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tome 1, Chapitre 1 « Chapitre 1 : Le Réveil sous la Pierre Noire » tome 1, Chapitre 1

La première chose que Kaelen ressentit fut le froid.

Pas le froid vif des sommets, celui qui mord les joues et fait de chaque souffle une petite victoire. Pas le froid bleu des nuits de guerre, quand les soldats dormaient en armure autour de feux trop faibles et que les étoiles semblaient observer les mourants.

Celui-ci était un froid de tombe.

Il lui remontait par le dos, s’insinuait entre ses côtes, s’installait dans ses os avec une patience de ver. Une humidité noire imprégnait l’air. Elle avait le goût du fer, de la moisissure et de la cire consumée.

Kaelen ouvrit les yeux.

Au-dessus de lui, il n’y avait pas de ciel.

Il y avait une voûte basse, faite d’une pierre sombre presque luisante. Des racines pâles couraient dans les fissures comme des veines. Entre elles brûlaient, à intervalles réguliers, de petites lampes suspendues dans des cages de cuivre. Leur flamme était verte.

Il resta immobile.

Son premier réflexe fut de chercher son épée.

Sa main droite se crispa dans le vide.

Rien.

Son second réflexe fut d’appeler les Sept Souffles, les courants de lumière qui avaient autrefois répondu à son sang. Il ferma les yeux, chercha au centre de sa poitrine la chaleur solaire qu’il avait portée durant toute sa vie de guerrier…

Et ne trouva qu’un vide douloureux.

Une panique sourde remua sous ses pensées.

Il tenta de se redresser.

Son bras céda presque aussitôt.

Le corps qu’il habitait était épuisé. Ses muscles étaient fins, mal nourris, raides d’avoir dormi sur une surface de pierre. Une douleur aiguë traversa son épaule, puis son flanc. Kaelen serra les dents, mais ce geste même lui parut étranger : ses dents n’étaient pas les siennes. Sa mâchoire était plus étroite. Ses mains, posées devant lui, étaient blanches, tachées d’encre et couvertes de petites brûlures anciennes.

Des mains de scribe.

Non.

Des mains d’enfant.

Il inspira, lentement.

Un souvenir lui revint avec la violence d’une lame.

La Porte Céleste déchirée par les éclairs.

Les ailes de cendre du Fléau Divin.

Le cri de Sered, son frère d’armes, qui lui ordonnait de reculer.

Le visage de Lysa, couvert de sang, éclairé par le halo de son sortilège.

Puis la lumière.

Une lumière si immense qu’elle avait effacé le monde.

Kaelen porta une main à sa poitrine.

Sous sa chemise rêche, son cœur battait vite et faiblement. Il n’y avait aucune cicatrice du coup qui l’avait tué. Aucune trace de l’armure d’or fendue. Aucun vestige de la marque solaire que le Conseil des Royaumes avait gravée sur son sternum le jour où ils l’avaient nommé Champion.

Il était mort.

Il en était certain.

Alors qui était-il à présent ?

Un bruit de pas répondit à cette question.

Des semelles frappèrent la pierre au-delà de la rangée d’étagères qui lui faisait face. Kaelen se figea. Son esprit, malgré le trouble, retrouva une discipline ancienne : écouter, mesurer, prévoir.

Deux personnes.

L’une était lourde, chaussée de bottes renforcées. Garde ou contremaître. L’autre traînait légèrement le pied gauche.

— Il dort encore ? demanda une voix de femme.

— Il fait semblant, répondit un homme avec un rire sans joie. Le muet aime faire le mort quand il sait qu’il a du travail.

Le muet.

Kaelen baissa les yeux vers lui-même. Une couverture grossière lui couvrait les jambes. À côté de sa paillasse reposait une tablette de cire, un stylet de bois et une tunique grise portant l’emblème d’un œil ouvert au-dessus d’une flamme blanche.

Il connaissait ce symbole.

Ou plutôt, il connaissait sa forme ancienne.

L’Œil et la Flamme avaient été l’insigne de la petite confrérie de guérisseurs qui accompagnait l’armée des royaumes durant la guerre contre le Fléau. Ils n’étaient alors qu’une poignée d’érudits voués à soigner les blessés et à préserver les textes rescapés des cités détruites.

Pourquoi leur emblème se trouvait-il ici ?

Les pas approchèrent.

Kaelen se redressa avec difficulté. Une silhouette apparut entre les rayonnages. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, au crâne presque entièrement rasé, à l’exception d’une longue tresse grise qui pendait sur son épaule. Elle portait une robe noire bordée de fil d’argent, et autour de son cou brillait un médaillon représentant un homme en armure, une épée levée vers le soleil.

Kaelen eut l’impression que son souffle s’arrêtait.

L’homme sur le médaillon était lui.

Ou une version de lui.

Le visage avait été idéalisé : plus noble, plus sévère, dépourvu de la vieille cicatrice qui barrait sa joue gauche. Mais l’épée, la posture, le manteau flottant derrière les épaules… aucun doute n’était permis.

La femme le regarda avec une irritation méthodique.

— Debout, Vann.

Vann.

Le nom tomba dans son esprit comme une pierre dans l’eau.

Il voulut répondre. Exiger de savoir où il était, quelle année on était, qui avait osé transformer son souvenir en relique. Mais lorsqu’il ouvrit la bouche, aucun son ne sortit.

Il essaya encore.

Sa gorge se contracta. Un souffle rauque lui échappa, rien de plus.

La femme leva les yeux au ciel.

— Épargne-moi ton numéro. Le registre des confiscations doit être recopié avant la sixième cloche. Maître Orsenn veut les listes complètes, sans taches, sans erreurs et sans tes stupides dessins dans les marges.

Kaelen la fixa.

Elle soupira, puis posa sur la paillasse une pile de feuillets reliés par une corde rouge.

— Les Niveaux Cinq et Six ont été purgés cette nuit. Il y a eu des saisies dans le quartier des Fondeurs. Encore des livres, encore des runes, encore des imbéciles qui pensent pouvoir invoquer les temps anciens avec trois symboles gravés sur une porte.

À ces mots, quelque chose se resserra dans la poitrine de Kaelen.

Les runes.

La magie runique n’était pas une superstition. Elle avait été l’un des piliers de la résistance durant la guerre. Les runes servaient à protéger les villages, à fermer les brèches arcaniques, à apaiser les terres corrompues. Elles étaient complexes, dangereuses lorsqu’elles étaient mal utilisées, mais jamais intrinsèquement maléfiques.

Pourquoi les confisquer ?

Pourquoi les purger ?

L’homme qui accompagnait la femme apparut à son tour. Il était massif, vêtu d’une cuirasse de cuir noir. Une matraque pendait à sa ceinture, ainsi qu’un petit brûle-parchemin d’argent. Son visage était rougeaud, son nez brisé depuis longtemps.

— Il comprend au moins ? demanda-t-il.

— Il comprend tout, répondit la femme. C’est bien le problème. Il retient ce qu’il lit.

Elle se pencha vers Kaelen.

— Et toi, Vann, tu vas retenir ceci : si tu fouilles encore dans les caisses du Secteur Interdit, je demanderai à ce qu’on t’affecte aux galeries de drainage. Là-bas, même les rats ne parlent pas.

Kaelen soutint son regard.

Elle ne vit dans ses yeux qu’une soumission vide, ou crut la voir. Il baissa la tête, lentement.

La femme parut satisfaite.

— Bien. Habille-toi.

Lorsqu’ils furent partis, la porte de fer se referma avec un claquement sourd.

Kaelen attendit.

Il compta jusqu’à cent, non par peur, mais parce qu’il avait appris autrefois que les gardes les plus impatients restaient toujours près des portes pour surprendre les désobéissants. Au quatre-vingt-sixième battement de son nouveau cœur, les pas s’éloignèrent enfin.

Alors il se leva.

Ses jambes tremblaient. Il dut s’appuyer au mur pour ne pas tomber.

La pièce où il avait dormi était minuscule : une paillasse, une cruche d’eau, un seau, une étagère branlante. Dans le coin, une petite plaque de métal était vissée au mur. Dessus, quelqu’un avait gravé des mots à l’aide d’une pointe.

VANN, PROPRIÉTÉ DES ARCHIVES BASSES.

NE PAS LAISSER SANS SURVEILLANCE APRÈS LA TROISIÈME CLOCHE.

Kaelen relut la phrase deux fois.

Propriété.

Une colère ancienne, celle qui lui avait permis de tenir face aux armées du Fléau, s’éveilla en lui. Elle n’était pas flamboyante. Elle ne faisait pas trembler les murs. Dans ce corps fragile, elle ressemblait à une braise recouverte de cendre.

Mais elle brûlait.

Il enfila la tunique grise. Le tissu sentait l’encre et la poussière. Puis il prit la tablette de cire et le stylet.

Sur la tablette, sous plusieurs listes de codes et de numéros, Vann — le véritable Vann, celui dont il habitait désormais le corps — avait laissé une note.

L’écriture était fine, serrée, presque désespérée.

Ne pas croire les prêtres.

Le soleil ment sous la pierre.

Chercher la porte sans poignée.

Ils ont peur de ce qui dort au-dessous.

Kaelen resta immobile.

Puis il retourna la tablette.

Au dos était gravé un symbole.

Une rune.

Très ancienne.

Presque effacée.

Il la reconnut pourtant.

C’était la rune de l’Ancre : le signe utilisé, durant la guerre, pour stabiliser les sceaux contre les incursions du Fléau Divin. Mais ici, le tracé était inversé.

Non pas une ancre.

Une ouverture.

Kaelen sentit le froid de la pièce se glisser à nouveau dans ses os.

Trois siècles avaient passé, son corps avait disparu, son nom avait été élevé au rang de sainteté, et les arts qui avaient sauvé le monde étaient devenus interdits.

Mais quelqu’un, dans les profondeurs de la Citadelle Noire, savait encore la vérité.

Ou une partie de celle-ci.

Il serra le stylet entre ses doigts.

Puis, avec un effort douloureux, il grava sous les mots de Vann une réponse que personne ne devait lire.

Je suis réveillé.

Une vibration parcourut la pierre sous ses pieds.

Faible d’abord.

Puis plus profonde.

Comme le battement d’un cœur gigantesque, enseveli sous la terre.

Les lampes vertes vacillèrent.

Dans les rayonnages voisins, des centaines de livres frémirent ensemble.

Et, derrière le mur de sa cellule, quelque chose murmura son ancien nom.

— Kaelen.

Il ne bougea pas.

Il ne respirait presque plus.

La voix n’était ni masculine ni féminine. Elle était faite de plusieurs voix superposées : des vieillards, des enfants, des soldats agonisants, des prêtres chantant à l’unisson. Elle suintait à travers les pierres avec une douceur monstrueuse.

— Champion de l’Aube…

Kaelen ferma les yeux.

Trois siècles plus tôt, il avait entendu cette voix au sommet de la Porte Céleste, juste avant de mourir.

C’était la voix du Fléau Divin.

Et elle n’était pas morte.

Elle dormait sous la Citadelle.

Sous le temple élevé en son nom.

Sous les archives où l’on brûlait les livres qui auraient pu révéler la vérité.

Kaelen rouvrit les yeux, le visage pâle mais résolu.

Il n’avait plus d’épée.

Il n’avait plus de pouvoir.

Il n’avait même plus de voix.

Mais il avait survécu à la mort.

Et pour la première fois depuis trois cents ans, le héros que le monde vénérait venait d’ouvrir les yeux dans l’ombre


Texte publié par Amateur de lecture , 18 août 2026 à 03h37
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