Le renard avait appris l'amour du foyer. Il avait découvert qu'une présence pouvait transformer une existence. Il avait compris qu'aimer ne consiste pas seulement à recevoir une lumière, mais à en devenir parfois le gardien pour quelqu'un d'autre. Mais la forêt était immense et le renard avait encore beaucoup de chemin à parcourir.
Un jour, alors qu'il explorait un sentier qu'il ne connaissait pas encore, il arriva devant une immense cité creusée dans une montagne. On appelait ce lieu La Mine.
La Mine ne ressemblait à rien de ce qu'il avait pu rencontrer jusque-là. Les créatures s'y rassemblaient par milliers. Chacun s'activait, les uns extrayant des pierres rares, les autres construisant des outils, d'autres encore planifiant de nouvelles façons de transformer la matière.
Le renard fut littéralement fasciné. Lui qui aimait apprendre, comprendre, résoudre des problèmes, La Mine éveilla en lui une sensation étrange. L'envie de participer à quelque chose de plus grand que lui.
Lorsqu'il se présenta aux portes de La Mine, il fut reçu par ses gardiens.
« Regarde toutes ces pierres. Elles sont la preuve de la valeur de ceux qui ont participé à leur extraction et à l'édification de cette cité. Plus tu contribueras, plus tu compteras. Plus tu construiras, plus tu seras reconnu. »
Ces paroles réveillèrent quelque chose d'ancien en lui. Une vieille blessure. Une vieille croyance qu'il croyait avoir laissée de côté. Un dogme qui affirmait que sa place dans la société se méritait, et qu'il devait prouver qu'il avait le droit d'y siéger.
Il accepta de participer à l'édification de la ville. À l'agrandissement des murs. Il se mit à travailler. Beaucoup. Toujours davantage. Au début c'était un bonheur. Il apprenait des choses nouvelles. Il avait le sentiment de progresser, de créer. Il était fier de ce qu'il accomplissait. Mais rapidement il ne prit plus autant de plaisir à bâtir. Il construisait avant tout pour la reconnaissance. Il ne voulait plus simplement bien faire pour lui. Il voulait se rendre indispensable.
Peu à peu ses journées se remplirent de pierre. Les pierres qu'il extrayait. Les pierres qu'il transportait. Les pierres qu'il empilait. Il aurait aimé les tailler, mais il ne pouvait pas encore. Il n'était pas qualifié, lui répondait-on. Alors, voulant prouver qu'il en serait capable un jour, il démultiplia ses efforts. Extraire toujours plus. Transporter toujours plus. Empiler toujours plus.
Un soir, en rentrant dans son terrier fort tard après avoir passé tant de temps à La Mine, il remarqua quelque chose d'étrange. Ses pattes étaient couvertes de poussière, son pelage marqué, ses épaules lourdes. Mais ce n'était pas cela qui l'inquiéta. Il se rendit compte qu'il avait oublié une chose. Pourquoi il était entré dans la Mine. Lui qui voulait participer à la construction de la cité, lui qui pensait apprendre toujours plus, il avait fini par croire qu'il n'existait qu'à travers ce qu'il produisait.
La Mine lui avait offert une nouvelle illusion. Différente des précédentes. Tout jeune, il avait cru être supérieur parce qu'il comprenait plus vite. Puis il avait cru exister parce qu'il était aimé. Maintenant, il croyait avoir de la valeur parce qu'il était utile.
Il avait longtemps pensé construire son existence. Mais à force de construire, quelque chose d'étrange s'était produit. Il ne reconnaissait plus très bien celui qui tenait la pierre. Regarde ce que je sais. Regarde qui m'aime. Regarde ce que je produis. Le renard ne s'était pas encore demandé qui il était lorsque personne ne le regardait. Le travail qui devait être un moyen de construire son existence était en train de devenir une manière de s'en éloigner.
Le renard venait de découvrir cette étrange contradiction. Il avait donné une partie de lui-même à chaque pierre, il avait participé à l'édification de beaucoup de choses. Mais à force de construire, il ne savait plus très bien ce que cette construction avait fait de lui.
Il regarda longuement ses pattes couvertes de poussière. Pour la première fois depuis longtemps, il ne chercha pas à savoir ce qu'il pourrait encore construire demain. Il se demanda simplement qui il était lorsque ses pattes cessaient de travailler.
Bien sûr La Mine n'était pas mauvaise. Le travail ne l'était pas plus. Créer, encore moins. Le problème, ce n'était pas la pierre. Le problème, c'était d'avoir oublié que celui qui taille la pierre est tout aussi important que l'existence de l'œuvre.
Le renard regarda toutes les pierres accumulées autour de lui. Il n'était pas pauvre, pas dépourvu. Son terrier était même devenu plus confortable. Mais il comprit qu'il pouvait posséder beaucoup de choses et pourtant être absent à lui-même.
Petit à petit pourtant il entendit autre chose que le bruit des pioches frappant la pierre. Autre chose que le bruit des chariots que l'on pousse. Autre chose que le fracas du minerai que l'on décharge. Il entendit les voix des autres créatures.
Il se rendit compte qu'il n'était pas le seul dans sa situation. D'autres créatures aussi étaient fatiguées. Il n'était pas le seul à avoir oublié ses rêves. D'autres avaient remplacé leurs désirs par les attentes de La Mine.
La Mine n'était pas seulement un lieu. Elle portait son lot de questions. Peut-on participer au monde sans s'y perdre ? Peut-on construire sans devenir soi-même un outil ? Peut-on donner une partie de son énergie sans y perdre son âme ? Tant de questions dont il ne trouvait pas la réponse. Jusqu'au jour où il accepta de ne pas en avoir.
Alors il quitta la Mine, sans colère ni mépris. Sans rejeter le travail. Il partit simplement chercher quelque chose qu'il avait oublié. Qui il était.
Sa cinquième queue apparut, couverte de la poussière de La Mine, portant la fatigue et les traces des nuits passées à chercher une valeur dans le regard des autres. Mais elle était surtout le témoin d'une nouvelle sagesse : aucune œuvre extérieure ne peut remplacer le travail intérieur.
Le renard avait appris à aimer une autre créature, à prendre soin des autres, mais il devait encore apprendre à prendre soin de lui-même. Car une créature qui s'abandonne entièrement au monde finit parfois par ne plus avoir rien d'elle-même à offrir.

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