Le monde était bien plus vaste que ce que le jeune kitsune avait imaginé. Des chemins inconnus s'ouvrirent devant lui. Des voix nouvelles résonnèrent à ses oreilles. Des créatures dont les histoires ne ressemblaient en rien à la sienne croisèrent sa route. Et pour la première fois de sa vie, il cessa d'observer les autres de loin. Il marcha vers eux.
Pour la première fois, le renard découvrit le monde des autres. Il comprit qu'il n'était pas le seul à porter des blessures. Que derrière chaque sourire pouvait se cacher une douleur. Que derrière chaque maladresse pouvait se cacher une peur.
Ce contact lui fit aussi découvrir quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti. La chaleur.
Les créatures de la forêt avaient une coutume. Quand la nuit tombait, elles se rassemblaient autour d'un grand feu. Chacun y racontait librement ses histoires. Des chants s'élevaient de l'orée du bois. Des rires éclataient. Et pendant ces instants-là, certains oubliaient leur solitude.
Le renard resta d'abord à distance. Comme d'habitude, il observait. Mais contrairement à sa vie d'avant, il ne regardait plus seulement pour comprendre ou analyser. Il observait aussi par simple curiosité.
Et un soir, il se décida. Il entra dans le cercle. Et il ressentit quelque chose qu'il cherchait depuis sa naissance. Un sentiment d'appartenance. Faire partie d'un groupe.
Qu'il était loin, le froid de son terrier. Très, très loin. Il était près du feu. Et il s'y sentait bien. Tellement bien. Doux, chaud, agréable. Il ne voulait plus le quitter. Il voulait rester près de ces flammes. Toujours plus près. Il avait vécu trop longtemps dans le noir, et quand une créature sort d'une longue nuit, ça lui fait du bien de penser que toute lumière est un guide. Que toute lueur mérite d'être suivie.
Le renard voulut tout connaître. Tout expérimenter. Tout ressentir. Toute rencontre était bonne à prendre. Lui qui avait toujours refusé de s'approcher des autres se mit à courir d'une fête à l'autre, d'une sensation à la suivante. Mais s'il avait découvert le monde qui l'entourait, il ne s'était pas encore découvert lui-même.
Sans qu'il s'en aperçoive, le feu devint à son tour une nouvelle prison. Différente. Si la première était faite de murs, celle-là était faite de flammes.
Le renard pensait être libre parce qu'il n'avait plus de barrières. Mais des chaînes invisibles venaient entraver en douce cette liberté. Les chaînes des désirs qu'on suit sans jamais les interroger. Il ne se posait pas une question pourtant essentielle. Combien de ces désirs étaient vraiment les siens ? Combien n'étaient que des manques qui cherchaient à se remplir ?
Le renard ne connaissait pas encore cette différence. Il cherchait. Sans trop savoir quoi. Il pensait chercher les autres. En réalité il fuyait son propre silence. Il continua à accumuler les expériences sans se soucier des nuits qui devenaient plus longues. Des réveils plus difficiles.
Quand la chaleur du feu laissa place aux cendres.
Un matin le renard se réveilla loin du cercle des créatures. Très loin. Il regarda autour de lui. Personne.
Il avait voulu échapper à la solitude. Et il y était parvenu. Mais il en découvrit une bien plus profonde. Celle qui apparaît quand tu t'éloignes de toi-même.
Honteux, il pensa disparaître. Quitter la forêt pour de bon. Abandonner ce chemin qui semblait n'avoir aucun sens.
Il avait tellement marché qu'il arriva au bord d'une mer. Il la regarda, immense devant lui. Elle semblait capable d'effacer toutes les traces. Toutes les erreurs. Toutes les douleurs.
Il s'apprêta à s'y jeter. Mais quelque chose l'arrêta. Peut-être le souvenir du vieux renard. Peut-être sa queue devenue la preuve qu'un grand destin l'attendait, la preuve qu'il s'était transformé. Peut-être cette part inconnue de lui-même qui refusait encore d'abandonner. Le renard comprit alors quelque chose. On ne guérit pas du manque en remplissant chaque espace vide. Parfois il faut apprendre à habiter le vide.
Il laissa la mer derrière lui et retourna dans la forêt. Différent. Pas sage, loin de là. Mais un peu moins aveugle. Un peu plus éclairé.
C'est ainsi qu'apparut sa deuxième queue.
Cette queue était différente de celle qu'il avait depuis sa naissance. Elle portait la marque du feu. Les traces des flammes qui l'avaient attiré, puis brûlé. Un rappel : si le feu éclaire, il consume aussi. Le renard avait voulu brûler sa solitude. Il n'avait fait que l'emporter avec lui.
Le renard découvrait une drôle de vérité. On peut être entouré de créatures, entendre leurs voix, partager leurs repas, et pourtant porter en soi un silence que personne ne voit.

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