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Scène 1

J'étais assis sur mon fauteuil, dans ma chambre, face à la fenêtre ouverte. Celle-ci donnait sur la cour intérieure de ma maison. Face à moi, à une dizaine de mètres à l'autre bout de la cour, la fenêtre fermée de ma salle de bain qui reflétait l'intérieur de ma chambre, et en particulier le miroir de mon armoire. Je voyais donc le reflet d'un reflet. Un reflet au carré. Une mise en abyme du réel. J'étais absorbé dans la contemplation de cette illusion à la puissance deux quand j'aperçus dans le miroir de mon armoire, reflété par la fenêtre de ma salle de bain, un visage. Surpris, je me retournai soudainement pour saisir l'intrus, mais il n'y avait rien. Je repris ma position initiale tout aussi rapidement pour découvrir que le visage était encore là. Il avait l'apparence d'un diablotin, une forme allongée et affichant un sourire exagérément étiré, machiavélique. Décidé à expliquer ce mystère, je sortis de ma chambre pour me rendre dans la petite cour intérieure. Le phénomène se produisait encore. Quand je regardais le reflet du miroir de mon armoire dans le reflet de la fenêtre de ma salle de bain, le visage apparaissait ; quand je regardais directement le miroir à travers la fenêtre ouverte de ma chambre, il n'y avait rien. Mais quelle était donc cette illusion d'optique ? Puisque j'étais dans la cour, je testai les changements rapides de point de vue, tournant ma tête alternativement en direction de ma salle de bain et de ma chambre. Le visage apparaissait et disparaissait à la même cadence. À mesure que l'expérience se déroulait, je remarquais une transformation du visage. Son air devenait de plus en plus inquiétant. Si le phénomène était apparu jusqu'ici avant tout comme une énigme, je commençais maintenant à éprouver de la peur. Je quittai alors la cour pour mon téléphone et appelai un ami pour lui faire constater l'étrange illusion. Il arriva chez moi trente minutes plus tard.

- C'est quoi ce truc que tu voulais me montrer ? demanda-t-il sur le seuil de la porte d'entrée.

- Viens. C'est par là, lui indiquai-je en lui montrant la cour.

Je lui demandai d'abord de regarder en direction de ma chambre, vers le miroir de l'armoire, puis l'invitai à se tourner vers la fenêtre de la salle de bain.

- Alors, tu ne vois rien ? l'interrogeai-je impatient.

- Non. Je vois le reflet de ton armoire. C'est pour ça que tu m'as fait venir ? C'est une blague ?

- Tu ne vois pas le visage ?

- Non. Qu'est-ce que tu racontes ? Tu te moques de moi ?

- Je t'assure que non. Bordel. Qu'est-ce qui m'arrive ? lui dis-je inquiet.

Pour moi, le visage était toujours présent, de plus en plus menaçant. Je demandai alors à mon ami de me laisser seul. Une sieste me ferait peut-être du bien. J'avais mal dormi ces derniers jours et il était possible que mon cerveau fut plus sensible aux illusions d'optique. Je réussis à me reposer deux heures. Il faisait nuit quand je me réveillai. La fenêtre de ma chambre était encore ouverte mais la lumière éteinte. Je l'allumai et me hâtai de regarder la fenêtre de la salle de bain pour voir si le phénomène était encore là. Non seulement il n'avait pas disparu mais maintenant le visage bougeait. Plus exactement, il remuait les lèvres. Je ne pouvait l'entendre puisqu'il n'émettait pas de son, mais il articulait suffisamment pour que l'on puisse comprendre ce qu'il disait. J'étais terrorisé. Continuant à le regarder, comme hypnotisé, je commençais à interpréter ses mots. Après un certain temps, il n'y avait plus de doute sur leur sens. Le visage répétait cette phrase indéfiniment : « Je vais bouffer ton âme ».

Scène 2

Une semaine s'était écoulée depuis l'incident. Les volets de ma chambre étaient restés clos. C'était le seul moyen que j'avais trouvé pour faire disparaître le phénomène. L'ignorance est un bon remède parfois. Pendant tout ce temps j'avais envisagé les explications possibles, et la seule qui me paraissait rationnelle c'était l'hallucination. Mais pourquoi mon esprit avait-il inventé une telle image ? En outre, rien dans mon passé ne laissait présager que je puisse connaître ce genre d'événement. Je n'étais pas le type de personne qui faisait des expériences étranges. Mais pour valider ce diagnostic de l'hallucination, il fallait que je m'adresse à un professionnel, c'est-à-dire un psy. J'avais peur d'en consulter un qui m'apprenne que j'étais psychotique. Cette semaine avait d'ailleurs consisté, pour sa plus grande part, à me faire accepter cette consultation. Je m'y étais finalement résolu et m'apprêtais à entamer le premier entretien. C'était une psychologue.

- Je vous écoute, me dit-elle, en affichant un large sourire un peu inquiétant.

Assis sur un fauteuil en face d'elle derrière son bureau, je lui contai les événements survenus une semaine auparavant.

- Est-ce que je suis fou ? lui demandai-je, ravagé par l'inquiétude que je ressentais à attendre sa réponse.

- Nous n'utilisons jamais ce terme me répondit-elle, en affichant encore ce trop large sourire. Mais qu'est-ce qui vous fait croire que ce que vous vivez n'est pas réel ?

- Hein ? répondis-je, décontenancé par la question.

- N'avez-vous pas envisagé que votre expérience puisse être réelle ? Poursuivit-elle.

- Mais enfin. C'est forcément une illusion. Il n'y a que moi qui vois ce visage. Ne devriez vous pas me ramener vers le réel et le rationnel, non aller dans le sens de mon délire en tant que psy ? Vous me faites peur.

- Moi je crois que tout ce que vous m'avez raconté sur ce visage est parfaitement réel. Et je m'inquiéterais pour mon âme si j'étais vous. Ce serait dommage de se la faire bouffer, conclut-elle en lâchant un rire tout aussi inquiétant que le sourire qu'elle affichait.

Alors qu'elle riait encore, je constatai le même phénomène optique dans la pièce. Un miroir accroché au mur face à moi, en reflétait un second dans le mur d'en face, derrière moi. Ce reflet de reflet affichait le même visage terrifiant qui était encore devenu plus inquiétant depuis la dernière fois. Mais, au lieu de parler, il se contentait de rire. Je quittai alors la pièce en courant, terrorisé, entendant encore le rire de la psy. À partir de ce moment tout s'accéléra. Tandis que je franchissais la salle d'attente jouxtant le bureau de la psy où elle faisait ses consultations, je vis une personne assise. Elle tourna sa tête vers moi. C'était le visage du reflet de reflet. Le même sourire diabolique s'y dessinait. Je criai puis sortis de la pièce encore plus vite. Une fois hors du bâtiment, je constatai la présence de deux passants à une vingtaine de mètres qui venaient vers moi. Ils arboraient le même visage de diablotin. Je me mis à courir comme un fou furieux. Au terme de ma fuite, j'aboutis finalement dans une rue passante. Les dizaines de visage que je croisai affichaient tous les mêmes traits que celui du reflet de reflet. C'en était trop. Je m'évanouis.

Scène 3

Je viens de me réveiller. J'ai du mal à bouger mes membres. Ma vision est trouble et il me faut plusieurs minutes avant qu'elle ne me renvoie un monde interprétable. Je suis dans une pièce aux murs blancs. Du moins ceux qui se trouvent dans mon champ de vision étroits car je ne peux pas encore bouger ma tête suffisamment pour voir si les autres sont de la même couleur. Un appareil à côté de moi émet des bips réguliers correspondant aux battements de mon cœur. Il semble que je sois dans une chambre d'hôpital. Les dernières minutes de mes péripéties avant que je ne m'évanouisse me reviennent en tête. La psy, le visage dans le reflet de reflet du miroir, les gens dehors arborant le même visage terrifiant. L'ai-je rêvé ? J'ai retrouvé suffisamment de force maintenant pour me lever. Mais je suis branché à divers appareils. Je me libère des liens et me dirige vers la porte. Lorsque j'arrive face à elle, je pousse un cri de terreur. Le visage que je vois face à moi est un diablotin au sourire machiavélique.


Texte publié par Beus, 27 août 2026 à 17h09
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