« Il arrive, il arrive ! »
Montant des quais, le cri rebondit contre les parois des entrepôts, fila le long des ruelles et s’éleva de terrasse en terrasse jusqu’aux hauteurs de la cité.
Éveillée en sursaut par la clameur, Framke souleva sa tête de ses bras repliés et frotta maladroitement ses yeux ensablés. Lentement, elle s’extirpa du réduit où elle s’était pelotonnée, comme un chaton, dans un fouillis de couvertures usagées. Le jour était levé depuis plusieurs heures, diffusant une lueur ouatée teintée de reflets verdâtres. Vexée d’être restée couchée si tard, elle grommela en peignant rapidement sa tignasse rousse de ses doigts ouverts, sans grand succès. À quelques mètres de là, le vieux Fridrik ronflait toujours sous son fragile abri de bois.
Sa cachette, sous la première volée de marches d’un escalier de service, avait été choisie pour sa position dominante, au sommet de l’ilande de Silberleut. À cette altitude, la pierre avait laissé place au bois, au métal, au verre… blanchi, rouillé, fendu par l’assaut du temps. Malgré tout, on devinait encore la beauté originelle des sculptures, des ciselures, des dorures que les ornements faîtiers des tours avaient un jour fièrement exhibées. Les vestiges d’une splendeur disparue, d’un « avant » mystérieux dont personne n’avait gardé le souvenir. La préoccupation première de Framke était de survivre, pas de s’interroger sur un passé révolu.
La cloche de l’Arrivée retentit, un immense gong qui fit vibrer la ville entière ; le son libéra l’adrénaline dans le sang de l’adolescente, dissipant les dernières entraves du sommeil. Elle bondit vers l’escalier et s’élança dans les marches métalliques qui branlaient dangereusement, même sous son poids léger. Au quatrième niveau, elles laissaient place à une échelle plaquée contre le cylindre de pierre, qu’elle se mit à gravir avec détermination. Le fer corrodé s’effritait sous ses mains, déposant sur sa peau une pellicule aussi rouge que ses cheveux.
Dans un dernier effort, elle se hissa sur les poutrelles qui avaient été assemblées pour former un gigantesque dôme ajouré au sommet de l’édifice : la « Lanterne » qui avait donné son nom à la plus haute tour de la ville. Ses vitres épaisses avaient depuis longtemps disparu sous l’assaut des intempéries et des recycleurs de matériaux. En son cœur, comme les sépales d’une fleur privée de sa corolle, sa base ouvragée se désagrégeait lentement.
Plus aucun habitant de Silberleut ne gardait le souvenir de l’époque où elle s’illuminait. La flamme qui saluait les skifs à leur sortie de la brume avait été soufflée à jamais, comme la mèche d’une monstrueuse chandelle noire.
Grâce à une échelle employée autrefois pour l’entretien des miroirs, Framke se hissa sur la poutrelle la plus large, sous un arceau encore décoré d’une délicate frise d’acier découpé. Elle s’y assit en tailleur et laissa la légère brise d’altitude ébouriffer ses boucles éparses. Un frisson parcourut son dos ; elle resserra machinalement son écharpe autour de son cou. De ce point culminant, la ville prenait l’apparence d’un agrégat de flèches et de coupoles, entre lesquelles s’élançaient des passerelles qui servaient de circulations autant que d’arcs-boutants, pour maintenir la cohésion de cet ensemble vertical.
Framke n’avait jamais quitté Silberleut ; elle se demandait parfois si la vie était meilleure dans les ilandes de Calice et de Saxe, ou dans le reste des métropoles d’Erde, mais elle en doutait. La pauvreté, la promiscuité, la lente déchéance des bâtiments et des hommes devaient être partout semblables.
La jeune rousse n’avait pas toujours mené cette existence précaire. Si elle n’avait rien connu d’autre, peut-être se serait-elle bercée d’illusions… Certes, elle n’était pas tombée de bien haut, mais elle était assez lucide pour savoir qu’elle n’avait aucune chance de s’élever de nouveau.
Un vol de fochebels se posa sur la poutrelle à côté d’elle. Leurs petits cris perçants la cernèrent de toutes parts, animant l’altitude de tout un tourbillon sonore. Un sourire s’esquissa sur le visage mutin de Framke : sa présence leur était devenue si familière qu’elle pouvait presque les toucher. Des reflets bleus et verts passaient en frémissements irisés dans leur plumage sombre. On disait qu’ils pouvaient voler d’ilande en ilande, de filder en filder, à travers les brumes éternelles qui occultaient le monde. Pas n’importe quelles brumes : le Nebel.
De son point d’observation, l’adolescente pouvait le voir se refermer sur Silberleut comme un gigantesque globe opalescent, dont la paroi s’agitait de remous incessants. Le Nebel semblait vivant, animé d’une faim insatiable et rageant de son incapacité à dévorer la ville. Des tourbillons de nuées opaques, d’une blancheur argentée pervertie par endroits d’un reflet vert, cernaient toute l’ilande. Au-dessus de la Lanterne, ils s’écartaient juste assez pour laisser apparaître le ciel et livrer passage à quelques pâles rayons de soleil.
Un fochebel, le plus proche d’elle, prit subitement son envol. Framke suivit son parcours du regard et ne put réprimer un frisson quand il s’évanouit dans le mur de brume. Elle fixa intensément le point de sa disparition, en espérant le voir resurgir. Mais la forme sombre qui se dégagea lentement du Nebel n’avait rien d’un oiseau… Un skif. Un long-courrier !
Il était gigantesque, plus encore qu’elle ne s’y attendait. Indifférente au vide au-dessus duquel s’élevait son perchoir, elle se dressa sur ses pieds, repoussant machinalement les boucles rousses qui dansaient devant ses yeux. Sous la silhouette allongée de l’enveloppe carénée, la nacelle de métal et de bois léger luisait d’une fine couche d’humidité ; des lueurs orangées palpitaient derrière ses hublots. La fumée qui s’échappait de sa chaudière se confondait avec le Nebel, dans lequel elle se dissipait en volutes grises. Majestueux, l’aérostat s’arracha à l’étreinte de la brume, entraînant avec lui quelques lambeaux diaphanes.
Attentive, elle suivit des yeux la trajectoire du skif ; un sourire détendit ses lèvres boudeuses :
— Le quai Ouest ! s’écria-t-elle d’un ton triomphant.
Sans plus attendre, elle fila vers l’échelle : elle savait par expérience que les manœuvres d’approche et d’appontement de l’engin lui donneraient le temps d’atteindre le quai avant que la nacelle ne libère ses passagers.
Framke négligea les derniers barreaux ; elle se laissa souplement tomber sur le palier puis dévala l’escalier quatre à quatre, sans crainte de chuter. Arrivée sur la terrasse, elle adressa un rapide signe de la main à Fridrik, qui allumait du feu dans un bidon corrodé, et s’élança sur le pont liant la Lanterne au réseau des passerelles et des galeries de Silberleut.
Au fur et à mesure que les immeubles avaient gagné des étages, de nouvelles voies étaient apparues pour faciliter la circulation dans l’ilande. Elles s’enroulaient autour des tourelles, se projetaient de bâtiment en bâtiment ; les plus larges et les plus solides accueillaient de part et d’autre de petites échoppes d’artisans et de commerçants. La plus grande partie de Silberleut avait été élevée sur le vide. Les usines cernaient la ville d’une couronne noirâtre construite en avancée sur la mer – autant que pouvait le permettre le mur de brume. De vastes auvents soutenus par de puissantes poutrelles dirigeaient les fumées chargées de suie en direction des nebelranques, les terribles barrières de Nebel, où elles se mêlaient aux nuées mouvantes.
Au milieu des Erdans dont les habits couvraient toute une palette d’ocres et de jaunes, quelques Caliciens et quelques Saxes attiraient l’œil, comme des graviers rouges et bleus noyés dans le sable doré. À cette heure de la matinée, ne restaient dans les rues que ceux dont la fonction ou les occupations professionnelles justifiaient la présence, de rares oisifs, les infirmes et les citadins trop âgés pour travailler.
Et, bien entendu, les graus. Ces dernières années avaient vu leur nombre augmenter dramatiquement : des marginaux, privés de moyens et de statut, revêtus d’oripeaux grisâtres ou délavés, que l’on ne pouvait plus rattacher à aucun des Trois Empires. Mais aucun des Trois Empires, de toute façon, ne les voulait à sa charge, excepté quelques vieillards cloîtrés dans des hospices pour éviter de les laisser mourir dehors. Ils étaient des exclus, des fantômes.
Détournant ses pensées de ses frères d’infortune, Framke fila dans les allées, tantôt marchant, tantôt courant, marquant à peine de pause pour reprendre son souffle. Les conditions des rodes, les routes que suivaient les skifs à travers la brume, étaient trop imprévisibles pour qu’il soit possible de planifier la trajectoire d’approche des aérostats et leur appontement final. Elle aurait pu, comme le faisaient bien d’autres enfants des rues, choisir un port au hasard, en espérant qu’il serait le bon. Le sommet de la Lanterne, cependant, présentait le meilleur point d’observation, autant pour sa situation dominante que parce qu’elle se trouvait à une distance égale et raisonnable des quatre quais.
Les voyageurs qui débarquaient sur une ilande inconnue avaient toujours peine à s’y retrouver, tant la nécessité de se développer sur une surface aussi réduite compliquait le plan des villes. L’arrivée d’un skif offrait aux graus l’occasion de se faire un peu d’argent en servant de guide ou de portefaix.
Les pontons de métal, soutenus par des arches titanesques, projetaient leur imposante silhouette bien au-dessus de la mer. Quand Framke parvint au quai ouest, les crochets massifs des chaînes d’amarrage avaient juste été refermés sur les anneaux. Un essaim de dockers finissait de mettre en place la passerelle entre le ponton et la nacelle de l’aérostat. Comme elle l’avait espéré, la foule des graus n’était pas encore assez nombreuse pour lui faire trop de concurrence. Se faufilant entre les citoyens en tenues colorées, venus accueillir des parents ou des amis, elle réussit à trouver une position avantageuse presque au débouché de la passerelle.
On racontait que les long-courriers pouvaient embarquer jusqu’à deux cents passagers, endormis dans leur cellule durant tout le temps de la traversée. Vu de près, le skif ressemblait à une énorme créature à mi-chemin entre un insecte et un oiseau. Son habitacle en forme de navire, couverte de plaques métalliques patinées par l’âge, lui permettait de se poser directement sur les flots si l’enveloppe subissait une avarie. L’immense hélice à l’arrière de la nacelle tournait encore sous l’effet de l’inertie.
Fridrik lui avait raconté que les ingénieurs des Trois Empires avaient tenté de fabriquer des skifs capables de s’élever au-dessus du Nebel, mais les vents violents qui régnaient en altitude rendaient ce type de vol trop hasardeux. Les aérostats se contentaient donc de filer à quelques centaines de toises du sol, une hauteur suffisante pour éviter les dangers de l’eau et de l’air.
Le Brisevent avait dû faire plusieurs escales avant d’arriver à Silberleut : si les étrangers débarquaient en nombre dans l’ilande, Framke avait l’espoir de gagner en une journée de quoi survivre une bonne semaine et d’aider Fridrik par la même occasion. Vibrante d’expectative, elle fixa la porte du pont principal et attendit que l’engin recrache ses passagers.

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