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tome 1, Chapitre 1 « Dixième patrouille dur la Frange » tome 1, Chapitre 1

I – La dixième patrouille sur la Frange

Ce matin, j’effectue ma dixième patrouille en solo sur la Frange.

Peut-être qu’un jour prochain, je cesserai de compter… mais pour une débutante telle que moi, chaque étape compte. Ou du moins, elle devrait compter... et pourtant, je me sens aussi inexpérimenté que la première fois. Ce « 10 » qui brille devant mes yeux comme une enseigne imaginaire ne représente pas une victoire… plutôt un début de découragement et un ennui grandissant. L’attrait de la nouveauté commence à s’éroder.

La fatigue qui m’accable n’arrange rien. Si je pouvais m’endormir en vol, je le ferai aussitôt. Je n’aurais pas dû sortir la veille avec mes camarades de caserne. Nous avons évité les excès : nous nous sommes assises dans un bar, où nous avons ri, un peu bu et profité de l’attention que nos uniformes attiraient chez les garçons de Strata. Nous sommes rentrées tard, ni vues ni connues, avec la douce satisfaction d’avoir réussi notre coup sans nous faire prendre… Dans l’action, j’en avais oublié que j’étais de patrouille le lendemain. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne me réussit pas de « faire le mur » quand je dois me lever avant l'aurore le lendemain…

Ce n’est pas pour autant que je vais relâcher mon attention. La cité de Strata compte sur moi, comme sur l’ensemble des sentinelles qui parcourent les environs de la ville aérienne, deux mille mètres au-dessus de la surface d’Almaïa. Tous les alates, les porteurs d'ailes de lumière, doivent servir pendant deux ans la sécurité de Strata. Ils ont la possibilité, au bout de deux ans, de s’engager définitivement ou de trouver une autre voie.

Quand j’étais enfant, je m’imaginais devenir l’héroïne qui sauverait, foudre à la main, la cité des périls qui la menaçaient : déchirures vers les limbes, démons ou autre créatures dangereuses… J’ai vite déchanté. Les sentinelles ont beau être équipées d’une arme à faisceau électrique, elles ne sont pas censées engager le combat, juste donner l’alerte aussi rapidement que possible avant de se mettre à l'abri.

Avec un soupir, je stabilise mes alaée, le temps de tirer de la poche de ma combinaison une carte à positionnement automatique. Après avoir remonté sur mon front mes lunettes de protection, j’examine les tracés à sa surface, où ma position est indiquée par une petite lumière bleue. Je ne suis même pas au milieu de mon périple. La tentation d’accélérer l’allure est forte, mais je ne peux y céder, au risque de me voir accusée de bâcler ma tâche. Je ne peux rien faire d’autre que ranger ma carte, replacer mes lunettes devant mes yeux et reprendre ma route.

La seule solution pour tromper mon ennui est d'en profiter pour améliorer mes techniques de vol. Cela ne fait que deux ans que mes alaées sont assez fortes pour me porter, et j’ai encore beaucoup à apprendre. J’ai bien sûr progressé depuis que je suis entrée à la sécurité de Strata. Durant ma formation de patrouilleuse, j’ai appris comment faire varier leur position, leur longueur et leur énergie pour un vol plus efficace et comment tirer parti des courants aériens pour économiser mon énergie. Après avoir expérimenté différentes techniques, je me lance dans une série de figures acrobatiques : vol dorsal, figures complexes… Alors que je sors d’une série de loopings, une tache sombre à l’horizon attire mon attention.

Pendant une seconde, ma respiration se bloque. J’essaye de me dire que ce n’est sans doute rien de grave, un aéroquartz qui aura dévié de sa route, ou un patrouilleur en détresse… Je n’aurai qu’à m’enquérir de leur situation et leur faire envoyer de l’aide. J’ai beau activer la fonction zoom de mes lunettes, cela ne ressemble à rien de familier. Peut-être s’agit-il d’un rukus ? Ces oiseaux gigantesques peuvent provoquer toutes sortes de dégâts quand ils se rapprochent trop d’une cité aérienne.

Peut-être devrais-je me contenter de signaler une anomalie et faire demi-tour, mais ma curiosité est plus forte, et je veux en savoir plus avant de me replier, conformément aux consignes. Peu à peu, la créature se rapproche et je la distingue plus en détails : elle n’est pas noire comme j’avais cru le voir. Tout son corps est recouvert d’une peau épaisse, d’un rouge sombre. Au moins six fois haut comme moi, son corps ressemble à celui d’un humain, avec des membres plus courts et une tête chauve… sauf que son visage ne comporte pas de nez, de bouche ni d’oreille, mais il est recouvert d’une myriade d’yeux écarlates. Le lent battement de deux paires d’ailes membraneuses, une au niveau de son dos et l’autre à celui de ses reins, le maintient dans les airs.

Mon sang se fige dans mes veines.

Un démon.

Je tente désespérément de surmonter la panique qui me paralyse ; avec des gestes lents, je lève la main vers mon oreillette pour activer mon communicateur, quand les grandes ailes claquent violemment. La créature m’a vue et se dirige vers moi…

Je n’ai plus le temps de réfléchir… ma seule chance, c'est de parvenir à le semer, en l’éloignant autant que possible de Strata. Mon foudre à la main, j’effectue un demi-tour serré, puis j’augmente l’énergie de mes alaées au maximum afin d’agrandir les huit lames de lumière. Mon coeur bat à tout rompre. Tout mon dos brûle sous l’effort. Le vacarme des ailes membraneuses retentit derrière moi, de plus en plus proche. Je n’ose me retourner, de crainte de perdre quelques précieuses microsecondes. Des larmes coulent de mes yeux, embuant mes luettes de protection.

Déjà, l'énergie commence à me faire défaut, et je dois réduire mes alaées pour économiser mes forces. Tout mon corps me lance ; je ne sais pas combien de temps je pourrai encore tenir avant d’être dévorée par la créature ou de tomber en vrille, terrassée par l'épuisement. Je vais sans doute mourir aujourd’hui, lors de ma dixième patrouille sur la frange. Même si un foudre ne peut pas grand-chose contre un démon géant, je ne partirai pas sans me battre.

Freinant brusquement, je pivote sur moi-même pour faire de nouveau face au monstre et je brandis mon arme dans sa direction, en attendant qu’il soit à portée de mon tir.


Texte publié par Beatrix, 4 août 2026 à 12h46
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