Un ultime tremblement parcourut la carcasse du long-courrier.
Enfin arrimé, crachotant quelques bouffées de fumée et grinçant de toute sa carcasse composite, le skif évoquait un voyageur épuisé après une longue et pénible course. Les derniers filaments de Nebel qui s’accrochaient encore à ses gréements s’évanouirent, emportant avec eux les effluves stagnants et doucereux de la brume.
Les dockers traînèrent la passerelle coulissante fixée au rebord du quai vers la nacelle et l’attachèrent solidement à son flanc. La porte du sas s’enfonça légèrement, avant de s’escamoter dans la paroi. Dignes silhouettes dans leur long manteau noir, deux pilotiers surgirent des entrailles de l’engin et gagnèrent le ponton où ils prirent position de part et d’autre du débarcadère.
Les premiers passagers firent leur apparition, si gauches et engourdis qu’il était difficile de croire qu’ils appartenaient aux milieux les plus influents des Trois Empires : messagiers et médicants en habits blancs et turquoises, militaires et hauts fonctionnaires arborant les couleurs de leur nation, tous clignaient des yeux encore gonflés de sommeil dans la lumière cotonneuse du port.
Framke aurait voulu se porter d’emblée à leur rencontre, mais le regard dur et attentif des pilotiers la convainquit d’adopter une attitude plus réservée. Rongeant son frein, elle observa les voyageurs, tentant de repérer parmi eux des clients potentiels. Malheureusement pour elle, la majorité d’entre eux ne débarquait pas en terre étrangère ; nombre de nouveaux arrivants se voyaient accueillis par des collègues, des amis ou des membres de leur famille, qui avaient appris par on ne savait quel miracle l’arrivée du skif et son lieu d’appontement.
La plupart des passagers possédaient une opulence rare même chez les citoyens réguliers des ilandes. L’adolescente ne put s’empêcher d’éprouver un sentiment d’injustice aussi vain que désespéré : tous ceux qui possédaient l’un des dons d’Handesel ne s’élevaient pas jusqu’au rang de notable, mais ils avaient l’assurance de ne jamais sombrer dans la masse pitoyable des graus. Sans mérite particulier, par un pur hasard de naissance, ils se retrouvaient nourris, logés, éduqués… et avant tout, libérés de la crainte du lendemain.
La situation des militaires et des administratifs différait peu : les jeunes cadets et secrétaires venaient souvent de familles fortunées, ou bénéficiaient de précieuses recommandations de la part des puissants de leur empire. Rares étaient ceux qui parvenaient intégrer ces carrières par la seule vertu de leurs talents. En un sens, c’était plus révoltant encore.
Framke s’obligea à discipliner les idées révolutionnaires qui paradaient dans sa tête : comme tous les Erdans, elle avait été élevée dans un respect presque religieux des guildes et ces pensées contestataires lui donnaient le sentiment, à la fois intoxicant et effrayant, de jouer avec le feu. Ou tout au moins, d’en ressentir le dangereux attrait.
La jeune grau reporta son attention sur la file des passagers. Une silhouette en particulier suscita son intérêt : celle d’une jeune femme élancée, toute de blanc vêtue, qui venait juste de prendre pied sur le ponton. Elle regardait fébrilement autour d’elle, à la recherche d’un comité d’accueil qui refusait de se manifester. Malgré elle, Framke ne put s’empêcher d’admirer cette apparition éthérée, sans pour autant dénier un pincement de jalousie.
L’adolescente serra les dents : ce n’était guère le lieu et l’heure de s’apitoyer sur elle-même. Elle lissa de la main ses vêtements froissés et s’avança vers la blonde messagière :
— Manfrolen ? Je connais bien la ville, je peux vous aider ! Dites-moi juste où vous voulez aller !
Les yeux clairs de la passagère se posèrent une seconde sur elle, avec l’agacement réservé à une gêne mineure, avant de reprendre son errance tout au long du quai. La grau ne se laissa pas décourager :
— Ça ne vous coûtera que deux guldsens, reprit-elle en levant autant de doigts, à titre d’emphase. Juste deux guldsens et je vous guide où vous voulez ! Je peux même porter votre bagage !
Les prunelles grises dardèrent sur elle un regard irrité, tandis que les mains fines et blanches resserraient leur emprise sur la sacoche de cuir doré.
— Va mendier ailleurs ! lança sèchement la messagière en s’écartant de Framke comme si elle craignait une quelconque contamination.
Elle pivota sur elle-même et s’éloigna rapidement, emboîtant machinalement le pas aux voyageurs qui savaient tracer leur chemin dans le dédale de Silberleut.
Comprenant qu’il était vain d’insister, Framke la vit partir avec un léger rictus, en espérant qu'elle s’égarerait dans l’écheveau des ruelles de l’ilande. Bien vite, ces pensées mesquines s’effacèrent face à des préoccupations plus urgentes : elle devait absolument trouver un client disposé à employer ses services – et surtout à les payer. Il en allait de sa survie et de celle de Fridrik.
La jeune grau aborda sans succès plus d’une vingtaine de passagers ; après le cinquième, elle cessa de compter, mais son courage ne s’en amenuisait pas moins. Elle décida de souffler deux minutes ; la skif n'avait recraché que la moitié de ses passagers.
— Eh, petit !
Framke se retourna d’un bloc, le cœur battant, sans oser croire que c’était bien elle que hélait cette voix jeune et énergique.
— Oui, toi, reprit le propriétaire de la voix avec un large sourire. Je cherche quelqu’un capable de m’indiquer où se trouve la caserne du Détachement saxe.
— Je peux vous y mener pour seulement deux guldsens, manher, entonna-t-elle machinalement, je veux dire… offizer…
Son regard se trouvait comme englué par la vision qui se dressait devant elle : celle d’un jeune officier saxe, d’une élégance assurée, qui la fixait avec une paire d’yeux d’une couleur insensée. Seul l’azur des cieux au-dessus de la Lanterne, les jours de beau temps, pouvait rivaliser en profondeur et en nuance.
— Eh bien, marché conclu ! répondit-il d’un ton enjoué.
Framke secoua légèrement la tête, osant à peine croire en sa chance. Peu lui importait que son nouveau client la prenne pour un garçon : ses vêtements informes cachaient tout de sa silhouette – du moins, le peu qu’elle avait à montrer – et ses boucles en batailles, frôlant à peine son cou, ne plaidaient guère pour sa féminité.
Le militaire fouilla dans la sacoche à sa ceinture et en ramena deux pièces d’un vert jaunâtre. Framke écarquilla les yeux : pour préserver le métal qui se faisait de plus en plus rare dans les Trois Empires, la menue monnaie se trouvait bien souvent imprimée sur toutes sortes de matériaux : papier, cuir, étoffe… Les pièces de bronze n’étaient encore employées que dans les milieux les plus distingués ; la jeune fille ne se rappelait pas en avoir vu une seule. Quand le Saxe les posa dans sa main tendue, elle referma instinctivement les doigts sur leur surface lisse et froide, sentant leur poids au creux de sa paume. Plongeant sous ses couches d’oripeaux, elle les glissa soigneusement dans la petite bourse qu’elle gardait sous sa chemise.
Quand elle fit mine de saisir la gibecière qu’il portait en bandoulière, il l’arrêta d’un geste :
— Ce n’est pas nécessaire ! J’ai besoin d’un guide, pas d’un porteur.
En son for intérieur, Framke poussa un soupir de soulagement : elle n’aurait pas à endosser le volumineux bagage, que son corps maigre aurait supporté avec moins de grâce que celui, élancé mais vigoureux, de l’officier.
— Par-là, dit-elle en indiquant une ruelle qui prenait sa source entre deux hauts conteneurs. Ce sera plus court.
Son client haussa un sourcil arqué, à demi effacé par la courbe d’une mèche blonde :
— Ce n’est pas un coupe-gorge, au moins ?
Framke se retourna, offusquée :
— Bien sûr que non, offizer ! Vous pensez que je suis malhonnête, juste parce que je suis… grau ?
L’éclat facétieux mourut dans les yeux bleus, soudain ternis par la gêne :
— Pardonne-moi, s’excusa-t-il d’un ton contrit. Je ne cherchais pas à te blesser…
Il se dégageait de lui une telle aura de sincérité qu’elle sentit son irritation s’évanouir aussi vite qu’elle l’avait saisie :
— S’il y a des voleurs dans cette ruelle, reprit-elle d’un ton effronté, je suis tout autant en danger que vous, maintenant que je possède deux guldsens… Mais au moindre souci, je compte sur vous pour me protéger !
Elle posa un regard appuyé sur la dague qu’il portait à la ceinture. Il porta la main à la garde de l’arme et se redressant d’un air martial :
— Je ferai mon devoir !
D’un cœur étonnement léger et d’un pas qui ne l’était pas moins, Framke s’engagea dans la ruelle, entraînant à sa suite son improbable compagnon.

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