Peu avant que le soleil morne ne se couche derrière les pics enneigés, Aatang empoigna son sitar et suivit les indications du singe de dame Lushen pour retrouver son chemin et repérer la maison de sa bienfaitrice.
La demeure se situait un peu en retrait de la place du palais royal. C'était une bâtisse cossue, brillamment éclairée d'une multitude de lampions bleus, rouges et jaunes qui faisaient danser les détails des frises historiées de la façade.
Le singe l'attendait à l'intérieur. Il paraissait agacé. Apparemment, Aatang était en retard.
Aussitôt, il le mena à travers la maison. Il finit par l'introduire dans un salon où une petite dizaine de personnes discutaient tranquillement dans un décor de tapis coûteux et de lanternes ciselées. La pièce baignait dans une lourde chaleur qui empestait le musc.
« Aatang, le lièvre ménestrel ! » annonça le singe.
Un silence curieux s'installa. Puis, la silhouette rondelette d'une chèvre aux longs poils blancs et soyeux se détacha du petit groupe. Ses cornes recourbées étaient toutes ornées de breloques d'argent qui tintaient avec délicatesse à chacun de ses gestes. Ses petits sabots dorés à l'or fin cliquetaient précieusement sur les dalles du sol.
« Mes amis, je vous présente ce charmant musicien que j'ai eu le plaisir d'entendre ce matin », déclara-t-elle d'une voix chevrotante.
D'un mouvement de patte amplifié par sa vaporeuse robe de soie turquoise brodée de fils fins, elle lui fit un grand signe de bienvenue et lui désigna un carreau de tissu jaune à pompons posé sur une petite estrade. Aatang adressa une courbette à la maîtresse de maison avant de s'y installer.
Dame Lushen, puisque tel devait être le nom de la chèvre, alla quant à elle s'asseoir près d'un grand mâtin à la mâchoire carrée, engoncé dans une tunique galonnée d'un bleu qui avait la teinte même des nuages d'orage.
« Je suis certaine que vous allez passer un très agréable moment, gouverneur, lui glissa dame Lushen d'une voix suffisamment forte pour qu'Aatang pût l'entendre. Ce lièvre joue divinement bien. »
Le gouverneur Datan. Rien que cela. Aatang saisit parfaitement le sous-entendu : il avait intérêt à réaliser la plus parfaite prestation de toute son existence ou il lui en coûterait.
Soit.
Il prit une grande inspiration et entama son récital.
Il commença par quelques ballades bien connues et inoffensives, mais peu à peu, il dériva vers des airs à demi oubliés, des chansons mélancoliques ou rythmées, héritées des vallées de Caliope, l'antique domaine des Lièvres de Bassani, autrefois écrasé par la soif de conquête de l'Empire bleu. La musique de son peuple. Les notes en cascade du sitar mimaient les cours d'eau joyeux, l'équilibre instable des cailloux amoncelés à l'entrée des tanières troglodytes, les fleurs dansant dans le vent des plaines, le parfum virevoltant des herbes et de la roche chauffée par le soleil. Ses notes plus sombres pleuraient la guerre, le sang, l'exil, la douleur de la perte et l'épuisement de l'errance.
A la fin du concert, un étrange silence pesa sur le salon. Dame Lushen posait un regard interrogateur sur le gouverneur.
Puis, celui-ci se décida à applaudir avec une lenteur calculée, aussitôt imité par les autres invités, avec un brin d'enthousiasme en plus.
Aatang hocha la tête. Avaient-ils conscience qu'ils venaient d'entendre l'histoire d'un peuple massacré ? Sans doute pas, à voir l'air ravi de dame Lushen.
« C'était enchanteur ! » complimenta-t-elle en agitant les breloques de ses cornes.
A ses côtés, le gouverneur affichait une mine pensive.
« Je reçois quelques émissaires, demain au palais », déclara-t-il d'une voix rauque et lente.
Il prit son temps avant d'ajouter :
« Ainsi que le ministre Azan. »
A ce nom, Aatang se raidit imperceptiblement. Azan, le semeur de mort des chiens bleus, le très redouté ministre de la Guerre de l'Empire.
« Pourrais-je vous l'emprunter, chère dame ? Il faudra bien entendu qu'il connaisse quelques airs de mon pays. Le seigneur Azan y sera fort sensible. »
Dame Lushen heurta ses petits sabots dorés, au comble de la joie. Elle allait répondre mais, Aatang, piqué au vif, ne lui en laissa pas le temps.
« Je peux répondre pour moi-même », affirma-t-il avec hauteur.
Une moue de contrariété passa sur la face de dame Lushen. Le gouverneur le toisa d'un regard perçant.
« T'estimes-tu en droit de refuser, lièvre ? » demanda-t-il avec un grognement dans la gorge.
Aatang se courba en deux avec obséquiosité.
« Oh non, gouverneur. Absolument pas. Mais au cas où le seigneur Azan n'apprécierait pas mon interprétation de La Marche impériale ou de La Lune au clair, il ne faudrait pas que dame Lushen en soit tenue pour responsable. »
Leur hôtesse resta interloquée, mais le gouverneur se hasarda à un sourire appréciateur et vaguement menaçant.
« Tiens, tiens... Un lièvre intelligent et qui n'a pas sa langue dans sa poche. Voilà qui est intéressant. »
Aatang baissa aussitôt les yeux.
« Connais-tu Les Hauts faits de Tonzin l'Ancien ? »
Aatang acquiesça.
« Et L'Épopée de Song-Liu ? »
Nouveau hochement de tête.
« Bien. Nous aurons de quoi nous divertir. »
Aatang serra les mâchoires, cependant que les yeux tombants du gouverneur le scrutaient d'un air narquois.
« Présente-toi demain à la tombée du jour à la Porte des Carillons. Mes hommes auront des instructions. »
Aatang soutint son regard pendant un long moment avant de céder. Perplexe, l'attention de Dame Lushen allait de l'un à l'autre. Son bouc frisé frémissait du désir de dire quelque parole intelligente. En vain.
« Parfait », lâcha le chien.
Il se détourna alors ostensiblement du musicien pour entamer une discussion avec son autre voisin, délaissant son hôtesse et son air abêti.
Peu à peu, le salon reprit un semblant de vie. Les invités semblèrent oublier le ménestrel. Dame Lushen, quant à elle, lui coulait des œillades tantôt vexées tantôt dédaigneuses. Le singe guindé revint le chercher et le mena vers la sortie. Aatang reçut son salaire du bout de ses doigts noirs avant d'être livré à lui-même et au lacis des rues obscures d'Oshar.
Au fond, cela ne s'était pas si mal passé.
Il erra au hasard des venelles noyées d'ombre et ses pas le ramenèrent sur la place du palais royal. Dans la nuit d'encre, les lanternes accrochées aux extrémités des toits multiples du palais donnaient l'impression d'une nuée de lucioles s'élevant à l'assaut des étoiles. La beauté éthérée du spectacle était ternie par les braseros qui flambaient sur les remparts. A la surface des bâtiments, ils étiraient les silhouettes trapues des chiens qui montaient la garde. Aatang les compta. Douze. Et sans doute trois fois plus disséminés à l'intérieur, parasitant les cours, les escaliers et les jardins autrefois réservés aux rumeurs de cour et aux amours clandestines. Dire que quelque part derrière ces murs végétait une épée légendaire sur laquelle se fondaient les aspirations de tout un peuple opprimé. Un ultime espoir de liberté et de grandeur. Quelle drôle d'époque...
Ses pensées se diluèrent doucement dans la nuit, tandis qu'il contemplait les lumières tranquilles du palais. Remis de ses émotions, il tourna le dos à l'édifice et se mit en peine de retrouver l'auberge de l'ours. Avec un peu de chance, le propriétaire accepterait de le laisser dormir dans un coin de la salle commune.

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