Le renard quitta la Mine et prit une décision qui, à ses yeux, comptait parmi les plus importantes qu'il ait eu à prendre. Une décision qui faisait trembler les créatures les plus téméraires. Visiter un lieu rempli de mystères, dont certains récits certifiaient que ceux qui y pénétraient n'en ressortaient jamais les mêmes. Un lieu de tous les fantasmes. On disait même qu'il s'y trouvait un terrible lion. Et pas n'importe quel lion. Un lion d'une couleur impossible. Un lion vert.
En quittant la mine le renard emprunta un chemin oublié. Celui que peu de créatures acceptaient d'emprunter. Le chemin de la descente. Lui qui avait toujours cru que pour devenir meilleur il fallait absolument monter, il décida d'enfin écouter la voix d'un vieux sage qui un jour lui avait dit :
« Celui qui ne descend jamais en lui-même risque de passer sa vie à chercher à l'extérieur ce qu'il porte déjà au fond de lui. »
Au bout du chemin oublié, le renard trouva une grotte. Sombre. Humide. Inquiétante. Au-dessus de l'entrée, une inscription ancienne était gravée, des mots qui, selon certaines croyances, avaient été laissés là par de très anciennes créatures et avaient traversé les siècles. V.I.T.R.I.O.L. Le renard ignorait le sens de ces lettres. Il s'agissait en fait des initiales d'une maxime. Visita Interiora Terrae Rectificando Occultum Lapidem. « Visite l'intérieur de la Terre, et en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée. »
L'endroit était sombre. Humide. Inquiétant. Pourtant le renard avait pris sa décision. Il entra sous la terre. Il descendit. Plus il avançait, moins il trouvait de réponses. Les seules choses qu'il trouvait étaient des souvenirs, des peurs, des regrets, des colères, des moments où il avait été blessé, des moments où lui-même avait blessé.
Il rencontra le jeune renard qu'il avait été, celui qui croyait devoir être supérieur pour être reconnu. Il rencontra le renard qui avait couru vers les flammes, celui qui avait confondu intensité et liberté. Il rencontra le renard qui avait été aimé sans encore savoir aimer pleinement. Il rencontra le renard qui avait découvert le don, celui qui avait appris à prendre soin d'un autre être sans attendre de lui qu'il répare ses propres blessures. Il rencontra le renard qui avait travaillé jusqu'à en oublier son propre visage.
Au début il essaya de lutter contre ces images douloureuses. L'épreuve était terrible et il voulait les effacer, les vaincre. Puis il céda. Il accepta de les regarder. Et il comprit. On ne devient pas soi-même en détruisant les parties anciennes de son être. On devient soi-même en les acceptant et en apprenant à les comprendre.
Alors il vit le passage derrière ces images. Et il l'emprunta. Un passage étrangement lumineux. Étrangement calme. Un passage qui descendait toujours plus profondément sous terre. C'est là qu'il le vit. Un lion. Un lion immense. Mais pas seulement. Ce lion était celui des légendes. C'était le lion au pelage vert.
Le renard resta immobile. Il connaissait le danger de la puissance. Et celle-ci lui rappelait celle du feu. Pourtant. Pourtant la puissance émanant de ce lion semblait bien différente. Le lion aurait pu dévorer le renard, n'en faire qu'une bouchée s'il avait voulu. Mais au lieu de cela, il le regardait.
Au bout d'un moment indéterminé, le renard ayant perdu toute notion du temps depuis qu'il avait pénétré la grotte, le lion demanda soudain :
« Pourquoi es-tu venu ? »
Si le renard avait bien retenu une leçon de ses expériences précédentes, c'est qu'il faut se méfier des réponses trop faciles. Il aurait pu dire qu'il cherchait la sagesse, la paix, ou tout simplement à devenir meilleur. Mais il prit un instant avant de répondre.
« Je cherche à comprendre ce que je suis lorsque je n'ai plus rien à prouver. »
Le lion ne répondit rien et demeura silencieux un moment. Enfin il demanda :
« Alors pourquoi portes-tu encore toutes ces armures ? »
Le renard ne comprit pas. Il porta son regard vers son corps et ne vit que son pelage, ses pattes, ses queues.
« Mais je ne porte aucune armure. Je suis là, simplement couvert de mon pelage, mes pattes, mes queues. »
Le lion vert ne répondit pas. Il se contenta de le regarder, immobile.
Le renard se sentait perdu. Il avait parcouru tant de chemins, affronté tant d'épreuves. Il pensait enfin toucher un but qui lui permettrait d'acquérir encore plus de sagesse, une nouvelle queue pour avancer vers son objectif de neuf queues. Alors il se rappela le chemin parcouru. Son ancien terrier et toutes ces années passées à construire des murs. Toutes ces fois où il avait préféré paraître fort plutôt que d'avouer qu'il avait peur. Toutes ces fois où il était parti avant d'être abandonné. Toutes ces fois où il avait cherché à être utile, brillant, aimé, nécessaire. Puis peu à peu, il comprit. Ses armures n'étaient pas faites de métal. Elles étaient faites de tout ce qu'il avait appris à faire pour ne plus souffrir. Le silence, la fuite, l'orgueil, le travail, le besoin d'être aimé. Il les avait portées si longtemps qu'il avait fini par les confondre avec lui-même. Il leva la tête vers le lion vert. Ce dernier s'approcha d'un vieux mur et posa une patte contre l'une des pierres.
« Regarde. »
Le renard regarda sans comprendre. Puis le lion en désigna une autre. Puis une autre encore.
« Tu les reconnais ? »
Le renard secoua la tête.
« Je ne vois que des pierres. »
« Alors regarde mieux. »
Le renard posa à son tour la patte sur la première. Une vision surgit alors dans son esprit. Le jeune renard regardait les autres jouer sans parvenir à les rejoindre. Il ne savait pas comment entrer dans leur monde. Il finit par conclure qu'il était différent. Il retira la patte de la pierre. La vision disparut aussitôt.
Il posa la patte sur la deuxième pierre que le lion avait désignée. Une discussion avec ceux qui l'entouraient, où il essayait d'expliquer ce qu'il ressentait, mais où personne ne semblait réellement l'entendre. Il apprit à garder certaines choses pour lui. À nouveau il retira la patte. La vision disparut.
La vision de la troisième pierre le montrait, lui qui avait toujours été reconnu pour son intelligence, découvrant qu'il pouvait se tromper. Plutôt que d'accepter cette vulnérabilité, il avait appris à transformer l'échec en humiliation qu'il ne faudrait plus jamais laisser paraître.
En touchant la quatrième pierre il se vit construire les murs de son tout premier terrier, sa fameuse forteresse. Au départ pour se protéger. Puis il avait réalisé qu'il préférait parfois rester derrière ces murs plutôt que de prendre le risque d'être blessé.
La cinquième pierre lui montra quelqu'un se rapprochant de lui, mais la relation devenait dangereuse pour ses défenses. Alors il s'était retiré. Il s'était persuadé qu'il avait choisi de partir, alors qu'en réalité il avait peur que l'autre parte avant lui.
Lorsqu'il toucha la sixième pierre il crut revoir la même scène que la précédente. Quelqu'un se rapprochait de lui. Mais cette fois-là il l'avait repoussée avec mépris, se considérant supérieur à elle.
Ainsi chaque fois que le renard posait la patte sur une nouvelle pierre du mur, un nouveau souvenir douloureux remontait à la surface.
Le renard resta longtemps silencieux. Puis il murmura :
« Je voudrais les enlever. Faire tomber ce mur. »
Le lion vert ne bougeait pas. Il se contentait de regarder le renard et lui demanda :
« Pourquoi ? »
« Parce qu'elles m'ont fait souffrir. »
Le lion regarda alors le renard avec une étrange douceur.
« Oui. »
Il marqua une pause.
« Mais ce qui t'a blessé n'est pas nécessairement ce qui doit disparaître. »
Le renard ne répondit pas. Pour la première fois, il regardait ses blessures sans chercher immédiatement à les réparer. Il comprit alors quelque chose qu'il n'avait encore jamais compris. Il avait passé une grande partie de sa vie à vouloir devenir quelqu'un d'autre. Quelqu'un de plus fort, plus sage, plus aimé, plus utile, plus... parfait. Mais le travail qui l'attendait désormais n'était pas de détruire celui qu'il avait été. C'était de le regarder en face. De comprendre pourquoi il avait construit ces murs et d'apprendre enfin à vivre sans avoir besoin de les cacher.
Le lion vert se détourna.
« Tu ne peux pas changer ce qui t'est arrivé, renard. »
Puis il ajouta :
« Mais tu peux décider de ce que tu en feras. »
Le renard regarda une dernière fois les pierres. Elles étaient toujours là, mais elles ne lui semblaient plus tout à fait les mêmes. Il ne les voyait plus seulement comme le poids de son passé. Il commençait à comprendre qu'elles pouvaient aussi devenir les matériaux de son œuvre.
Le lion reprit :
« La souffrance n'est pas toujours une sagesse. Mais une souffrance traversée avec conscience peut devenir une sagesse. »
Le renard regarda en silence les pierres alignées. Certaines lui faisaient encore mal, d'autres lui donnaient honte, pour d'autres encore il aurait préféré ne jamais avoir à les regarder. Pourtant, elles étaient là. Et c'était peut-être précisément cela qu'il lui fallait désormais apprendre. Non pas les faire disparaître, mais comprendre ce qu'elles avaient fait de lui.
Le renard comprit alors qu'il avait passé une grande partie de sa vie à repousser certaines parties de lui-même. Ce qu'il jugeait trop faible. Trop honteux. Trop douloureux.
Enfin le lion vert conduisit le renard jusqu'à une pierre. Une pierre sombre, imparfaite, marquée.
« Est-ce la pierre cachée ? » demanda le renard.
Le lion répondit simplement :
« Non. »
Le renard fut surpris.
« Alors pourquoi me la montres-tu ? »
Le lion posa doucement sa patte sur la pierre.
« Parce que tu cherches encore un objet à trouver. Mais la pierre cachée n'est pas quelque chose que tu possèdes. C'est ce que tu deviens lorsque tu acceptes enfin de travailler sur toi. »
Le silence se fit. Le renard resta encore quelques instants les yeux fixés sur la pierre mystérieuse. Lorsqu'il détourna enfin le regard, le lion vert avait disparu. Il était de nouveau seul, au fond de la caverne.
Comme il était arrivé au bout de ce chemin souterrain, il décida de remonter des profondeurs. Il n'avait pas découvert un secret qui lui donnerait toutes les réponses, mais il avait découvert quelque chose de plus précieux. La capacité de continuer à chercher sans désespérer de ne pas être arrivé.
Lorsqu'il retrouva la lumière de la forêt, il s'arrêta. Quelque chose avait changé. Il se retourna et la vit. La sixième queue venait d'apparaître. Comme à chaque fois il prit quelques minutes pour apprécier ce nouvel appendice et sourit. Il pensa au long chemin parcouru depuis son premier terrier. Aux murs qu'il avait construits. Aux feux qu'il avait suivis. Aux êtres qu'il avait rencontrés. À l'amour qu'il avait découvert. À l'enfant qu'il avait accompagné. À toutes les pierres qu'il avait transporté et à toutes celles qu'il venait de regarder en face.
Cette nouvelle queue était une nouvelle confirmation. Il avançait. Il changeait. Il grandissait. Oui, c'était cela finalement, devenir un véritable kitsune. Et devant lui se dessinait toujours le même horizon. Neuf queues. Neuf traces de cette existence qu'il rêvait, depuis son enfance, de vivre. Plus que trois. C'était tout ce qui lui manquait. Mais pour la première fois, il ne ressentit aucune urgence à les obtenir. Il avait encore du chemin à parcourir. Alors il reprit simplement sa route.
Il n'était pas devenu parfait, loin de là. Il savait seulement qu'il lui restait encore beaucoup à comprendre. Et, pour la première fois, cette pensée ne lui fit plus peur.

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