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tome 1, Chapitre 2 « Chapitre 2 : Le muet des archives basse » tome 1, Chapitre 2

Le murmure s’éteignit.

Pendant plusieurs secondes, Kaelen demeura immobile au milieu de sa cellule, le stylet suspendu au-dessus de la tablette de cire. Les lampes vertes avaient cessé de vaciller, mais leurs flammes brûlaient désormais plus bas, comme si elles manquaient d’air.

Ou comme si elles avaient peur.

Sous ses pieds, la vibration avait disparu.

Pourtant, Kaelen continuait de la sentir.

Elle ne venait plus de la pierre. Elle battait à l’intérieur de lui, au rythme fragile de ce cœur étranger. Chaque pulsation lui rappelait une vérité qu’il n’était pas prêt à accepter : le Fléau Divin connaissait son nom.

Trois siècles avaient passé.

Trois siècles de poussière, de mensonges, de royaumes reconstruits sur les os de ceux qui avaient combattu. Trois siècles pendant lesquels le monde avait dû croire que Kaelen d’Aubeval était mort en héros, consumé dans la lumière de la Porte Céleste.

Et pourtant, la chose qu’il avait affrontée existait encore.

Elle dormait.

Elle attendait.

Il effaça sa réponse avec le plat de sa main. La cire était tendre et grasse sous ses doigts. Les mots Je suis réveillé disparurent, mais trop tard : quelque part, dans les profondeurs de la Citadelle Noire, quelque chose les avait déjà lus.

Kaelen replia la tablette contre sa poitrine.

Un bruit métallique résonna dans le couloir.

Il se retourna aussitôt.

La serrure de sa porte grinça.

Cette fois, il n’eut pas le temps de rejoindre sa paillasse. Il resta debout, près du mur, le visage baissé, les épaules légèrement voûtées. Il se força à respirer comme un garçon épuisé. Comme Vann. Comme un scribe muet qui n’avait aucune raison d’être dangereux.

La porte s’ouvrit.

Mais ce n’était ni la femme à la tresse grise, ni le garde au nez brisé.

Une jeune fille se glissa dans la cellule.

Elle devait avoir seize ans, peut-être dix-sept. Ses cheveux noirs étaient coupés court, de façon irrégulière, comme si quelqu’un les avait tranchés avec un couteau émoussé. Elle portait la même tunique grise que lui, mais sans l’emblème de l’Œil et de la Flamme. À son col pendait une petite chaîne de fer terminée par une plaquette vierge.

Une détenue, comprit Kaelen.

Ou une propriété.

Elle referma la porte derrière elle sans la verrouiller, puis posa un doigt contre ses lèvres.

Kaelen ne bougea pas.

La jeune fille le regarda avec une intensité presque agressive. Ses yeux étaient d’un brun très clair, tirant vers l’or sous la lumière verte. Elle avait une fine cicatrice qui partait de sa tempe droite et disparaissait derrière son oreille.

— Tu n’es pas Vann, murmura-t-elle.

Kaelen sentit son corps se tendre.

Il avait appris, pendant la guerre, que les questions les plus dangereuses n’étaient jamais hurlées. Elles étaient prononcées doucement, dans les pièces où personne n’était censé écouter.

Il désigna sa gorge, puis haussa les épaules.

La jeune fille eut un bref sourire sans joie.

— Oui, je sais. Tu ne parles pas. Enfin… Vann ne parlait pas.

Elle s’approcha de deux pas.

— Mais Vann me connaissait. Il savait qui j’étais. Il m’aurait regardée autrement.

Kaelen détourna les yeux vers la tablette qu’il tenait encore.

Elle la remarqua.

Son expression changea.

— Qu’est-ce que tu as écrit ?

Il recula d’un pas.

La jeune fille soupira, visiblement partagée entre la peur et l’impatience.

— Écoute-moi. Je ne travaille pas pour les Archives. Je fais semblant. Comme toi, j’imagine. Mais si tu as trouvé ce que Vann cherchait, nous n’avons plus beaucoup de temps.

Elle fouilla sous sa tunique et en tira un petit objet enveloppé dans un morceau de toile noire. Lorsqu’elle le déplia, Kaelen aperçut une bourse de cendres.

Elles étaient grises, presque argentées.

Et elles brillaient faiblement.

Son souffle se coupa.

Il connaissait cette poussière.

Il l’avait vue, autrefois, dans les ruines de la Porte Céleste. C’était ce qui restait des guerriers frappés par le feu du Fléau Divin : non pas des corps, non pas des os, mais une cendre froide qui refusait de se disperser au vent.

La jeune fille serra le tissu dans son poing.

— Elles appellent ça les Cendres du Grand Sauveur, dit-elle. Elles sont conservées dans le Sanctuaire Haut, au-dessus des Archives. Les prêtres les montrent aux pèlerins une fois par an. Ils disent que ce sont les restes de Kaelen d’Aubeval.

Kaelen fixa les cendres.

Une colère lente monta en lui.

Ce n’était pas possible.

Son corps avait disparu dans la lumière. Il se souvenait de la douleur, de l’éclat aveuglant, du goût du sang dans sa bouche. Il se souvenait de Sered qui criait son nom. De Lysa, tombée à genoux près du sceau brisé. Puis de cette impression terrible : celle d’être déchiré entre le ciel et l’abîme.

Il n’y avait pas eu de corps à récupérer.

Alors que vénéraient-ils ?

— Elles ne viennent pas de toi, reprit la jeune fille. Du moins, pas entièrement.

Elle posa les cendres sur la paillasse.

À peine avaient-elles touché le tissu rêche que les lampes vertes se mirent à trembler.

Kaelen sentit quelque chose remuer derrière ses yeux.

Un souvenir.

Le sommet de la Porte Céleste.

Le vent chargé d’orage.

Les bannières des Sept Royaumes réduites en lambeaux.

Et, au centre du cercle de pierre, la silhouette immense du Fléau Divin, faite de chair noire, de lumière morte et d’ailes dont chaque plume semblait être le cri d’un homme.

Tu ne peux pas me tuer, Champion, avait dit la créature.

À l’époque, Kaelen avait cru entendre une menace.

À présent, il comprenait peut-être qu’il s’agissait d’une promesse.

Il leva les yeux vers la jeune fille.

Elle avait pâli.

— Tu le sais, n’est-ce pas ? souffla-t-elle. Tu sais ce qu’elles sont.

Kaelen prit le stylet et écrivit sur la tablette.

Qui es-tu ?

Elle lut la question, puis sourit tristement.

— Mira.

Elle hésita.

— Mira Seln. Ma mère était archiviste avant qu’ils ne l’envoient aux galeries. Mon père était fondeur. Il est mort lors des purges du quartier, il y a six ans. Officiellement, il fabriquait des armes pour les rebelles. En réalité, il avait découvert que les cloches du temple étaient faites avec un métal runique.

Kaelen inscrivit une seconde question.

Pourquoi me faire confiance ?

Mira resta silencieuse longtemps.

Puis elle s’assit sur le bord de la paillasse, près des cendres.

— Parce que Vann t’attendait.

Kaelen ne bougea plus.

— Il ne savait pas ton nom, continua-t-elle. Pas vraiment. Il parlait d’un homme qui reviendrait quand la pierre recommencerait à respirer. Il avait trouvé des fragments de textes scellés, des témoignages datant de la guerre. Il disait que le Grand Sauveur n’était pas mort comme le temple le racontait.

Elle se pencha vers lui.

— Il disait aussi que l’Ordre de l’Œil et de la Flamme n’avait pas toujours été un ordre de prêtres.

Les mots frappèrent Kaelen avec plus de violence qu’un coup.

Il revit les guérisseurs de campagne, les tentes blanches tachées de rouge, les femmes et les hommes qui n’avaient jamais porté d’armure mais qui avaient sauvé davantage de vies que lui. Il revit frère Edran, un petit homme chauve qui jurait quand on lui amenait trop de blessés et qui, pourtant, ne refusait jamais de soigner personne.

L’Œil et la Flamme avaient été une confrérie de savoir.

Pas une prison.

Pas une machine à brûler des livres.

Pas une institution qui marquait des enfants comme du bétail.

Kaelen ferma les doigts autour du stylet jusqu’à sentir le bois craquer.

Mira observa sa main.

— Vann était terrifié, dit-elle. Les derniers jours, il ne dormait presque plus. Il disait que quelqu’un répondait à ses notes. Qu’il entendait des voix sous les murs.

Kaelen écrivit lentement :

Il est mort ?

Mira baissa les yeux.

— Ils ont dit qu’il avait été transféré.

Cela suffisait comme réponse.

Kaelen connaissait ce langage. Durant la guerre, les officiers parlaient de “repli stratégique” quand une compagnie avait été massacrée. Ils parlaient de “pertes acceptables” lorsqu’ils envoyaient des recrues tenir une porte impossible. Dans tous les siècles, les puissants avaient inventé des mots propres pour couvrir l’odeur des morts.

— Mais il m’a laissé quelque chose, reprit Mira.

Elle se leva et s’approcha de l’étagère branlante. Sa main glissa derrière une planche, puis en ressortit un petit rouleau de papier protégé par une couche de cire.

Elle le tendit à Kaelen.

Le papier était ancien. Plus ancien que le reste de la cellule. Lorsqu’il le déroula, il aperçut une carte dessinée à l’encre brune : les couloirs des Archives Basses, plusieurs escaliers, des chambres de conservation… et, au centre, une zone cerclée d’un trait rouge.

Au-dessus était écrit :

LA PORTE SANS POIGNÉE

Kaelen sentit le froid de tombe revenir dans ses os.

Sous le dessin, Vann avait ajouté une phrase :

Les cendres ouvrent ce que le sang a fermé.

Mira suivit son regard.

— Il faut aller là-bas avant la sixième cloche, murmura-t-elle. Après, Maître Orsenn fait descendre les prêtres. Ils emportent les cendres au Sanctuaire pour la Veillée du Sauveur.

Kaelen regarda la poignée de poussière argentée.

Les cendres du Grand Sauveur.

Une relique vénérée par des milliers de gens qui ne savaient rien. Une preuve fabriquée, ou pire : une parcelle de vérité mêlée à une corruption ancienne. Si les cendres pouvaient ouvrir une porte scellée sous la Citadelle, alors l’Ordre savait depuis longtemps qu’il existait quelque chose au-dessous.

Ils ne protégeaient pas le monde du passé.

Ils protégeaient le passé du monde.

Un coup brutal retentit contre la porte.

Mira sursauta.

— Vann ! lança la voix du garde. Tu es prêt ou tu veux que je te traîne jusqu’au registre ?

Kaelen et Mira échangèrent un regard.

Elle attrapa rapidement les cendres, les enveloppa dans la toile noire et les glissa dans la manche de Kaelen. Le contact de la poudre contre son poignet lui fit l’effet d’une brûlure glacée.

Puis Mira ouvrit la porte.

Le garde au nez brisé se tenait dans le couloir, sa matraque à la main.

— Ah, dit-il en voyant la jeune fille. Toi. Qu’est-ce que tu fais ici ?

Mira baissa les yeux avec une docilité parfaite.

— Dame Veyra m’a demandé de lui apporter les listes des saisies du Secteur Quatre.

Le garde grogna.

— Alors apporte-les-lui et disparais. Ce muet a assez de travail comme ça.

Il attrapa Kaelen par l’épaule.

La douleur traversa le corps faible qu’il occupait. Pendant un bref instant, Kaelen eut envie de se retourner, de briser le poignet de l’homme, de lui arracher sa matraque et de lui montrer ce que signifiait réellement le mot champion.

Mais ses muscles tremblaient déjà sous la poigne du garde.

Il n’était plus le guerrier qui avait tenu un pont contre quarante démons de cendre.

Pas encore.

Alors il baissa la tête.

Il laissa l’homme le pousser dans le couloir.

Autour de lui s’étendaient les Archives Basses : des rangées sans fin de rayonnages, des échelles de métal, des portes scellées de cire blanche. Des dizaines de scribes en tunique grise travaillaient en silence sous les flammes vertes. Certains étaient vieux. D’autres étaient à peine plus âgés que Mira.

Tous avaient les yeux baissés.

Au-dessus des galeries, suspendues à de lourdes chaînes, brûlaient des bannières noires portant l’Œil ouvert et la Flamme blanche.

Et entre les deux symboles, brodé en lettres d’or, figurait un visage que Kaelen connaissait trop bien.

Le sien.

Son effigie regardait les captifs travailler.

Son épée levée bénissait les chaînes.

Son nom, jadis porté dans les derniers instants d’une bataille, était devenu la prière d’un ordre qui étouffait la vérité sous la pierre.

Kaelen sentit les cendres frémir contre son poignet.

Très loin, sous les fondations de la Citadelle, le cœur gigantesque se remit à battre.

Une fois.

Deux fois.

Puis une troisième.

Et dans les profondeurs, derrière des murs trop anciens pour appartenir à ce monde, une voix murmura de nouveau :

— Reviens à moi, Kaelen.

Il releva les yeux vers son propre visage tissé d’or.

Puis, sans un mot, il commença à marcher vers la porte sans poignée.


Texte publié par Amateur de lecture , 18 août 2026 à 03h38
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