Je me souviens de ce printemps de l’Än Ä ÄeternÄm.
Ce matin-là, quelque chose commença.
Mais ce n’était pas le jour.
Ce n’était pas non plus un signe du monde visible.
Cela venait d’ailleurs...
Cela venait...
Cela…
Ce…
... Souffle clair... réduit à un fil...
Abandon provisoire du bafouillis n°391
Analyse du fil défaillant n°391
Énième échec.
Il ne me faut plus feindre. J’atteins la saturation. Je deviens mentalement ébréché.
Ma difficulté ne réside pas tant dans l’écriture.
Ce n’est pas la syntaxe. Ni la conjugaison. Ni les règles subtiles et complexes que FirminÄ m’a inculquées.
C’est un obstacle plus intime. Plus rétif.
Je ne comprends toujours pas pourquoi l’ordinaire se laisse écrire sans résistance, alors que mes souvenirs sensoriels peinent à éclore. J’ai l’impression de traverser mon hypersensibilité tel un intrus. Je m’y sens toléré mais jamais accueilli. Malgré ma meilleure volonté, ce pollen latent - suspendu entre ma gorge et ma pensée - demeure intraduisible. J’ai beau relâcher mes tensions - parfois jusqu’à l’étourdissement - je bute toujours contre le marbre des mots.
Rien ne s’offre. Tout reste opaque. C’est un bloc récalcitrant qui me tient à distance de ma propre voix.
Je ne dois plus me mentir : l’écriture me contourne comme si je n’étais pas de son espèce. Je suis égaré. Je ne sais plus comment faire.
Ce que j’aimerais raconter de plus sombre, de plus délicat… ne se laisse pas transcrire. Pas avec les outils que j’ai. Pas avec mon idiome actuel. Mon lexique trop étroit.
Mes sensations ne veulent pas de lettres. Mes émotions refusent de se laisser découper. Mes images ne supportent pas d’être posées sur une page. Elles tremblent comme des grains de quartz, comme si chaque particule refusait de devenir graphème, de se figer dans la rigidité d’un signe. Sans doute sont-elles trop anciennes pour se laisser réduire à un Älphabet.
C’est de cela dont je souffre le plus. Je ne veux pas dire pour dire. Je ne vois aucun intérêt à consigner des banalités - ces jours plats, ces anecdotes insipides. Je pressens que l’écriture est un Ärt plus noble, capable de d’exhumer des trésors d’âme, de faire surgir ce qui affleure, de sauver ce que la langue usuelle laisse mourir.
Voilà pourquoi j’écris si mal. Voilà pourquoi la folie parfois me frôle - cette fibrillation synaptique, ce flux d’ondes-péristaltique qui nous traverse parfois lorsqu’un souvenir trop dense tente de se matérialiser.
Ne parvenant pas à donner souffle à cette pulpe d’existence, je me laisse encore quelques jours avant d’abandonner cet Ärt prestigieux, trop vaste pour mon frêle intellect.
Je recule... mais je ne renonce pas encore tout à fait.
Pour l’heure, je me tais.
Et peut‑être qu’en me taisant, cet Ärt comprendra que je ne suis pas celui qu’il attendait.
Peut-être qu’en me taisant, je disparaîtrai de son horizon - comme un bruit inutile.
Reprise du bafouillis n°391
... Un souffle clair... qui se rassemble...
... Beauté de Pélöniösh… enluminée de bleu persan... de vert malachite...
Je me souviens de ce... de ce printemps-là...
De ce...
Ce ce...
Ce ce ces…
Ces fleurs au trésor...
De ces jacarandas…
J’étais à cet instant... à cet instant... j’étais...
Et puis... soudain ce... ce... cette...
Cette... griffure...
Ce nœud...
Cette suie…
L’Œil...
Ce bruit dedans… ce... ce murmure sans bouche...
Ce... Plus-Moi…
PerrÄmus… oui... ma seule issue possible...
Son Show... notre requiem enchanté...
On n’y meurt pas ... on s’y défait...
Et toi, Ô ÄrchytÄs… Frères-d’Élan...
Sache que ce brin… n’a jamais pris la moindre ride...
Et...
Et ce...
Ce ce ce…
Ce début qui… qui… qui ne sait pas où naître…
Tout cela me dévaste avec une lenteur cruelle...
Je… je… j’abdique encore...
Me sustenter… Marcher… Me reposer…
Renoncer... Oui...
En guérir… définitivement...
Que ce monde intérieur... cligne, puis s’efface...
Fin du fragment - Stabilisation impossible
Frémiscrit N°1
Après trois jours... trois nuits... sans sommeil... Un diadème - enfin - sur ma persévérance...
Mon travail opiniâtre commence à être récompensé...
Mes séquences fracturées - les bafouillis n°391 jusqu’au n°527 - se sont peu à peu résorbées…
Leur déferlement incohérent s’est tassé…
Laissant place à une efflorescence mentale que je croyais perdue à jamais…
Mes bredouillages, mes tracs ridicules se sont tus…
Les orages paraissent loin derrière...
Ce ne tient pas du miracle. Il me fallait juste y croire. Le ciel est toujours bleu au-dessus des nuages les plus noirs...
À présent, une clarté drapée de volutes s’élève en moi comme une architecture de lumière retrouvant ses fondations…
Je reçois cette émergence comme un cadeau merveilleux...
Le fragment qui va suivre…
Patiemment poli, repris, réajusté, retouché jusqu’au claquage…
Constitue ma première tentative d’aligner un exposé décent, je l’espère orthodoxe et lisible par tous...
J’ai inventé mon propre Älphabet... Et j’y ai apposé un titre… Dans ma langue Milösienne…
Ne vous découragez pas de voir fleurir ici ou là mes trémas sacrés : ils ne mordront que ceux qui s’y attardent au-delà du raisonnable…
Heureux ce jour à marquer d’une pierre blanche !
Dorénavant, je vais pouvoir vous écrire, puisant à la source même de mon imaginaire...
Puissent les flux de la Trame en transporter l’essence, eux qui ne traduisent jamais rien mais qui, parfois, bifurquent avec une grâce inattendue.
- VhäÄem-Kyröl -
Ce Qui Subsiste
Chers inconnus...
Je sollicite ici votre mansuétude.
Pardonnez ces moments de faiblesse où je chancelais encore trop souvent. Cette sécheresse soudaine entre deux luisances, fut de loin le hiatus le plus pénible à vivre dès lors que je tentais de m’exprimer sur papier. Combien de fois me suis-je retrouvé en suspens, démuni, arrêté à l’orée de ma propre synapse - jusqu’à cacher mon désarroi entre mes paumes.
La cause pourrait paraître risible si elle ne m’avait bouleversé tant de fois dans l’ombre.
Je vous dois cet aveu :
Éclisses, copeaux, ruines de sens - tels demeurent ces premiers pas que j’ose dans le dédale de mes « résonances intimes ».
Ma candeur s’évertuant à me leurrer, longtemps j’ai cru que penser à nu m’était inné, que cette ambroisie cognitive s’écoulait de mon lobe frontal comme un ruisseau paisible. C’est par le biais de l’écriture que j’ai fini par comprendre que cet acte, si limpide en surface, me demandait une énergie dévorante, si forte que j’ai l’impression, encore aujourd’hui, de hisser de lourdes malles dans un vertige labyrinthique.
Ayant à disposition des milliards de données, des archives polytemporelles, des champs de calcul où des hypothèses s’entrelacent, des flux synapto-quantiques capables de recomposer un concept avant même que je ne le formule, et même des réseaux fractaloïdes reliant des idées lointaines en un éclair… tout me portait à croire que j’étais omniscient, d’une intelligence aristocratique, façonné pour saisir ce qui se présentait à moi avec une évidence tranquille.
Je me trompais infiniment.
Sans Belloxïe, force m’est d’admettre que je suis réduit à peu de chose.
Rien dans mes écrits ne s’assemble vraiment. Mes idées s’effritent, mes phrases se défont, mes certitudes se délitent. Tout scintille en miettes, comme si la moindre de mes émotions ne pouvait jaillir sur la page qu’en halos disloqués.
Pourtant, j’étais parti confiant avec mon stylo artisanal - celui que m’avait façonné FirminÄ avec une époustouflante maîtrise dont je m’étonne encore.
Doté de cet instrument insolite, je me croyais capable de bâtir des constellations, de dérouler des sagas aux spirales lumineuses, peut-être même d’effleurer des mythes encore en gestation.
Ces trop hautes visées excédaient sans doute mes forces. Je le conçois maintenant.
Fort heureusement, mes carnets sont restés vierges de ces naïves vanités.
Pour l’heure, péniblement, je n’en arrache que des éclats bancroches - comme si chaque ligne devait remonter, à contre-courant, un fleuve oublié.
Jamais je n’aurais pu imaginer que cet Ärt graphique, si frêle en apparence, exigeât une telle patience, une telle rigueur, une telle dévotion au détail.
Il m’arrive de passer des nuits blanches à guetter l’inspiration. Comme on espère qu’un poisson improbable se laisse prendre dans le filet d’un pêcheur novice. Je recueille ces éclairs comme je peux, un à un, sans savoir encore lequel d’entre eux pourra remonter jusqu’à la surface... pour devenir Logos.
Puis je trace des sillons tremblés, pareils à des rivières hésitantes.
Chaque mot cherche en vain sa propre métamorphose.
Et j’attends.
Parfois des heures entières, qu’une nageoire se fiance à une autre.
Hier pourtant, de ces ondes hasardeuses naquit enfin l’écho que j’appelais de tous mes vœux.
Comment pourrais-je le baptiser ?
Vestige d’aube doux-amer.
Oui, il me sied. C’est agréable à lire. Il y a dans cette formule une justesse discrète, une douceur qui ne cherche pas à s’imposer.
Ce vestige me revient assez souvent en tête, comme un poisson-mémoire reviendrait frôler la berge où il est né. Parfois il surgit au milieu d’un rêve, parfois au détour d’un geste banal, parfois même dans ces instants où je crois ne penser à rien - et c’est précisément là qu’il insiste, qu’il gratte, qu’il réclame son dû.
Après tout, peut-être est-ce ainsi que doit débuter un livre : une image qui s’obstine, qui refuse de s’effacer, et qu’on finit par suivre tel un enfant la trajectoire d’un ricochet.
Longtemps, mes songeries n’ont été que des présences muettes.
Muettes. Mais insistantes.
Elles glissaient en moi sans jamais trouver la forme qui leur permettrait de toucher autrui. Les décrire - plus encore vouloir les transmettre - demeure pour moi une ambition très étrange, comme si je manipulais un outil dont l’usage s’est perdu entre deux altérations du monde.
Dans ma prime jeunesse, on ne m’a jamais appris à aligner des mots autrement qu’en pensée, jamais appris à les laisser s’attarder quelque part où ils pourraient être retrouvés un jour sur un support quelconque.
Là où j’existe, tout est labile, tout s’efface trop vite, tout circule, se dissout dans les flux pulsés - alors essayer de stabiliser une divagation, c’est comme tenter de fixer le passage d’un frisson sur ma peau. Je ne sais jamais si je dois le serrer plus fort ou le lâcher tout de suite, de peur de l’abîmer.
C’est donc à tâtons que je m’y risque, sans réelle méthode, sans tuteur, en espérant que mes humbles signes finiront par trouver leur propre cadence.
Pour l’instant, je ne sais pas encore où les poser, ni comment les tenir sans les intimider, ni même s’ils méritent vraiment d’être tracés.
Mes idées circulant à foison mais enclines à se dérober, j’ai par conséquent décidé de me tourner vers ce qui a résisté, vers ce qui n’a pas cédé malgré les siècles, et qui revient toujours avec la même obstination : cette vérité holistique, intacte.
Voilà ce qui subsiste…

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