Oshar.
La cité-royaume.
Pour le visiteur qui la contemplait pour la première fois, c'était presque entrevoir un morceau de la Cité Céleste. Sous les cimes enneigées des hauts pics de Kathok-Lan, sertie comme un joyau à l'entrée du col de Zaman, l'ancienne capitale des rois tigres étalait le faste de ses toits en pagode colorés, étagés à flanc de montagne. Dans la transparence de l'air froid, elle resplendissait d'une aura iridescente, baignée dans les torrents d'arcs-en-ciel que les neiges éternelles environnantes déversaient sur elle.
Saisi par cette vision, Aatang s'était arrêté en plein milieu de la route.
« Quelle merveille », songea-t-il.
La beauté du lieu lui fit un instant oublier la douleur de son corps harassé de fatigue. Cela faisait des jours qu'il marchait sans s'arrêter autrement que pour manger un morceau ou se reposer quelques heures. Il n'était pas mécontent d'arriver.
Il rajusta la bandoulière de son étui à sitar. La lanière de cuir tressé lui sciait l'épaule, alourdie par le poids de son instrument. Sa patte en était toute engourdie. Mais il n'était plus très loin, désormais. Son courage ranimé par cette certitude, il reprit sa route d'un pas bondissant vers la scintillante cité.
Plus il s'en approcha, plus son aspect démesuré s'accrut. Il arriva bientôt aux portes de la ville, gardées par une petite troupe de gardes chiens. Aatang posa un regard attristé sur les oriflammes de l'Empire bleu, claquant mollement dans le vent matinal au-dessus de la muraille de terre.
« Halte ! aboya l'un des chiens. Découvrez-vous ! »
Aatang obéit. Il abaissa la capuche de sa pelisse, dévoilant ses longues oreilles duveteuses. Il prit soin de baisser les yeux, ce qui arracha un ricanement rauque aux chiens.
« Tiens, tiens, un lapin en vadrouille, se moquèrent-ils. Qu'est-ce que tu viens faire par ici ?
− Je suis musicien ambulant, avança Aatang en désignant l'étui qui pesait sur son dos.
− Tu m'en diras tant. »
L'un des gardes, un officier à voir la qualité de sa pelisse galonnée, se mit à lui tourner autour en reniflant bruyamment. Sa longue queue grise aux reflets bleutés lui fouetta méchamment les pattes postérieures. Aatang vacilla mais ne tomba pas. L'autre fit claquer ses mâchoires.
« Chef... »
Le chien tourna sèchement la tête vers celui qui l'avait interrompu. Du bout de sa baïonnette, le garde lui désigna un point sur la route, derrière Aatang. L'officier suivit du regard la direction indiquée et un sourire cruel s'étira sur sa face velue aux bajoues tremblotantes, dévoilant des crocs jaunâtres. Aatang jeta un coup d’œil discret par-dessus son épaule. Une petite charrette cahotait vaille que vaille sur la route, tirée par deux pikas efflanqués. Leur progéniture s'était entassée dans le véhicule, au milieu des choux et des navets.
S'il y avait bien une espèce que les chiens aimaient mieux terrifier que les lièvres, c'était les pikas.
« Nous sommes d'humeur généreuse, aujourd'hui, lâcha l'officier. Déguerpis. »
L'un de ses acolytes piqua le flanc d'Aatang de la pointe de sa baïonnette. La douleur l'aiguillonna et il détala sans demander son reste.
Ce fut l'esprit empli de colère, de dégoût et de honte qu'Aatang pénétra dans la cité. La haine qu'il éprouvait pour les chiens bleus n'avait pas de limite. Le plaisir qu'ils retiraient à tourmenter plus faible qu'eux, leur arrogance, leur soif de pouvoir, de gloire et de sang, tout chez eux le révulsait.
Sa fougue était telle qu'il regardait à peine où il marchait. Un yak chargé d'une énorme barrique calée contre la bosse de son dos dut l'éviter d'un pas de côté, non sans lui lancer une bordée d'invectives. L'incident divertit ses pensées et lui permit de reprendre un peu d'empire sur lui-même.
S'échauffer ainsi ne lui rendrait pas service. Depuis près de quinze lunes qu'Oshar était occupée, son conseil des Sages destitué, il n'y avait eu personne pour se soulever contre la domination des chiens bleus. Cela ne commencerait pas avec lui.
D'un pas plus calme, il commença enfin à s'intéresser à son environnement. Il n'y avait que peu d'agitation dans la rue qu'il suivait. Quelques ateliers étaient ouverts. Des effluves appétissants de pain chaud se mêlaient à l'odeur métallique d'une forge, tout près. Aatang s'arrêta un instant pour admirer l'habileté du maître singe qui frappait une pièce de métal d'une lourde masse, tout en actionnant le soufflet de forge avec sa queue. L'artisan travaillait avec une dextérité enviable. Aatang nota surtout la tristesse résignée incrustée sur sa face striée de coulées de suie. Un trait qu'il partageait avec beaucoup d'autres. Les rares passants qui croisaient sa route avaient la même expression de peine et de lassitude.
Une explosion de rires et d'aboiements brisa soudain la quiétude prudente de la rue. Une troupe de chiens bleus émergea d'une voie adjacente, l'air de s'amuser follement. Aatang rabattit son capuchon sur ses oreilles et se coula dans la pénombre d'une venelle.
Il déambula ainsi dans la ville trop calme, repérant ici ou là les porches et esplanades les plus susceptibles de les accueillir, son sitar et lui.
Il arriva ainsi près des étuves, un immense bâtiment dont les colonnes vertes s'ornaient de frises de stuc représentant des algues, des poissons et des coquillages. L'haleine chaude et parfumée que soufflait l'édifice lui donna une brusque envie de profiter d'un bain réconfortant. La seule idée de pouvoir débarrasser sa fourrure brune de la poussière et de la boue du voyage l'y attira comme un aimant. Juste au moment où il s'aventurait sous la colonnade, un groupe de chiens bleus en sortit, ce qui le refroidit aussitôt. Ils étaient décidément partout. Cela ne contribua guère à alléger son humeur. Dissimulé entre les colonnes, il se glissa le long du bâtiment des bains, dans la rue qui le contournait.
« Plus tard, songea-t-il. Plus tard. »
Au fond de lui, son sentiment de rancœur croissait.
Un peu plus loin, il tomba sur un bâtiment d'aspect officiel, quoiqu'en bien piteux état. Des impacts d'explosifs noircissaient les murs chaulés. Une colonne avait été arrachée, de même qu'un coin du toit recourbé, sans que qui ce fût eût pris la peine de déblayer les décombres. Des planches mitées barraient les fenêtres. Quatre étendards de l'Empire bleu étaient pendus sur la façade martyrisée, signe que l'armée d'invasion avait voulu se l'approprier. Mais l'état délétère de l'édifice ne laissait guère de doute sur son abandon. Même les locaux semblaient déserter les lieux. Sur l'inscription à demi effacée au-dessus de la porte, Aatang crut reconnaître l'idéogramme de l'enseignement. Se pouvait-il que ce soit le siège de l'Université d'Oshar ? Son rayonnement avait autrefois éclairé jusqu'aux cités sauvages, à l'autre bout de la route des caravanes. Si c'était là le sort que les chiens bleus avaient réservé à l'une des plus anciennes et prestigieuses institutions de ce bas-monde...
Le vent souleva soudain l'un des étendards de l'Empire. Un frisson hérissa le poil d'Aatang.
Sous la bannière honnie, un esprit téméraire avait dessiné les contours d'une tête de tigre, crocs dévoilés. La peinture sombre et fraîche tranchait nettement sur le blanc du mur. Impossible de se tromper. C'était bien l'emblème des rois tigres.
Une fois qu'il eût pleinement réalisé ce que signifiait la présence de ce symbole en un tel lieu, Aatang ne s'attarda pas dans ces parages lugubres. Être un lièvre dans une ville occupée par les chiens bleus n'était déjà pas facile. Être accusé de dégradation, de conspiration et de désordre à l'ordre public le condamnerait à coup sûr à finir dans une geôle infâme.
Il poursuivit son errance à travers la ville. Dépité, il se rendit compte que la beauté et le faste que présentait la ville de l'extérieur n'étaient en réalité qu'une épaisse couche de fard dissimulant le visage ravagé d'une beauté éteinte. La patte de l'Empire bleu était partout, grossière et poisseuse.
Au détour d'une rue, toutefois, ses idées noires s'évaporèrent. Il venait de déboucher sur une vaste place qui servait d'écrin au plus somptueux édifice qu'il ait jamais vu. Aatang ne put maîtriser l'expression de sa face. Il sentit ses lèvres s'arrondir de surprise sur ses incisives, ses yeux s'écarquiller d'émerveillement. Son regard passa outre le rempart extérieur orné des statues finement ciselées des Huit Éclairés de la Cité Céleste. Au-delà de la muraille, des escaliers desservaient une multitude de petits bâtiments aux toits de tuiles multicolores, accrochés à même la paroi rocheuse de la montagne. L'ensemble faisait l'effet d'une volée de papillons délicats prenant son envol. Il ne pouvait s'agir que de l'ancien palais, la demeure abandonnée des rois déchus.
« Pas si abandonnée que cela », nota Aatang.
Des chiens bleus patrouillaient à l'entrée et sur les murailles. Nul doute qu'ils grouillaient également à l'intérieur.
Lorsqu'il se fut quelque peu remis de son émotion, il regarda autour de lui, en quête d'un endroit où s'installer. Les abords du palais royal ne pouvaient qu'être occupés par les résidences des riches familles d'Oshar. Avec un peu de chance, sa musique se ferait remarquer et il bénéficierait d'une juteuse invitation à venir enchanter les mornes oreilles de quelque notable du coin. C'était une occasion qu'il ne pouvait laisser filer.
Aatang avisa un petit renfoncement dans la façade d'une maison, non loin. Il jaugea la distance qui séparait cette alcôve du palais royal. Il ne tenait pas à attirer l'attention des chiens bleus sur sa personne. L'emplacement était un peu trop proche à son goût, mais cela ferait l'affaire. Il y avait déjà un peu de passage, malgré l'heure matinale. Il ne ferait que s'intensifier au cours de la journée, le soustrayant d'autant mieux à la vigilance de la milice.
Sa décision arrêtée, Aatang s'installa, sous le regard intrigué de quelques passants. L'étincelle de curiosité qu'il entrevit dans leur regard las et résigné lui parut de bon augure. Il cala son sitar entre ses pattes repliées, en tira quelques notes éparses avant de commencer à jouer. La mélodie s'envola aussitôt, aigrelette et joyeuse, nimbée d'une résonance presque mystique. La légende disait que c'était en écoutant le carillon joyeux que les Sources de la Pluie jouaient sur les étoiles cristallines que la déesse Anaki avait eu l'idée de cet instrument. Charmé, son frère Pakar avait mêlé sa voix solaire aux accords du divin sitar. De la musique emportée par le souffle du dieu de l'harmonie, les êtres acquirent la conscience et s'extirpèrent de la sauvagerie des origines. Aatang aimait cette histoire et elle inspirait chacun des gestes tendres qu'il portait sur son instrument.
Bientôt, un petit attroupement de badauds se forma autour de lui. Un jeune rat vêtu en écolier vint même esquisser quelques pas de danse tout droit venus des basses vallées de l'Azur.
Le morceau fini, Aatang enchaîna avec un autre, puis un autre. De menues pièces de bronze pleuvaient autour de lui, assorties de murmures admiratifs ou amusés. Grisé par son succès, il n'en jouait que mieux, plus intensément. Le jeune rat continua de danser, ses petites griffes cliquetant sur les pavés de la place.
Une puissante sonnerie de cor vint tout à coup briser la magie du moment.
Aatang s'interrompit, pris par surprise. Son auditoire se figea, les faces passant soudain du ravissement à la morosité. La troupe s'éparpilla. Un battement rythmé satura l'atmosphère. Le cor reprit son long cri modulé. Un autre lui répondit.
Entre les pattes des chalands qui s'éloignaient, Aatang vit une troupe de chiens qui traversait la place au pas de marche.
Les gardes du palais s'attroupèrent près de la monumentale porte d'entrée. Les deux groupes échangèrent des aboiements solennels puis les premiers prirent la place des seconds, tandis que ces derniers se regroupaient et s'éloignaient sur la place, au son triomphant des cors.
Poussé par une curiosité un peu morbide, Aatang n'avait rien raté de la relève de la garde. Il s'était même surpris à compter les soldats sur la place et ceux qui les épiaient, depuis les murailles. Le spectacle terminé, il se désintéressa des canidés. D'un mouvement preste, il ramassa les piécettes de bronze lancées par son auditoire. Le petit rat qui l'avait accompagné de ses pas de danse était encore là et il lui en remit quelques-unes.
Puis il reprit son concert.
Mais le charme était brisé. Ramenés à leur triste situation par cette démonstration de discipline militaire, les passants ne s'arrêtaient guère plus de quelques instants pour l'écouter, le remercier d'un sourire ou d'un peu de monnaie. Il ne perdit pas entièrement son temps non plus. Un singe à l'air guindé vint l'inviter au nom de sa maîtresse, une certaine dame Lushen, à venir jouer dans la soirée afin de divertir ses invités. Les deux pièces d'argent qu'Aatang reçut avec la promesse d'en recevoir bien d'autres après sa prestation achevèrent tout à fait de le convaincre. Le singe lui expliqua comment rejoindre la maison, puis, non sans un froncement de narines, l'enjoignit à se rendre présentable. Sa corvée accomplie, il repartit d'où il était venu.
Après son départ, Aatang continua de jouer une mélodie pensive, tout en réfléchissant. Sa matinée lui avait fourni quelque profit, il avait un engagement pour la soirée et assez d'argent pour se loger dans une auberge et prendre un bon repas. Cela suffisait pour cette fois.
Il rangea son sitar, dissimula son gain de la matinée dans un pli de sa ceinture mais s'attarda encore quelques instants pour observer le palais royal. Quelle beauté... Aatang ne pouvait s'empêcher de l'imaginer au temps de sa splendeur. Les étendards de toutes les vallées du Kathok-Lan réunies sous l'autorité des rois tigres auraient flotté au-dessus des toits bariolés. Les portes du palais auraient été grandes ouvertes pour laisser passer le flot de quémandeurs, de gardes, de courtisans et de domestiques. On y aurait entrevu les jardins luxuriants qui, disait-on, étaient une splendeur telle qu'on n'en avait jamais vue sur les pentes des hautes montagnes.
Aatang se souvint de la face de tigre imprimée sur les murs de l'Université et se demanda soudain s'ils étaient beaucoup, dans la ville, à appeler de leurs vœux le retour des rois.
Le dernier souverain en titre avait dû fuir plusieurs décennies plus tôt, suite à une révolte des notables de la cité, qui avaient réussi à se concilier le secours du petit peuple. Aujourd'hui, c'était son fils Tusan qui intriguait depuis un obscur palais du bas Varani pour rétablir son trône et reprendre ses droits sur Oshar. L'Empire bleu lui avait coupé l'herbe sous le pied, mais Aatang commençait à penser que cette histoire pouvait bien faire ses affaires. Si l'occupation canine déclenchait un mouvement royaliste clandestin d'envergure dans la cité, Tusan l'Exilé pourrait fort bien s'appuyer dessus pour tenter de reconquérir son trône.
Mais qu'est-ce qu'un lièvre musicien pouvait connaître à toutes ces manigances politiques ?
Ramené à l'humilité de sa situation, Aatang chargea son sitar sur son dos et se mit en quête d'un endroit accueillant où s'établir.

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