tâche de ravitailler la maisonnée. Quelques prêtres poussés par devoir ou dévouement dans les demeures martyrisées pour apaiser l’esprit des vivants, à défaut de sauver l’âme des mourants. Tous l’évitaient sans un mot. Sa besace dont émanaient les odeurs aromatiques caractéristiques du docteur de peste suffisait à révéler son office et à en faire un objet de peur. Peur de la contagion. Peur de la souffrance. Peur de la mort qui traînait invariablement dans son sillage. Comment leur en vouloir ?
Il en était là de ses réflexions quand il le vit à nouveau.
Lui.
Il était apparu cinq jours plus tôt, figure sombre et funeste jaillie des ombres des encorbellements de la grand-place. Joceran connaissait tous les confrères qui exerçaient en ville. Lui, il ne l’avait jamais vu. Il portait la même besace que lui aux émanations douceâtres et écœurantes. Un masque étrange de cuir bouilli lui couvrait la moitié du visage, affectant la forme d’un long bec d’oiseau. Une cape noire l’enveloppait et dissimulait sa silhouette, accentuant la ressemblance avec un corbeau.
A sa vue, un cortège d’émotions qu’il n’arrivait pas entièrement à expliquer s’empara de Joceran. La curiosité. Qui était cet homme étrange ? Quel mystère dissimulait son masque ? La colère. Où s’était-il caché tout ce temps ? S’il disposait réellement de connaissances médicales, pourquoi ne s’était-il pas manifesté dès le début de l’épidémie ? Pourquoi attendait-il que la ville soit moribonde pour y exercer ? La terreur. Primaire. Intense. Inexplicable. La fascination. Irrationnelle, elle aussi. Prégnante, pourtant. La répulsion. Viscérale. L’horreur.
Plus les jours avaient passé, plus il avait eu l’impression que cette figure sombre et mystérieuse le pourchassait. Jamais il n’avait trouvé le courage de le confronter. Peut-être était-il temps que cela change.
Le Corbeau s’engagea dans la rue qu’il remonta d’un pas tranquille. Joceran le suivit. Ils traversèrent ainsi une grande partie de la cité. Parfois, le Corbeau entrait dans une maison aux colombages sombres, y demeurait quelque temps avant de ressortir, inchangé. Joceran, lui, ressentait un froid glacé s’emparer de ses entrailles à chaque fois qu’il le voyait reparaître. Il aurait été incapable d’expliquer pourquoi, mais il savait qu’il n’y avait plus personne à sauver à l’intérieur.
Le lacis de rues et de venelles intriquées les mena au quartier de la cathédrale. L’église étirait son ombre de pierre grise sur un parvis abandonné. Les statues de la façade attendaient le visiteur avec des regards sévères, comme pour le réprimander d’avoir tant tardé. Aucune lumière n’émanait de la bâtisse.
Ils entrèrent.
A l’intérieur, l’air puait l’encens froid et la chair malade. Nulle prière de pitié, nul chant de louanges, seulement le chœur des mourants. L’échevinage avait décidé d’ouvrir la nef aux indigents infectés. Des dizaines de corps s’alignaient sur des paillasses de fortune entre les piliers de pierre, dans la pénombre des vitraux éteints.
Le Corbeau s’avança. Ses pas ne faisaient pas le moindre bruit sur les dalles sonores de l’église.
Joceran le suivit.
« Attendez ! »
Sa voix résonna en un écho sinistre sous les voûtes invisibles de la cathédrale.
Le Corbeau s’arrêta. Se retourna.
Le cœur soudain trop à l’étroit dans sa poitrine, Joceran demeura muet, aspiré par les deux puits d’ombre qui s’ouvraient dans le masque à la place des yeux. Il était comme paralysé. Incapable d’émettre le moindre son. Comme si toute sa volonté s’était envolée, dévorée par ce bec vorace qui se tendait vers lui.
Ce fut le râle d’agonie d’un homme, non loin, qui brisa le maléfice.
Le Corbeau se détourna pour se diriger vers le moribond. Joceran tressaillit. Voir cette figure sombre penchée au-dessus du corps secoué de spasmes erratiques du malade lui fut soudain insupportable. Il y avait quelque chose de maléfique dans cette vision.
« Arrêtez ! Non, ne faites pas ça ! Je… S’il vous plaît. »
Joceran ne savait pas pourquoi il suppliait, tout à coup.
Le Corbeau ne répondit pas. Il se contenta de le fixer, à l’autre extrémité de son bec effilé.
Joceran déglutit et s’approcha. Il émanait du Corbeau une odeur de putréfaction que même ses herbes médicinales n’auraient su chasser. Ils faisaient la même taille. Bien sûr, Joceran avait remarqué au cours de ses observations précédentes qu’ils avaient à peu près la même stature. Leur proximité nouvelle lui en fut une nouvelle preuve, plus frappante encore.
« Qui… Qui êtes-vous ? »
Il se détesta d’entendre cette voix si frêle et hésitante sortir de sa bouche.
Le Corbeau garda le silence. Droit et immobile, on aurait pu le confondre avec l’une des statues au regard minéral qui les entouraient. Joceran aurait dû s’irriter de ce mutisme. Il n’en concevait qu’une peur panique et incompréhensible.
« Pourquoi… Pourquoi ce masque ? »
Comme s’il n’attendait que cette question, le Corbeau se mit alors à bouger. Il leva ses mains gantées de noir pour abaisser le capuchon qui lui couvrait la tête. Puis, avec des gestes lents et méticuleux, il défit les deux boucles qui retenaient le masque au bec d’oiseau. Le murmure des respirations sifflantes autour d’eux sembla enfler. Le souffle de Joceran, lui, se figea dans sa poitrine, lourd comme du plomb.
Les lanières débouclées, le Corbeau saisit le masque par le bec et le détacha de sa face.
Le cœur de Joceran rata un battement.
C’était son visage qui le regardait.
Son visage comme il ne l’avait jamais vu. Émacié. Gris. Les yeux vitreux et cernés. Le cou enflé de deux gros bubons violacés. Sur la joue, une entaille rouge et suppurante. Un masque d’agonie inachevée.
Il porta la main à sa propre joue, suivit la ligne irrégulière de la plaie qu’un geste maladroit y avait tracée du fil de sa lancette.
Un froid terrible envahit tout son être.
Il se souvint.
Il était mort.
Le fléau l’avait atteint. Trois jours durant, il avait agonisé sur sa couche solitaire souillée de sueur, de bile et de pus. Il avait cru à un mauvais rêve, mais désormais, il se rappelait la brûlure de son dernier souffle.
La bouche sèche, Joceran observa ce double transi de lui-même. Pendant tout ce temps où il avait cru soigner la ville, il n’avait fait que la hanter. Spectre solitaire, aussi impuissant qu’il l’avait été de son vivant. Tout ce temps, le Corbeau avait attendu qu’il comprenne et qu’il le rejoigne.
Que devait-il faire à présent ? Était-il condamné à rester une âme en peine sur cette terre dévastée ?
Comme s’il lisait dans ses pensées, le Corbeau tendit alors une main gantée vers lui. La peur s’était envolée, remplacée par une lassitude immense. Joceran saisit la main offerte, abandonnant derrière lui le poids de sa besace et de sa chair brisée.
C’était fini.
Le Corbeau rajusta le masque sur son visage blême.
Il se pencha vers l’homme à ses pieds, dont la respiration difficile s’affaiblissait. Il posa sa paume sur son buste frémissant. Il cessa de se soulever. Depuis les tréfonds de la cathédrale, une voix faible psalmodiait une prière inintelligible, à laquelle les gémissements des indigents servaient de contrepoint macabre, tel un chant funèbre qui s’ignorait.
Le Corbeau se redressa.
Son office n’était pas achevé.

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