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tome 1, Chapitre 2 tome 1, Chapitre 2

Au hasard des rues, Aatang finit par retomber sur les étuves et décida, cette fois, de s'y arrêter. Aucun chien bleu ne vint réfréner ses ardeurs de sa présence importune, ce qui ne gâchait rien.

Libéré de son fardeau et de quelques sous de bronze, Aatang put enfin délasser ses membres fatigués dans les vastes bassins fumants de l'établissement de bains. De nombreuses sources d'eau chaude jaillissaient au creux des roches d'Oshar. La cité leur devait sa prospérité et l'étonnante fertilité de ses basses plaines. Quant aux habitants et aux visiteurs, ils disposaient à peu de frais d'un remarquable bâtiment thermal.

« Et quel délice ! » songeait Aatang en s'enfonçant jusqu'au menton dans l'eau brûlante.

Sa fourrure brune formait un halo autour de lui, ondoyant comme les hautes herbes des plaines sous la caresse du vent. Il chassa les gouttes de buée condensées sur les poils de ses arcades sourcilières. Perdu dans la brume au parfum boisé qui s'échappait à gros bouillons des bains, il aurait aussi bien pu être seul au monde. Mais ses grandes oreilles, affûtées par la pratique de la musique et la rigueur implacable des tons et des gammes, lui assuraient le contraire.

Les sons étaient embrumés mais il perçut distinctement les halètements rauques d'un yak, le filet de voix aigu d'une marmotte et les claquements de dents d'un renard.

« Puisque je te le dis ! Ils ont débarqué hier en plein milieu du repas et l'ont arrêté, lui et toute sa famille !

− Mais Tan-Shao ne s'est jamais ouvertement opposé aux chiens bleus. Au contraire. »

Aatang n'avait pas eu l'intention de surprendre une quelconque conversation, mais l'échange piqua sa curiosité. Il se sentit d'autant plus autorisé à écouter que les deux interlocuteurs ne cherchaient pas particulièrement à se faire discrets.

« Le gouverneur aurait trouvé des preuves que sa soumission et son soutien à l'occupation n'étaient qu'une façade. »

Le ton chuta brutalement et Aatang dut orienter ses oreilles vers l'arrière pour entendre la suite.

« Sous couvert d'accepter la domination de l'Empire bleu, il aurait travaillé à rendre Ravkhan au dernier roi tigre. Il aurait fait sortir des informations... »

Un silence interloqué s'ensuivit.

« Rendre Ravkhan... C'est absurde ! Elle est si lourdement gardée que même une fourmi serait tranchée en deux avant de l'atteindre. Ça n'a aucun sens. Si tu veux mon avis, c'est le seul prétexte qu'ils ont réussi à trouver pour l'arrêter et lui prendre tous ses biens. On dit qu'il gardait un véritable trésor dans ses sous-sols.

− Oui, tu as sûrement raison. »

Aatang crut qu'ils en resteraient là et laissa son esprit s'égarer. L'évocation de Ravkhan l'avait rendu rêveur. La légendaire épée de pouvoir des rois tigres demeurait encore dans une chambre forte au sommet du palais royal d'Oshar. Forgée par l'esprit de la guerre Saomi dans le souffle de feu du démon Bakou, elle avait, disaient les légendes, donné aux premiers rois tigres la force de vaincre tous leurs ennemis. La légitimité de toute la dynastie reposait sur cette épée fabuleuse qui faisait couler la victoire dans les veines de ses rejetons.

Pour son malheur, le roi déchu Visha n'avait pas réussi à l'emporter avec lui lorsque la révolte l'avait chassé d'Oshar. Dès lors, toutes ses tentatives pour recouvrer son trône s'étaient soldées par un échec.

Hasard d'une expédition mal préparée ou malédiction de l'épée abandonnée, qui pouvait savoir ? Aatang était bien placé pour savoir que la force qu'on octroyait aux symboles se révélait parfois bien plus importante que n'importe quelle arme.

« Tu crois qu'ils reviendraient ?

− Qui ça ? »

L'oreille d'Aatang se tendit de nouveau vers les deux discoureurs, presque sans qu'il l'ait voulu.

« Les rois tigres. Si on leur rendait Ravkhan.

− Tu es fou ! Qu'est-ce qui te prend de parler de ça ? Tu veux qu'on t'arrête toi aussi ? »

Les chuchotis paniqués se confondaient si bien avec les chuintements de la vapeur qu'Aatang ne fut pas bien sûr d'avoir correctement recomposé l'échange, mais cela lui semblait sensé.

« Ce n'est qu'une hypothèse. Je ne fais rien de mal. »

Le ton baissa encore d'un cran, si bien qu'Aatang ne perçut plus que des mots épars qu'il était toutefois aisé d'interpréter.

« ...jamais arrivé... tigres... pouvoir... chiens bleus... vaincre... paraît... armée... Varani... Ravkhan... rien... arrêter... »

S'il en jugeait de ce qu'il comprenait et du symbole qu'il avait aperçu sur la façade de l'Université d'Oshar, il semblait évident qu'une certaine nostalgie du temps des rois tigres avait cours dans la cité. Les rumeurs sur l'arrestation de ce Tan-Shao pouvaient aussi laisser croire que ce sentiment s'était mué en courant organisé, œuvrant dans l'ombre à renverser l'ordre de l'Empire bleu et à rétablir Tusan sur le trône. Dans ce cas, il était fort probable que la situation allait évoluer très vite. Mieux vaudrait pour Aatang se trouver loin, très loin...

Les chuchotis se poursuivaient quelque part dans le brouillard odorant, mais ils étaient désormais trop diffus pour qu'Aatang en perçoive la teneur. De toute façon, il en savait déjà bien assez.

Requinqué, il quitta son bassin puis, après s'être séché et avoir récupéré ses effets, il retourna errer dans les rues d'Oshar en quête de nourriture.

La chance lui sourit de nouveau sous la forme d'une auberge à l'allure étonnement gaie. Des fanions colorés encadraient l'entrée et un discret carillon tintait un air guilleret dans la brise légère.

L'atmosphère à l'intérieur se révélait plus morose.

L'établissement était tenu par un ours noir qui salua son entrée d'un signe de tête distrait. Quelques animaux se trouvaient attablés ici et là : une famille de petits lapins tassés près de la cheminée, un singe discutant avec un once passablement éméché et une louve noire solitaire, recluse dans son coin, le museau dans son pichet.

Aatang commanda auprès de l'ours un broc de petite bière et un potage de légumes bien chaud, avant d'aller s'installer dans la salle. Il déposa son étui à sitar contre un mur, puis il s'assit en tailleur sur une natte de jonc, devant le plateau griffé et patiné de la table qu'il s'était choisie. Là, il patienta, savourant le son métallique que faisaient dans sa poche les pièces que le singe en livrée lui avait données en guise d'avance pour sa prestation du soir. Ce n'était pas souvent qu'il jouissait d'une telle fortune. Cette dame Lushen n'avait guère dû souffrir des exactions des chiens bleus...

Il eut très vite l'occasion de le vérifier.


Texte publié par Pixie, 12 septembre 2026 à 15h22
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