Trois siècles plus tôt, lorsque le ciel s’était ouvert comme une plaie au-dessus des plaines de Varekh, Kaelen avait levé son épée contre l’inimaginable.
Le Fléau Divin n’était ni une armée ni un roi. C’était une faim ancienne, un dieu sans visage dont les prières transformaient les vivants en statues de sel, dont le souffle faisait éclore des temples dans la chair des montagnes. Pendant neuf années, les royaumes avaient brûlé. Les mers s’étaient retirées de leurs rivages. Les morts avaient appris à marcher derrière les bannières de leurs propres bourreaux.
Et à la fin, il n’était resté qu’un homme.
Kaelen, le Champion de l’Aube.
On disait qu’il avait porté la lumière dans ses mains. Qu’il avait défié le Fléau au sommet de la Porte Céleste. Qu’il avait offert son cœur à la flamme sacrée pour sceller le mal à jamais. Les bardes chantaient son courage. Les prêtres récitaient ses derniers mots, bien qu’aucun témoin n’eût survécu à la bataille. Les rois pliaient le genou devant ses statues de marbre blanc.
Puis les siècles avaient passé.
Et la légende était devenue une arme.
Au nom de Kaelen, l’Ordre de la Lumière avait élevé des cathédrales, conquis des provinces, exécuté des hérétiques et imposé son salut à la pointe des lances. On avait purgé les livres qui contredisaient le récit officiel. On avait réduit au silence les peuples qui refusaient de prier le Grand Sauveur. On avait fait de son sacrifice une loi, de son nom une chaîne et de son souvenir une justification pour toutes les cruautés.
Kaelen ignorait tout cela lorsqu’il ouvrit les yeux.
Il ne se réveilla pas dans une salle de gloire, entouré de prêtres ou de descendants reconnaissants. Il ne retrouva ni son corps, ni son épée, ni la force qui avait autrefois fait trembler les dieux.
Il se réveilla dans la poussière.
Sous les fondations de la Citadelle Noire, au milieu des galeries d’archives où l’humidité rongeait les parchemins et où l’on enfermait les savoirs trop dangereux pour voir le jour. Son nouveau corps était maigre, malade, marqué par les années de faim et de mauvais traitements. Son nouveau nom était Vann.
Vann, apprenti archiviste.
Vann, le garçon muet.
Vann, celui que les maîtres de la Citadelle envoyaient fouiller les étagères effondrées, respirer les spores toxiques et classer les manuscrits maudits dont personne ne voulait approcher.
Privé de voix, méprisé par tous et prisonnier d’un corps qui tremblait au moindre effort, Kaelen ne possédait plus qu’une chose : sa mémoire.
Or la mémoire était une arme plus dangereuse que n’importe quelle lame.
Car au fond des archives interdites, il allait découvrir que le Fléau Divin n’avait jamais été détruit. Il avait seulement été enfoui. Mal scellé. Nourri, peut-être, par les prières mêmes que l’Ordre adressait chaque jour à l’image sacrée du Champion de l’Aube.
Il allait découvrir que ses anciens compagnons d’armes avaient menti.
Et que son sacrifice n’avait pas sauvé le monde.
Il avait seulement permis à d’autres de le posséder.
Pour libérer les vivants, Kaelen devrait accomplir l’impensable : tuer le héros qu’il avait été.
Détruire les statues. Brûler les prières. Briser le mythe.
Et réclamer, dans les cendres éternelles de son propre nom, la vérité qui avait été volée au monde.

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