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Le Renard qui rêvait d'avoir neuf queues
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tome 1, Chapitre 7 « La Rose - Chant de l'Amour véritable » tome 1, Chapitre 7

Le renard laissa la grotte derrière lui. Il se dandinait le long du chemin du retour vers sa tanière, portant désormais fièrement ses six queues. Lui qui voulait tant devenir un grand renard.

Depuis son enfance, le renard avait entendu les histoires des anciens kitsune. Mais il avait toujours retenu la même chose : neuf queues. Il avait transformé un symbole en objectif.

Ainsi il continua sa vie, avec ses six queues mais aussi avec le désir et l'attente que les autres poussent. Les années s'écoulèrent sans que rien d'autre ne se produise. Le renard ne comprenait pas. Il empruntait des sentiers, parfois des endroits très sombres, très dangereux. Il ne tenait pas forcément compte des avertissements. Ne vas pas par là, c'est risqué. Malgré tout il bravait le danger. N'était-ce pas ainsi qu'il avait obtenu ses queues ? Et après tout, ne lui avait-on pas dit que la grotte du lion vert aussi était dangereuse ? C'est pourtant en en ressortant vivant qu'il avait obtenu sa sixième queue. Mais rien ne venait.

Le renard commençait à désespérer. Il se demandait pourquoi sa septième queue n'apparaissait jamais au sortir d'une épreuve. Il finit par douter de lui. De sa valeur. Ne deviendrait-il donc jamais un kitsune accompli ? Pour lui ce serait donc six queues, jamais plus ? Pourtant ce qu'il désirait tant, c'était les avoir toutes les neuf, devenir ainsi un être accompli. Il finit petit à petit par ne même plus voir ses six queues. Il ne se dandinait plus fièrement en les exhibant. Il ne comprenait plus. Il devint triste. Malheureux. L'amour reçu par sa compagne lui parut terne. La fierté de l'enseignement qu'il apportait à la petite créature qui les accompagnait ne lui semblait plus gratifiante. Il avait même tenté de retourner à La Mine après avoir été formé à la taille des pierres mais il s'était aperçu que la taille n'était pas plus gratifiante que le transport des pierres. À nouveau il recommença à s'enfoncer dans la solitude. Et dans la peur de ne jamais devenir ce qu'il voulait tant.

Il continuait pourtant à explorer les sentiers, même les plus obscurs. Avec ses six queues, mais aussi avec cette ancienne faim qu'il portait encore.

C'est alors qu'au détour d'un sentier il rencontra la rose.

Elle n'était pas comme les autres rencontres. Elle ne lui apportait pas une leçon. Elle ne lui donnait pas une direction. Elle ne lui demandait pas de devenir meilleur. Elle était simplement là. Et cela troubla profondément le renard.

Lui qui avait toujours pensé que pour être aimé, il fallait apporter quelque chose. Que ce soit son intelligence, sa force, ses histoires, ses réussites, ses transformations. La rose le voyait, mais elle ne regardait rien de tout cela. Elle regardait simplement le renard.

Elle le regardait comme sa compagne l'avait fait des années auparavant. Elle se moquait bien qu'il ait six queues. Elle n'avait que faire de ses anciennes blessures. Pour elle, ce qui importait, c'était lui.

Elle le regardait comme sa compagne l'avait fait auparavant. Enfin, pas tout à fait.

Quelque chose dans ce regard était différent. Pas celui de la rose. Celui du renard. Depuis toutes ces années le renard se demandait ce que le témoignage de l'affection d'une autre créature disait de lui. Était-il digne d'être aimé ? Avait-il enfin prouvé sa valeur ? Était-il devenu celui qu'il fallait être ?

Face à la rose, ces questions perdirent complètement leur importance. Car pour la première fois, il cessa de regarder l'amour comme un miroir.

Une fois de plus le renard ne comprit pas tout de suite. Comme à son habitude, il chercha ce qu'il devait faire, ce qu'il devait devenir, ce qu'il devait encore mériter. Mais là n'était pas l'attente de la rose.

Peu à peu, une pensée nouvelle naquit en lui. Depuis toujours, lorsqu'il aimait quelqu'un, il regardait aussi ce que cet amour venait réparer en lui. Avec la rose, pour la première fois, il oublia un instant de se regarder lui-même. Son regard demeura posé sur elle. Sur ce qu'elle était. Sur ce dont elle avait besoin. Et ce simple déplacement bouleversa tout.

Le renard comprit alors qu'il avait aimé souvent, mais qu'il avait encore à apprendre ce que signifiait aimer véritablement. Certes, il avait aimé. Il avait ressenti de l'attachement, du désir, mais surtout la peur de perdre. Il avait aimé comme on serre une chose précieuse dans ses pattes. Avec la peur qu'elle disparaisse.

La rose lui apprit une autre manière. Aimer sans enfermer, sans posséder. Aimer sans transformer l'autre en réponse à ses propres blessures.

Alors le renard leva lentement les yeux. Son regard glissa doucement le long de ses queues. Il les avait toujours contemplées avec une certaine fierté. Chacune lui rappelait une étape de son voyage. Chacune lui semblait être la récompense d'un progrès accompli. Puis une pensée le traversa. Et si, depuis le commencement, il s'était trompé ?

Il repensa à la première. Il avait cru qu'elle était née lorsqu'il était devenu un kitsune. Mais c'était la solitude qui l'avait fait naître. La solitude de ce premier terrier où il avait appris à cacher son cœur.

Il repensa à la deuxième. Il avait cru qu'elle célébrait les rencontres, le feu, la liberté. Mais elle portait en fait la trace de tous les excès auxquels il s'était abandonné pour ne plus sentir le vide.

Il repensa à la troisième. Il avait cru qu'elle récompensait enfin l'amour. Mais elle portait en silence la cicatrice d'un amour qu'il ne savait pas encore offrir.

Il repensa à la quatrième. Il avait cru qu'elle était le prix de la naissance de son enfant. Mais elle gardait la mémoire du long travail qui avait transformé un besoin d'être aimé en capacité de donner.

Il repensa à la cinquième. Il avait cru qu'elle célébrait son œuvre. Mais elle lui rappelait au contraire le jour où il avait failli s'y perdre.

Même la sixième. Il avait cru qu'elle saluait sa victoire sur lui-même. Mais en fait elle était née le jour où il avait enfin accepté de regarder ce qu'il avait passé sa vie à fuir.

Alors tout s'éclaira.

Aucune de ses queues n'était une récompense. Aucune n'était venue célébrer une victoire. Elles n'étaient pas le prix de ce qu'il avait réussi. Elles étaient la mémoire de ce qu'il avait traversé. Chaque queue racontait une blessure qui, un jour, avait cessé d'être une prison pour devenir un chemin.

Le renard comprit alors que la rose n'était pas venue remplir un vide. Elle était venue lui révéler quelque chose qui avait toujours été là. Le chemin qu'il cherchait depuis le début ne se trouvait pas devant lui. Il était déjà inscrit dans les traces laissées derrière lui.

S'il pouvait regarder la rose avec douceur malgré ses épines, pourquoi refusait-il cette même douceur envers lui-même ? S'il pouvait accepter que la rose ne soit pas parfaite, pourquoi exigeait-il encore de lui-même une perfection impossible ? S'il pouvait aimer une autre créature sans lui demander de devenir autre chose, pourquoi croyait-il devoir lui-même devenir autre chose pour être digne d'amour ?

Et c'est grâce à la rose que quelque chose se révéla en lui. Pas par des paroles ni par un enseignement, mais par sa simple existence. Le renard comprit que, depuis toujours, il exigeait de lui-même une perfection qu'il n'avait jamais exigée de ceux qu'il aimait. Il pardonnait leurs blessures. Il accueillait leurs fragilités. Il voyait leur beauté malgré leurs épines. Pourquoi se refusait-il cette même tendresse ? S'aimer, c'était enfin accepter d'être une créature parmi les autres. Une créature imparfaite. Une créature en chemin. Une créature digne de soin.

Le renard demeura longtemps silencieux, car cette découverte ne pouvait pas rester une simple pensée. Une vérité qui ne transforme pas une existence n'est encore qu'une idée. Il regarda longtemps le chemin parcouru. Il pensa à son ancien terrier, à La Mine, aux soirées autour du grand feu, à son foyer, à sa compagne, à son enfant. Rien de tout cela n'avait été inutile. Rien de tout cela n'avait été une erreur. Chacune de ces rencontres l'avait conduit jusqu'ici.

Mais il comprit aussi une chose plus douloureuse. Il ne pouvait plus continuer à vivre comme si cette découverte n'avait rien changé. Il gardait pour sa compagne une immense gratitude. Elle avait été la première à l'aimer alors qu'il ne savait pas encore s'aimer lui-même. Elle lui avait offert une part d'elle-même sans jamais rien exiger en retour.

Mais le renard comprit qu'il ne pouvait pas répondre à cet amour avec un cœur qui regardait désormais ailleurs. Rester aurait été plus confortable. Mais il savait désormais que le confort n'était pas toujours la vérité. Partir était plus juste. Alors il choisit la vérité. Même si cette vérité blessait. Même si elle signifiait quitter un chemin qu'il avait longtemps cru être le bon. Le renard accepta enfin de ne plus vivre selon la peur. Il choisit la rose. Et une nouvelle queue apparut.

Mais cette queue n'était pas celle de la perfection. Elle n'était pas celle qui rapprochait le renard d'un objectif. Elle était celle de l'amour. Elle portait la mémoire de la rose. Elle portait la découverte du véritable amour. Elle portait le moment où le renard avait enfin cessé de demander au monde de lui prouver qu'il avait une valeur. Mais elle portait aussi quelque chose de plus profond encore. Elle portait l'instant où le renard avait enfin compris que personne d'autre que lui ne pouvait lui révéler qui il était.

Il contempla alors ses queues. Pour la première fois, il ne les regarda plus comme on regarde un sommet à gravir. Il les regarda comme on ouvre un vieux livre. Chacune racontait une rencontre. Chacune gardait la mémoire d'une transformation. Chacune portait l'empreinte d'un amour, d'une blessure ou d'un renoncement.

Et le renard comprit enfin pourquoi les anciens parlaient des neuf queues avec tant de respect. Ce n'était pas parce qu'elles rendaient un renard plus grand. C'était parce qu'elles racontaient toute une vie.

Peut-être qu'une huitième queue viendrait. Peut-être qu'une neuvième apparaîtrait un jour. Mais il n'avait plus envie de courir après elles. Si elles devaient naître, elles naîtraient d'une rencontre, d'une nouvelle épreuve, d'un nouvel amour, comme toutes les précédentes.


Texte publié par BulleDeLune, 20 septembre 2026 à 17h54
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