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Ils étaient tout proches du but. La goélette voguait sur des flots tranquilles et l’île était en vue à l’horizon. L’équipage s’affairait sur le bateau mais plusieurs marins étaient désœuvrés.

Après s’être échappés dans le désordre le plus complet du siège de la cité pirate du serpent par la marine anglaise, les rescapés s’étaient lancés sur l’océan avec les quelques bateaux qui n’avaient pas été endommagés, ou pas trop. L’équipage dirigé par lady Black s’était enfui à bord de ce petit navire et plusieurs réfugiés qui n’avaient plus ni bateau ni capitaine s’étaient joins à eux. La goélette se retrouvait donc avec plus de marins qu’elle n’en avait besoin.

Charles et Enrique n’étaient pas occupés et, accoudés au bastingage, devisaient en regardant l’île approcher lentement.

- Lady Black n’avait pas menti, fit Charles. L’île est bien là. La carte au trésor enfoui est authentique.

- Comme si t’en avais jamais douté, répondit Enrique taciturne. On l’a tous suivie avec des doutes.

- Certains plus que d’autres.

Le français eut un sourire amusé envers l’espagnol. Dans la panique de l’échappatoire de la cité et la semi-panique qui avait suivi sur le bateau, l’équipage en surnombre s’était soudainement inquiété de la suite des événements. Notamment de l’eau et des vivres. La goélette était bien pourvue à la base, mais pas pour autant de matelots.

Aussi Lady Black leur avait dévoilé qu’elle était en possession d’une carte au trésor. Un ancien de ses capitaines aurait enfoui ses richesses sur une île perdue et non répertoriée, hormis sur le précieux document. Toute sa fortune y était en prévision de ses vieux jours dont il ne profiterait jamais, un boulet de canon ayant écourté sa vie de débauches.

L’appât du gain était une caractéristique commune à de nombreux pirates. Alors pour des monceaux d’or, ils pouvaient se rationner un peu. Mais certains avaient commencé à douter après plusieurs jours de mer. Est-ce qu’il ne s’agissait pas d’une entourloupe ? La réputation astucieuse de Lady Black la devançait. Plusieurs marins s’étaient demandés s’ils naviguaient pour de l’or ou pour le bon vouloir de la capitaine.

Maintenant que l’île promise était en vue, les sceptiques devaient se rendre à l’évidence. Pas forcément de bonnes grâce comme ce fut le cas d’Enrique en répondant à Charles, moitié grommelant.

- Ouais… ça va. T’emballes pas non plus. On a pas encore le trésor. Si ça s’trouve, y’a rien sur cette île.

- Il semble y avoir de la verdure. A défaut d’or, on trouvera sûrement du ravitaillement. Vu notre nombre, il va falloir des provisions.

- Si y a pas d’or, les premières provisions seront la capitaine et sa catin que les gars feront rôtir.

Le sourire goguenard de Charles s’élargit.

- Alors c’est ça ton problème, ricana-t-il. Je croyais que c’était juste parce que c’était une femme.

- Les femmes sur les bateaux, ça porte malheur. Mais en plus …

- Mais en plus quand elles lutinent les jolies prisonnières à la place des butors, ça porte doublement malheur, c’est ça ?

- Non. C’pas catholique. Ça va nous attirer les foudres des cieux.

Le français observa un instant le ciel azur. En dehors de quelques petits nuages blancs, tout était limpide. On ne pouvait pas dire qu’une divinité quelconque s’apprêtait à les foudroyer. Même le vent était bon. En fait, si les hommes n’étaient pas obnubilés par l’or et un peu inquiets pour les vivres, la navigation serait idéale.

- T’occupe pas de ce que fait la capitaine, finit-il par répondre. C’est ça qui te portera malheur.

- Ça te fait rien à toi ?

- A part envier la capitaine, non pas vraiment.

- Retiens bien c’que j’dis, ces diablesses vont causer notre perte.

Charles avait toujours trouvé amusant la bigoterie de certains de ses confrères. Se lancer dans des pillages sanglants pour s’enrichir n’était pourtant pas dans la définition d’un homme pieu. Du moins la dernière fois qu’il avait lu la bible, ce qui remontait à une autre vie. Comme souvent avec les bigots, c’était surtout la vie des autres qui devaient être exemplaire.

Il aurait encore volontiers titillé Enrique mais la capitaine fit son apparition sur le pont et interrompit, de fait, bien des conversations. Lady Black était une femme grande et athlétique, vêtue à la manière de son équipage d’une chemise et d’un pantalon. Au-delà de sa taille et d’un indéniable charisme naturel, c’était son histoire qui impressionnait ses hommes. On la disait la dernière rescapée de l’équipage de Barbe noire, lorsqu’il avait revendu les esclaves qu’il avait sauvés pour obtenir une grâce. On raconte qu’elle avait dû se battre âprement pour s’enfuir et avait rejoint la première bande de forbans qui croisa sa route. Là, on prétend qu’elle avait dû émasculer quelques pirates trop sûrs d’eux, qui voulaient l’obliger à quelques faveurs sexuelles, car la liberté des femmes était variable aussi chez les flibustiers.

Ce qui était évident, c’est que rapidement, à coups de sabre, de tirs de mousquet et de jugeote, lady Black avait grimpé la hiérarchie dans son équipage jusqu’à en prendre la tête. Elle avait choisi son nom pour revendiquer ses origines et avait adopté la langue anglaise pour se démarquer des marchands français qui l’avait achetée plus jeune dans son pays natal. Aujourd’hui, tout le monde disait qu’elle était une combattante et une capitaine hors pair.

Ou presque mais, en l’occurrence, Enrique ne dit plus un mot. Il regardait la jeune femme qui suivait de près la pirate. Il fallait dire que miss Penny Wealthington attirait les regards. Blonde aux yeux bleus et aux joues légèrement roses, elle avait la peau aussi blanche que celle de son amante était noire. Sa beauté était le sujet de bien des discussions parmi l’équipage, et pas toujours des plus respectables.

Penny était la fille d’un gouverneur anglais, lord Jeremy Wealthington, dont la gestion de sa province était assez personnelle. Il était notoire qu’il accaparait de nombreuses richesses qui auraient dû revenir à la couronne d’Angleterre. Mais celle-ci étant loin, falsifier des comptes ne lui était guère difficile. Sachant tout cela, l’équipage de lady Black avait donc enlevé la donzelle dans l’attente d’une rançon substantielle. Pendant son séjour forcé, la fille du gouverneur n’avait pas vraiment à se plaindre. Même si ses conditions de vie sur le navire n’avaient rien à voir avec la vie chez son père, elle était traitée avec bien des égards. On ne touchait jamais aux prisonniers riches puisqu’ils devaient être rendus en bon état, leur condition physique faisant parti des négociations de prix. Personne n’avait su comment la capitaine l’avait emmenée jusqu’à sa couche, mais ce n’était certes pas par la force.

Du reste, il était évident pour le premier observateur venu que la jeune femme suivait la capitaine sans contrainte aucune. Par sécurité, elle aurait pu choisir de rester hors des regards, dans la cabine de Lady Black mais elle ne semblait pas vouloir rester enfermée. Au fur et à mesure de ses pérégrinations sur le pont, elle avait adopté des attitudes un peu plus rustres et s’était habillée à la mode de l’équipage. Elle ne se coiffait plus, hormis parfois d’une queue de cheval. Il lui arrivait de marcher nus pieds et elle perdait la raideur des postures imposées par sa condition. Sa belle éducation partait à vau-l’eau entre les bras de lady Black.

A la proue du navire, la capitaine observait avec satisfaction l’île qui se trouvait désormais à portée de barques.

- Parfait, commenta-t-elle. Nous allons mener deux équipes. L’une à la recherche du trésor et l’autre fera le plein de provisions et, si nous en trouvons, d’eau douce. Mettez les chaloupes à la mer.

- Pas si vite …

Smithee, un pirate qui avait rejoint l’équipage lors de la fuite de la cité, s’avançait en portant la main sur un pistolet à sa ceinture. Deux autres hommes l’encadraient avec des airs peu amènes.

- On veut savoir qui va chercher l’trésor et qui des provisions. Pour pas qu’certains partent pendant qu’d’autres ont l’dos tournés.

- Qui veut savoir ?

Plusieurs mains se levèrent. C’était une minorité mais assez importante pour faire du grabuge. La situation pourrait basculer en un instant. Smithee et ses proches acolytes semblaient déjà prêts à dégainer, leurs yeux haineux rivés sur la capitaine et la jeune captive. Pas décontenancée pour autant, lady Black eut un petit rire.

- Je vois. Voilà ce qu’on va faire. Ceux qui ne me font pas confiance iront chercher le trésor avec moi. Pendant ce temps …

- Rien du tout. Donne la carte, catin !

Penny poussa un cri d’effroi alors que Simthee prenait son pistolet mais un poignard se planta soudain dans sa poitrine. La capitaine l’avait lancé en un éclair. Un acolyte du renégat dégaina alors son épée. Charles s’interposa et d’un geste vif, transperça le quidam de sa propre arme.

- Merci Charles.

- J’ai encore quelques réflexes de mon ancienne vie de mousquetaire, capitaine. Et il m’est vite apparu évident que ces gaillards n’avaient pas l’intention de vous laisser la vie dans tous les cas.

Charles menaçait de son épée le troisième homme qui s’était avancé. Celui-ci ne bougeait plus. Au moindre geste brusque, il serait tué avant de pouvoir porter la main sur le manche de son coutelas. Avec l’ancien mousquetaire à son côté, Lady Black ne prit pas la peine de dégainer sa rapière à son tour. Elle se tourna vers l’équipage qui était encore subjugué par la mort des deux mutins. Mais visiblement, il était à deux doigts de basculer dans la violence la plus terrible.

- Évitons une bataille mes amis et écoutez-moi. Je donne la carte à ceux qui veulent aller chercher le trésor. Ce n’est pas la peine de se battre pour ça, ce n’est pas comme s’ils pouvaient aller loin sans le bateau.

L’équipage se rendit facilement à l’évidence. Pour ou contre la capitaine, ils étaient tous codépendants. Avoir un trésor ne servirait à rien sans bateau pour l’emmener. Le petit groupe d’ex-mutins prit donc la carte, s’approchant de Lady Black à gestes lents pour éviter tout mouvement malencontreux. Le calme ne revenait pas si facilement. Ils montèrent dans des chaloupes sous le regard lourd des fidèles de Lady Black avant de les mettre à la mer et de commencer à s’éloigner vers l’île.

Les regardant tout en caressant doucement le dos de Penny contre elle qui se remettait de ses émotions, la capitaine lança à Charles :

- Vu notre nombre actuel, comment évalueriez-vous nos stocks de nourritures et d’eau ?

- Disons, compliqué. Avec le rationnement, nous aurons au mieux une semaine de navigation en pleine mer si nous levons l’ancre dès le retour de l’expédition, répondit Charles.

- Non, je veux dire avec l’équipage actuellement à bord.

- Correct, évalua-t-il en commençant à comprendre.

- Alors levez l’ancre ! Sans remords !

Elle se tourna vers l’équipage restant.

- Personne n’est assez bête pour enterrer un trésor. Cessez de croire ces fariboles. La plupart des équipages pirates fonctionnent de la même manière que nous. Ils ont un trésor commun et partagent selon des règles établies. Comment feraient-ils en enfouissant leur or ? Cette carte était un simple relevé de terrain trouvé dans une vieille expédition. Les superstitions ridicules vous fourvoient et vous aveuglent. Et vous vous retrouvez à suivre le premier venu pour une illusion.

Charles riait sous cape. L’attrait de l’or n’était pas son seul intérêt, bien qu’il ne crachait pas dessus. Il était prêt à suivre un bon capitaine jusqu’en enfer et Lady Black était la meilleure qu’il eut jamais connu. Mais les hommes de l’équipage en restèrent pantois de s’être fait dupés.

- Rassurez-vous ! Je ne compte pas passer ma vie sans or et je ne l’obtiendrais jamais sans vous. Si j’avais pu compter sur mon équipage habituel, je n’aurais jamais manigancé cette histoire absurde. Je prévoyais de nous approvisionner ici puis de repartir vers le sud, reprit la capitaine. Il y a de l’argent à faire là-bas. Ici, la piraterie a presque fait son temps. Les grandes nations européennes ne se laisseront plus longtemps manger le pain sur le dos. La chute de la cité du serpent en est la preuve. Il est temps de partir et, avec l’équipage réduit, nous n’avons plus besoin de rester ici. Ni besoin de traîtres. La fortune viendra les amis. Elle nous tend les bras ailleurs.

Une promesse d’or en remplaçait une autre mais le reste de l’équipage avait toujours été dévoué à lady Black. Duper les traitres s’était avéré nécessaire, ils ne pouvaient qu’en convenir. Et ils n’avaient pas de raison de douter de la bonne foi de la capitaine une fois son plan sur les rails. Ce fut donc une acclamation générale pour Lady Black, Charles ayant un sourire amusé en voyant Enrique se joindre à la liesse générale sans retenue.

En peu de temps, l’équipage se remit au travail pour préparer le départ. Charles s’approcha de la capitaine.

- Vous vous en êtes bien sortie, madame.

- Mon équipage sait quand il peut me faire confiance. Après la fuite de la cité avec tout ce monde, il fallait faire le tri. Même s’ils ne savaient pas comment s’y prendre, les hommes n’attendaient que ça.

- Ils vous sont dévoués, certes, mais ils auront toujours soif d’or. De beaucoup d’or.

- Ils en auront. Des milliers, peut-être des millions de piastres.

- Nous ciblerons donc les espagnols, fit Charles intéressé.

- Leurs mines d’argent dans le sud sont un trésor bien plus précieux que tout l’or des Caraïbes. Bien plus dangereux aussi. Il faudra être prudent, mais les hommes trouveront leur compte.

- Et vous capitaine ? Trouverez-vous de quoi vous satisfaire ?

- Personnellement, j’ai tout ce qu’il me faut ici.

Elle prit Penny par la taille et la serra contre elle.

- Le reste, on s’arrangera toujours.


Texte publié par Darklord, 19 août 2026 à 17h11
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