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Miss Penny Wealthington était une jeune femme de bonne naissance et de bonne éducation. Tout dans son maintien, de son dos strictement droit à son regard fier et bien fixé devant elle, était un exemple de ses leçons pour devenir une épouse belle, utile et sans faille dans sa présentation. Le fait qu’elle portait sa vieille robe tâchée et trouée, qu’elle avait les mains attachées dans le dos et qu’elle était entourée des forbans qui l’avaient enlevée ne changeait rien à sa stature digne, presque hautaine.

Elle gardait de sa superbe même si l’endroit de l’échange n’aidait en rien. Pratique, la vieille maison de pêcheurs abandonnée avait l’avantage de permettre de voir quiconque approchait de la route ou de la mer et garantissait que la réunion n’aurait pas de visiteurs importuns même alors que la nuit était tombée. Toutefois son délabrement donnait à la situation une ambiance de décrépitude et de tristesse qui aurait dû aggraver la déchéance de la prisonnière. Mais elle gardait la tête haute, physiquement à défaut de moralement. Il lui suffisait déjà d’avoir été kidnappée puis maintenant d’être échangée contre quelques doublons comme un vulgaire bibelot. Elle voulait garder le peu de dignité qu’il lui restait dans cette affaire et seule son attitude pouvait encore l’y aider.

Ce n’étaient pas tant les pirates qui l’observaient d’un air goguenard et ricanant qui la gênait. C’étaient plutôt les envoyés de son père dont les regards appuyés sur sa personne étaient franchement inquisiteurs. Même les deux gardes aux fenêtres donnant sur la plage et le chemin lui jetaient par moment des œillades suspicieuses. Tous semblaient juger si son état valait le prix que le gouverneur allait débourser pour la récupérer. Physiquement, en dehors de son habit qui avait souffert de l’aventure, elle semblait aller bien. L’intendant de son père, chargé de mener la transaction finale avec les flibustiers, voulait s’assurer d’un point bien particulier.

- J’ose espérer, fit-il en essayant de ne pas trembler, que cette enfant n’a pas été malmenée au niveau euh … de sa pureté féminine.

Miss Penny Wealthington ne rougit même pas. Sa valeur n’était pas la même pour un futur mari si elle avait été déflorée, de surcroît par une bande de soudards. Elle le savait bien. Et elle savait aussi que déjà adulte, elle ne serait qu’une enfant aux yeux de ces hommes tant qu’elle n’aurait pas d’époux. Ça ne faisait pas moins mal de l’entendre. Bien sûr le fait qu’elle aurait pu être malmenée d’autres manières ne semblait pas être une quelconque préoccupation.

- On ne touche pas à nos “invités”, ça déprécie leur valeur. On l’a enlevée vierge, on vous la rend vierge.

L’intendant ne put s’empêcher de tressaillir. Les paroles ne comportaient pourtant rien de menaçant. Mais quand Lady Black parlait à un bourgeois elle avait ce regard calculateur et un brin carnassier qui ébranlait le plus courageux des hommes. Sa voix avait une certaine douceur trop tranquille, de celle qui cache un poignard acéré. De toute façon, pour des serviteurs de nobliaux comme la délégation du gouverneur, se retrouver face à une femme noire libre leur provoquait déjà des vertiges en temps normal. Alors quand cette femme était une capitaine pirate dont la légende grandissait dans toutes les caraïbes, c’était un miracle qu’ils tiennent encore sur leurs jambes.

- Vous me garantissez donc que personne ne l’a touchée, reprit courageusement l’intendant voulant mener sa mission à bien dans le moindre détail.

- Je n’irai pas jusque-là, répondit la capitaine avec un sourire sardonique tandis que ses hommes éclatèrent de rire.

La délégation tressaillit de stupeur. Miss Penny Wealthington gardait la tête haute. Toujours. L’intendant était sous le choc.

- Comment ? Mais …

- Vous inquiétez pas, fit l’un des pirates, c’est pas avec la capitaine qu’elle aurait pu perdre son pucelage.

L’intendant s’étrangla et les rires des flibustiers gagnèrent en joie et en volume. Lady Black eut elle-même un petit rire mais elle leva la main pour calmer le jeu.

- Ferme-la Tobias. Inutile d’alarmer ses braves gens. Faites-moi confiance, son futur fiancé ne trouvera rien à redire à son séjour chez nous. Pas de soucis.

- Pas de … mais ce n’est pas ce qui était … convenu.

Le regard de l’intendant se perdit un instant sur la grosse cassette contenant les doublons de la rançon. Cela n’échappa pas à Miss Penny Wealthington. Pendant un court moment, son visage perdit de sa superbe. Sérieusement ? Est-ce qu’il envisageait sérieusement de revenir sur la rançon ? Est-ce qu’il pourrait envisager de la laisser aux mains des pirates pour si peu ?

- On ne peut pas …

- On ne peut pas quoi ?

La voix de Lady black avait perdu sa fausse douceur. Les flibustiers ne riaient plus. Certains avaient posé leurs mains sur les manches de leurs épées. D’un seul coup l’intérieur de la petite maison de pêcheurs s’était comme remplie d’un air vicié et piquant. Des hommes de la délégation s’apprêtaient également à dégainer. D’un air moins assuré, cependant.

- Tu vas payer ce qu’on a dit, reprit la capitaine. On s’est peut-être un peu amusé Penny et moi, mais ça ne change rien pour elle. Et maintenant c’est l’or de son paternel qui m’intéresse. « Tout » l’or.

Malgré son éducation, miss Penny Wealthington n’y tint plus. Une larme coula doucement sur sa joue tandis qu’elle tourna la tête vers Lady Black et parla, les lèvres tremblantes.

- J’ai cru, à un moment, qu’on avait ... que tu …

- Quoi ? Que je t’aimais ?

La voix de la capitaine était froide et tranchante.

- Tu crois que je tombe amoureuse à la première pucelle venue ? Tu t’égares, ma fille.

- Moi … je t’ai aimée …

Lady Black retrouva son sourire sardonique et s’approcha de la prisonnière.

- Pauvre colombe. Tu ne sais pas ce qu’est l’amour et tu ne le sauras jamais. Ce n’est pas ta destinée. Mais si ça peut te consoler un peu, une partie de toi pourrait peut-être me manquer.

D’un geste leste, elle empoigna la fesse de la captive et se mit à rire, suivie par tous ses hommes présents tandis que d’autres larmes coulaient sur les joues de l’otage. Jusque-là, l’intendant ne disait plus rien, subjugué par ce qu’il entendait. Mais il poussa un cri face à l’agression de la fille du gouverneur.

- Ne posez pas vos mains sur cette enfant …

- C’est une femme !

Toute la délégation se figea sous le hurlement de Lady Black. Ou, plus sûrement, les hommes se figèrent en constatant qu’un poignard venait de se planter dans les vieilles lattes de bois du sol, juste entre les pieds de l’intendant. Le bras encore tendu de la capitaine ne laissait aucun doute sur la provenance de l’arme. Ils n’avaient rien vu venir. Elle aurait pu viser plus haut et frapper en plein cœur sans qu’aucun d’entre eux n’ait rien pu faire.

Miss Penny Wealthington se trouva tout autant incapable du moindre mouvement, comme glacée d’horreur. Les pirates également ne bougeaient plus, mais eux étaient aux aguets. Leur capitaine s’énervait. Les lames étaient sur le point de sortir de leurs fourreaux. Si un seul membre de la délégation faisait un faux pas, ce serait le bain de sang.

- Une femme, reprit Lady Black en toisant l’intendant avec fureur. Elle l’était déjà avant qu’on vous la prenne. Mais vous devez toujours nous rabaisser, nous dévaloriser et faire de nous des petites choses à contrôler.

La pirate s’approcha de l’intendant qui recula d’un pas. Et même de deux ou trois. Mais elle se contenta de se baisser et de récupérer son poignard alors que tous les envoyés de monsieur Wealthington ne la quittait pas des yeux, aussi terrorisés qu’attentifs. La lame luisante projeta une tache de lumière sur le visage effrayé du meneur de la délégation.

- Contrairement à elle, je me suis libérée d’hommes comme vous. Pour autant, je ne rechigne pas à rectifier les butors à la gueule enfarinée dans votre genre.

Tétanisé, aucun employé du gouverneur ne fit le moindre geste lorsque Lady Black leur tourna le dos, leur offrant pourtant une cible vulnérable.Mais probablement uniquement en apparence. Elle retourna vers la prisonnière dont les joues étaient désormais striées d’une ligne de larmes séchées.

- Je devrais peut-être la garder, fit la capitaine en jetant un regard de braise sur la jeune noble. J’ai sûrement encore bien des choses à lui apprendre. Vous pourriez aller raconter à son père comment je m’amuse avec sa fille toutes les nuits. Oseriez-vous lui dire la vérité ? Je devrais peut-être lui envoyer une lettre détaillée pour être sûre qu’il soit bien informé.

Tous les membres de la délégation sentirent comme un poid dans le ventre. Retourner auprès du gouverneur sans sa fille aurait déjà été pour le moins malencontreux, alors en sachant qu’elle allait subir autant de dépravations. C’était impensable.

- Vous avez perverti cette enf … cette jeune femme, lança l’intendant d’une voix tremblante. Elle dit vous aimer, c’est que le mal est profond. Elle n’est plus pure …

Il s’arrêta de parler. Lady Black avait presque remis son poignard à sa ceinture mais elle avait arrêté son mouvement et regardait l'homme d’un air mauvais. Ses yeux l'auraient déjà tué sur place s’ils l’avaient pu. Heureusement pour l’intendant, un jeune homme de la délégation intervint.

- Monsieur, ce n’est pas si grave. Emmenons-la pour le même prix. J’ai entendu dire que l’abbé savait soigner ce genre de … perversion …

Il avait prononcé le dernier mot à voix basse mais s’attira le regard foudroyant de la capitaine. Sa voix se perdit dans sa gorge soudainement trop sèche. L’un de ses camarades prit le relais.

- Oui c’est vrai. Il a remis un homme dans le droit chemin. Il pourra soigner miss Wealthington à coup sûr. Il devra prendre un peu plus de temps pour ne pas l'abîmer avec son fouet, ses tenailles et ses cordes mais il y arrivera.

- Bon soit …

L’intendant en l’admettrais pas mais il fut soulagé de ces interventions lui offrant une porte de sortie honorable. Il ne savait pas quelle idée lui avait pris d’essayer de renégocier la somme de la rançon. Le gouverneur ne serait pas très content de devoir confier sa fille aux bons soins de son abbé mais c’était toujours mieux d’affronter sa colère que de recevoir la lame d’une rapière dans le cœur. Il fit un signe au préposé à la cassette et celui-ci déposa le précieux contenant au sol. Puis la délégation recula jusqu’à se trouver devant la porte de la maison.

Lady Black souriait. L’argent était à elle. Elle se tourna vers la prisonnière.

- Et bien belle colombe, il semble que te voilà libre. Si toutefois on peut appeler ça la liberté. Tu leur appartiens à nouveau désormais. Je peux te confesser de bonne grâce que j’aurai bien aimé te garder encore un petit peu mais entre toi et la fortune, tu comprends ?

- Madame, laissez la partir, fit l’intendant se croyant hors de portée du poignard. S’il vous plaît ? Ajouta-t-il alors que le doute le gagnait.

- Pas le temps pour des adieux déchirants mignonne, mais le larbin a raison. Il est temps que ça cesse. Allez, va !

La capitaine trancha les liens de la captive et celle-ci se massa les poignets en jetant un regard d’incompréhension envers la pirate. Elle semblait ne pas savoir si elle devait l’embrasser une dernière fois ou lui cracher au visage.

- Allons, miss Wealthington, supplia l’intendant, venez à présent et quittons cet endroit. Hâtez vous, je vous prie.

Miss Penny Wealthington ne semblait pas savourer sa liberté retrouvée. Elle paraissait troublée et perdue alors qu’elle se dirigea enfin vers la délégation venue la secourir dont tous les membres, inquiets, attendaient qu’elle se dépêche un peu. Lentement, un pas après l'autre, elle quittait les pirates pour retourner à sa vie d’avant. Mais serait-ce réellement sa vie d’avant ? Après tout ce qu’elle avait vécu ? Elle avait aimé. c’était une marque indélébile dans tout son être, comme une cicatrice.

A mi-chemin, juste devant la cassette pleine de doublons, elle se retourna et jeta un regard sur celle qui avait été son amante. Elle l’aimait.

Une image, un souvenir se rappela à elle.

C’était il y a quelques jours à peine. Le bateau était en pleine mer. L’équipage s’affairait sous les ordres du second, Tarek. La mer était calme et il y avait du vent. Il n’y avait pas grand chose de particulier à faire. C’est pourquoi Lady Black en avait profité pour rejoindre sa cabine ainsi que la jeune femme qui l’y attendait. Après l’amour, elles étaient toutes les deux étendues sur la couche et ne partageaient plus qu’un moment de tendresse.

Penny était fascinée par la peau de son amante. Cette peau racontait une histoire. Et une histoire terrible. Elle était parsemée de vieilles blessures, de cicatrices et de brûlures. Tout le corps de Lady Black racontait sa légende. Ses terribles légendes. Celle de la jeune esclave brutalisée, celle de la combattante, celle de l’évadée, celle devenue capitaine.

Une pensée bien triste vint à la jeune noble.

- Pourquoi m’aimes-tu ?

La capitaine la regarda étonnée.

- Que veux-tu dire ?

- Je ne comprends pas pourquoi tu m’aimes, reprit-elle. Nous ne sommes pas du même monde.

Deux doigts légers de Penny suivirent la cicatrice d’une ancienne brûlure en forme de cercle sur le ventre de son amante. De quand datait celle-ci ? De l’esclavage ? De la fuite de la cité du serpent ? De son enfance ?

- Tu es une dure, une guerrière et une meneuse d’hommes. Et moi que suis-je ? Une idiote à qui on a juste appris à se faire belle, à qui on a donné à peine l’éducation pour que son futur mari n’ait pas à avoir honte d’elle.

- En ce moment je suis plutôt contente qu’on t’ait appris à être belle, ricana la pirate.

Elle passa doucement sa main sur la peau douce et lisse du dos de la jeune noble. Contrairement à la sienne, cette peau là avait été choyée et protégée. On en avait prit grand soin comme pour un habit de soie, précieux et fragile. Penny frissonna sous la caresse mais elle ne se laissa pas faire.

- Ne te moque pas, je suis sérieuse, fit-elle en frappant doucement de son petit poing l'épaule de son amante.

Elle se fit rapidement la réflexion qu’elle devait être la seule personne au monde à pouvoir frapper Lady Black, même pour rire, et à avoir le privilège de respirer encore.

- Que veux-tu que je te dise ? Je t’aime parce que tu es toi. Parce que tu es tendre et aimante. Dans ma vie de malheur, tu es mon ancre de douceur. Sans tes bras qui me caressent, sans ta bouche qui m’embrasse, sans ton rire qui me transporte, sans tout ce que tu es, je n’aurais que la violence et la mort en face de moi. Je t’aime, car tu es la seule qui m'empêche de laisser la mort ou la folie m’emporter.

Penny se serra un peu plus contre elle. Elle posa sa tête sur l’épaule de son amante. De la douceur et de la tendresse, elle savait en donner. Elle se sentait heureuse d’être capable de ça. C’était beaucoup, et c’était peu à la fois.

- J’aime que tu me dises tout ça. Mais ne suis-je pas comme un boulet pour toi sur ce bateau ? Je veux dire que ce n’est pas un navire d'agrément ici. Et je ne sers à rien.

- Il y a quelques minutes encore, tu avais une grande utilité pour moi, ricana Lady Black de plus belle.

- Sois sérieuse, reprit Penny en pouffant malgré tout. Je ne suis pas comme tes hommes. Je ne sais pas naviguer, je ne sais pas encore me battre. Et comme j’étais riche, je ne sais faire ni la cuisine ni la moindre tâche ménagère. Je ne rapporte rien, ni à toi ni à l’équipage.

La capitaine devinait bien ce qui tourmentait la jeune noble. L’amour n’était pas tellement la question. Mais Penny se sentait inutile sur un bâteau où il y avait fort à faire. Et dans d’autres circonstances l’équipage se serait débarrassé d’elle pour une faible rançon à la première occasion. Il n’y avait qu’ainsi qu’elle pouvait rapporter quelque chose.

- Tu aides parfois à nettoyer le pont, fit remarquer la pirate.

- Tu parles, je suis trop lente. Les gars finissent la moitié du boulot à ma place. Ils vont en arriver à me détester. Et je ne veux pas me cacher dans cette cabine pendant toutes les traversées.

Lady Black réfléchissait. Difficile de trouver une occupation utile à Penny, c’était vrai. Et les hommes, sans la détester, pouvaient prendre ombrage de cette jeune noble qui buvait leur eau douce et mangeait leurs vivres. Certes, l‘éducation de miss Wealthington l’avait également contrainte à ne pas se sustenter plus qu’un oiseau, mais c’était toujours ça que l’équipage n’avait pas.

Et puis elle s’était découverte un goût certain pour le rhum. La capitaine le savait bien. Il y avait parfois des accidents après une fête bien arrosée où l’un des hommes, trop insistant auprès d’une Penny enivrée et dont l‘esprit battait la campagne, avait soudainement chuté à la mer après avoir tenté d’emmener la jeune femme dans un coin sombre. C’était généralement juste avant que Lady Black ne rejoigne enfin la fête. Les marins étant superstitieux, plus aucun, même aviné, ne tentèrent leur chance avec leur invitée. Les accidents cessèrent. Ce que c’est que la fortune, quand même.

Toujours est-il que le rhum n'allait pas non plus dans le gosier de l’équipage. La tête posée sur l’épaule de son amante, les yeux longeant un fin souvenir de cicatrice entre les seins de celle-ci (sabre qui l’avait manqué de peu ? Une chaîne trop acérée autour du cou ?), Penny soupira tristement.

- Au final, je ne vaudrais quelque chose que si l’on se débarrasse de moi pour une rançon.

Et quelques jours après, la voici donc dans cette vieille maison de pêcheur délabrée et isolée. Face à une cassette pleine d’argent. Entre les pirates qui l’ont enlevée et les hommes de son père chez qui elle a toujours été prisonnière. Lady Black lui souriait.

- Allons, ne vous arrêtez pas, fit la voix de l'intendant dans son dos. Venez miss, votre cauchemar est enfin terminé.

- Oui il est terminé, fit Penny. Il est terminé depuis des mois, depuis que j’ai été libérée par l’amour de ma vie.

Elle se baissa et prit la cassette dans les mains. C’était vraiment beaucoup d’argent.

- Je vaux plus que ça, fit-elle tout sourire. Mais enfin, ce n’est qu’un début.

Et elle s’en retourna vivement vers Lady black qui riait.

- Quoi ? Mais qu’est-ce que … ?

Ne sachant pas vraiment ce qui venait d’arriver mais comprenant qu’il se retrouvait sans la fille ni l’argent, l’intendant dégaina son épée et fut imité par les gens de sa délégation. Les pirates sortirent également les armes et la capitaine siffla bruyamment. Aussitôt d’autres flibustiers surgirent par les fenêtres et la porte. Les hommes du gouverneur furent encerclés en quelques secondes. L’intendant s'étrangla de colère mélangée de terreur

- Que … qui devait surveiller la plage ?

Ses hommes se regardèrent penauds. Le rire de Lady Black retentit encore.

- Par Poséidon les hommes sont tous les mêmes, s'exclama-t-elle.

Elle s’avança, la rapière à la main, prête à l‘usage s’il s’avérait nécessaire d’en arriver là. Penny, dans son dos, avait un sourire radieux et la regardait avec des yeux brillants d'un bonheur intense.

- Deux femmes qui s'aiment et vous voilà distraits comme des gamins face à des jongleurs et des cracheurs de feu. J’aurais pu vous donner encore quelques détails supplémentaires et on aurait eu le temps de désosser votre carrosse dans votre dos.

- Oh, le carrosse, on s'en est occupé aussi.

Charles, l’homme de confiance de Lady Black, s’était chargé de mener l’assaut par la plage. Et visiblement de récupérer tout objet et pièce de valeur sur le carrosse qui attendait dehors. Il tenait en joue l’intendant avec sa rapière.

- Rassurez-vous beaux messieurs, il roule encore et vous ramènera chez votre maître. Il est juste beaucoup moins brillant et bien plus léger.

La capitaine et ses hommes rièrent de bon cœur. L’intendant était perdu. Il ne ramènerait pas sa fille au gouverneur, il n’avait plus la rançon et maintenant il n’avait probablement plus que la moitié d’un carrosse. Il s’était fait avoir depuis le début.

- C’est malhonnête. Vous n’avez pas d’honneur madame, lança-t-il en s’avançant d’un pas, avant de prudemment reculer aussitôt. Les gens sans éducation comme vous ne sont que des pleutres qui ont recours à la fourberie.

Il regretta aussitôt ses propos lorsque la lame de Charles se trouva sous sa gorge en un éclair. Mais la capitaine lui fit signe de ne rien en faire. Elle avait été insultée toute sa vie, et bien pire. Ce n’était pas cet avorton qui pourrait l’offenser.

- L’honneur est une belle excuse, monsieur, répondit-elle. Je vole et je trompe peut-être votre maître mais contrairement à lui je n’achète pas des êtres humains. Vous trouverez peut-être l’excuse légère, mais moi elle me convient et me suffit. Quant à mon éducation, je me permets de vous apprendre que c’est à miss Wealthington qu’on doit l’idée de ce piège.

La jeune noble s’était défait de sa vieille robe sous laquelle elle portait une chemise et un pantalon à l’instar du reste des pirates. L’intendant n'avait jamais vu Penny aussi heureuse. Elle jubilait tout en s’adressant à lui.

- S’il vous plaît ne faites rien d’idiot et posez vos armes. Tout s’est déroulé sans accroc jusqu’à maintenant. Ce serait dommage de finir cette entrevue dans la violence, non ?

- Votre père …

- Vous direz à mon père qu’on a qu’une seule vie et qu'elle est courte. Et que désormais, c’est uniquement la mienne. Vous lui direz que je suis désolée pour ses probables plans de mariage à mon encontre mais je préfère gagner ma place parmi mes nouveaux amis. Puisqu’il était prêt à payer, j’imagine que ça ne lui manquera pas de toute façon. Il se consolera peut-être en se disant que sa fille chérie est enfin libre.

L’intendant avait été choqué. C’était la première fois que miss Penny Wealthington lui coupait la parole et qui plus est qu’elle lui parle avec autant d‘impertinence. Et même juste avec un peu d’impertinence en fait.

- Il ne va pas apprécier, répondit-il quelque peu courroucé. Il vous fera poursuivre.

- Qu’il essaie de nous rattraper.

- Il faudrait déjà qu’il soit au courant, les interrompit Lady Black. Obéissez à votre ancienne maîtresse et déposez vos armes. Elles pourront nous être utiles. Et fuyez. Vite !

- Je …

L’intendant ravala sa protestation lorsque la lame de Charles fut à nouveau trop proche de sa gorge. Comme un seul homme, tous les membres de la délégation lâchèrent leurs épées et s’enfuirent dans la nuit. Les pirates ne perdirent pas de temps non plus. Les hommes du gouverneur mettraient du temps à retourner chez eux et ils seraient loin d’ici là. Mais plus ils gagnaient de distance dans l’intervalle, mieux c’était.

Les pirates ramenèrent leurs butins aux chaloupes et embarquèrent. Lady Black tenait Penny dans ses bras au fond de la barque qui les reconduisait au bateau.

- Je t’ai enfin été utile, fit l’ancienne noble avec des yeux pétillants de joie. A toi et à l’équipage.

- Quelles sornettes racontait vous depuis tout à l'heure miss Penny, lui fit Charles qui pagayait. Vous nous êtes utile à bord. Vous aider à nettoyer le pont.

- Et puis vous chantez bien pendant les fêtes, intervint Tobias à l’avant. C’est mieux que d’écouter le vieux Pedro et sa voix éraillée.

- Vous êtes gentils, fit Penny. Mais vous n’allez pas me dire que vous vous contentez de si peu.

- Mais vous apprenez miss, répondit Charles. Croyez-vous que tous les moussaillons qu’on recrute sont aussitôt des marins hors pairs et des combattants de génie ? Certains le deviennent, c’est tout. D’ailleurs je vous rappelle que demain, je vous attends pour un entrainement à l’épée.

- Ne me la change pas tout de suite en valkyrie, fit Lady Black.

Elle posa la main sur la joue de son amante et l’attira pour l’embrasser tendrement.Elle la serra un peu plus contre elle.

- Tu as été merveilleuse ma colombe. Quelle actrice, sur les scènes de Paris ou de Londres, tu aurais fait un malheur.

- Tu n’as pas été mal non plus. J’ai eu peur quand tu t’es énervée mais tu as bien rattrapé le coup.

- Et maintenant te voilà une paria comme nous. Est-ce vraiment ce que tu souhaitais ?

- Je souhaitais être libre et être avec toi. J’ai tout ça. Et je t’ai fait gagner une pleine caisse de doublons en prime.

- Peu m’importe les doublons, tu es mon seul trésor.

La capitaine embrassa à nouveau Penny. Elles étaient heureuses et libres.


Texte publié par Darklord, 4 août 2026 à 12h52
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