— Blancherive ! Tu rêvasses encore ? Va vérifier la phase d’éveil des passagers du C3 !
Le cri du maître de cabine tira Loys des pensées qui tournoyaient dans sa tête. Appuyé contre le mur, à l’entrée de la cellule qu’il avait été chargé de superviser, il tentait d’imaginer quelles raisons avaient conduit ces voyageurs à s’embarquer pour cette longue traversée entre Immerbor et Silberleut. Certains venaient de plus loin encore, à leurs vêtements rouges de Caliciens ou leurs habits bleus de Saxes.
L’apprenti esquissa un petit sourire : ne plus avoir à porter la couleur liée à sa nationalité était l’un des éléments positifs de sa vocation. Certes, le noir des pilotiers pouvait sembler triste, mais il s’accordait bien mieux avec son teint pâle et ses boucles sombres que le rouge de Calice.
— Blancherive !
Le jeune homme se décolla de la paroi en soupirant : comment était-il censé apprendre son futur métier, s’il passait tout son temps à effectuer les tâches les plus ingrates ? Affecté dans les compartiments aveugles, il n’avait pas pu rester plus d’une demi-heure derrière la grande verrière à l’avant du Brisevent, à regarder les tourbillons du Nebel se fendre devant eux.
Lors de ses précédents voyages, il avait pu expérimenter plus longuement cette impression d’enfermement et de menace latente provoquée par la présence des nebelranques et leur opalescence verdâtre. Dans ces instants magiques, le jeune homme éprouvait une intense fierté de faire partie des sunders, les rares privilégiés dotés de la faculté de traverser les brumes en gardant une parfaite maîtrise d’eux-mêmes. Parmi les divers dons exploités par les guildes, c’était très probablement le plus précieux, celui sans lequel les Empires auraient perdu toute cohésion. Pourtant, lors de ce voyage, il s’était senti aussi inutile que les passagers endormis dans les cabines, transbahutés comme des sacs d’un port à l’autre.
Il fit coulisser le sas et entra dans la pièce qu’éclairait chichement une veilleuse à gaz. Cinq couchettes en forme de sarcophages métalliques, tapissées d’un rembourrage d’un rouge fané, y étaient alignées. Chacune d’entre elles était occupée par la forme d’un voyageur inconscient. Un écheveau de fils arachnéens, parcourus par une douce lumière bleuté, reliait le bandeau autour de leur front à un tableau de bord à la tête de chaque module, chargé de manettes et de cadrans. Le secteur C avait été affecté aux membres des grands corps des Trois Empires : armée, administration et guildes.
Il s’arrêta un instant pour contempler la passagère de la couche numéro trois : une messagière, reconnaissable à sa longue robe blanche et son serre-taille doré. Elle ne semblait guère plus âgée que lui : seize, dix-sept ans tout au plus. Ses traits délicats et sa chevelure pâle, tressée en entrelacs compliqués, lui donnaient l’air d’un ange endormi. Les paupières frangées de cils cendrés commençaient à frémir légèrement.
Une sonnerie stridente attira son attention vers la couche numéro un : son occupant reprenait connaissance trop vite, au lieu de sortir graduellement du sommeil artificiel dans lequel le maintenaient les machines. Un cadet de l’armée saxe, grand et presque aussi blond que la messagière, doté d’un physique arrogant qui avait immédiatement déplu à Loys.
Deux fois déjà, au cours du voyage, le jeune Saxe avait dangereusement approché l’éveil. Les techniciens avaient été contraints de recalibrer sa dormeuse pour le garder inconscient : personne, parmi l’équipage, n’avait envie gérer un passager atteint par l’état de confusion dans lequel le Nebel plongeait tout non-sunder. Avec une pointe de perfidie, l’apprenti pilotier songea qu’il n’aurait pas été déplaisant de voir le militaire privé de sa superbe. Il éprouva aussitôt une pointe de culpabilité : même s’il n’en avait jamais été témoin, il ne souhaitait à personne d’endurer les accès de délire induits par le Nebel.
Loys observa plus attentivement le cadet : de légers mouvements animaient son visage régulier. Le tressautement d’une paupière, la crispation des lèvres, le froncement d’un sourcil… Une profonde inspiration souleva sa poitrine. Les yeux s’ouvrirent d’une fraction, laissant apparaître le bleu presque phosphorescent de ses iris.
L’apprenti s’approcha de l’alvéole et se pencha sur le passager :
— Tout va bien, mon'sier, nous sommes arrivés à bon port. Vous pouvez vous éveiller, nous ne sommes plus dans l’unnon… Je veux dire, nous avons quitté le Nebel…
Les mots tombaient de sa bouche en cascade chaotique, trébuchant les uns sur les autres. Les lèvres du Saxe s’étirèrent en un sourire dangereusement proche d’un rire contenu. Le cadet se mit sur son séant et leva la main vers le bandeau qui enserrait sa tête.
— Laissez-moi faire, intervint Loys d’un ton sec, vexé par la réaction du passager.
Avec des gestes dont la précision témoignait de son expertise, ou du moins l'espérait-il, il détacha la bande de mailles métalliques, qui avait creusé une empreinte dans le front lisse du Saxe. Non loin d’eux, le reste des machines émettait une douce vibration, annonçant l’enclenchement de la dernière phase d’éveil.
Les plafonniers de la cabine s’allumèrent brutalement, inondant la pièce d’une lumière crue. Les deux jeunes gens fermèrent leurs yeux agressés par cette soudaine clarté, avant de les rouvrir avec précaution.
— Je dois m’occuper des autres, marmonna Loys.
— Ça ira, merci à vous, répondit le militaire en passant une main désinvolte dans ses cheveux lisses et brillants.
Irrité par la courtoisie condescendante du cadet, Loys pivota sur ses talons pour se diriger vers l’alvéole où la messagière blonde soupirait doucement. Il lui ôta son bandeau avec délicatesse, rougissant légèrement quand quelques fines mèches effleurèrent ses doigts. Le trouble rendait ses gestes maladroits ; le regard du Saxe, qui pesait sur son dos, n'arrangeait rien à l'affaire.
L'apprenti pilotier aurait voulu s'empresser un peu plus longtemps auprès de la jeune fille, mais il devait se charger des trois autres passagers, une médicante entre deux âges et deux hauts fonctionnaires erdans. La paroi latérale des sarcophages s’était escamotée pour qu'ils puissent se lever, mais ils parvinrent tout juste à s’asseoir. Même si le sommeil sans rêves induit par les machines les protégeait en grande partie des effets du Nebel, la brume les affectait dans une moindre mesure.
Pourtant, Loys constata avec surprise que le cadet et la messagière avaient déjà regagné toute leur lucidité. Peut-être était-ce lié à leur âge. Il avait rarement vu des personnes aussi jeunes emprunter les long-courriers. Le Saxe s’était adossé à la paroi et observait sa compagne de voyage, qui était fort occupée à rectifier le tombé de sa robe.
L’apprenti, horripilé par cette scène, s’approcha de la jeune fille :
— Pardonnez-moi, ma'dezal, demanda-t-il respectueusement, puis-je vous aider ?
Elle se redressa pour le toiser ; il reçut comme une gifle la froideur hautaine de ses yeux d’un gris orageux :
— Dites-moi où je peux récupérer mes bagages.
Même le chef de cabine ne parvenait pas à adopter un ton aussi autoritaire. Choqué, Loys la regarda en silence. Les fins sourcils blonds se froncèrent :
— Eh bien ?
— Je… pardonnez-moi, balbutia-t-il. Suivez le couloir et tournez dans l’allée de gauche, jusqu’au guichet de consigne du Brisevent.
La messagière quittait déjà la pièce quand il se rappela son devoir :
— Pardonnez-moi, ma'dezal… Il me faut votre nom, pour être sûr que vous avez bien quitté la cabine par vos propres moyens.
Elle marqua une pause et lui lança, sans même se retourner complètement :
— Cornelli Blaubrunnen.
La tête blonde et les plissés d’étoffe blanche disparurent aussitôt, ne laissant sous les yeux de Loys que le visage empreint d’amusement du cadet saxe. Le jeune Calicien sortit son carnet de suivi ; avec la petite mine de plomb qui y était attachée, il biffa le nom de la passagère. Il serrait les mâchoires, plus en colère contre le militaire pour la sympathie qu’il lui témoignait que contre la messagière pour celle qu’elle lui refusait. Le Saxe dût s’en apercevoir et ne s’offusqua guère ; il balaya l’affaire d’un haussement d’épaules et glissa à Loys :
— Mon nom est Nigel Deepriver. À un de ces jours, peut-être ?
Avec un salut martial, il disparut à son tour, laissant Loys seul avec ses frustrations et trois passagers mal réveillés.

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