Les jours suivants passent dans une sorte de suspension. L’odeur revient parfois, fugitive, toujours au moment où tu t’y attends le moins : dans l’ascenseur du travail, en ouvrant un tiroir, ou simplement en te lavant les mains. Jamais assez longtemps pour que tu puisses t’y accrocher vraiment. Juste assez pour te rappeler qu’elle existe.
Ce soir, sans vraiment savoir pourquoi, tu ouvres le tiroir du meuble bas dans le salon. Celui que tu n’ouvres presque jamais.
Tu en sors une photo. Une seule. Celle que tu avais rangée là il y a longtemps, comme pour la protéger et l’oublier en même temps.
Sur l’image, vous êtes deux. On ne voit pas clairement les visages, mais l’instant est là : une lumière douce, un geste complice. Au dos de la photo, il y a une date. Tu l’as entourée machinalement, au stylo noir, plusieurs fois, comme si tracer ces chiffres pouvait retenir le temps.
Tu passes ton doigt sur le cercle. Le papier est usé à cet endroit.
L’odeur revient alors, puissante, presque écrasante. Celle de la pluie sur la peau, mêlée à ce parfum unique qui n’appartenait qu’à cette personne. Tu portes la photo contre ta poitrine et tu fermes les yeux. Pendant quelques secondes, tu sens presque la chaleur d’un corps contre le tien, le poids léger d’une tête sur ton épaule, le souffle calme près de ton oreille.
C’est tellement vif que tes jambes tremblent.
Tu n’es pas obligé de faire ça maintenant.
La voix est là, prudente, presque inquiète. Tu l’ignores. Tu restes assis par terre, le dos contre le canapé, la photo serrée entre tes doigts.
Quand tu rouvres les yeux, la pièce a changé.
Les contours des meubles tremblent légèrement, comme une image mal stabilisée. Les couleurs deviennent plus saturées. Sur le mur en face de toi, à l’endroit où il n’y a rien d’habitude, une forme floue apparaît un instant, puis disparaît.
Tu te relèves trop vite. La tête te tourne. Tu ranges précipitamment la photo dans le tiroir et tu le refermes comme si tu pouvais enfermer ce qui vient de se passer.
Plus tard dans la soirée, tu essayes d’écrire. Pas grand-chose, juste quelques lignes sur un carnet. Des mots qui ne viennent pas. Tu griffonnes, tu barres, tu recommences. Finalement, tu écris seulement :
« Tu me manques. »
La phrase reste suspendue sur la page. Tu la regardes longtemps. Puis, sans que tu l’aies décidé, ta main continue toute seule :
Je sais.
Tu lâches le stylo comme s’il t’avait brûlé. Les mots sont là, tracés de ton écriture, mais tu n’as pas le souvenir de les avoir écrits. Ton cœur bat à tout rompre.
Ce n’est pas dangereux. Pas encore.
La voix est revenue, plus calme que toi. Tu te lèves et tu fais les cent pas dans le salon. Tu parles à voix haute cette fois, la gorge serrée :
« Qui es-tu ? »
Silence.
Tu attends. Longtemps. Puis, très doucement, presque tendre, la réponse arrive :
Quelqu’un qui ne veut pas que tu te perdes.
Tu restes debout au milieu de la pièce, les bras ballants. Dehors, la pluie s’est remise à tomber. Tu l’entends taper contre les vitres. Et pendant un bref instant, tu jures que tu entends aussi un autre son, juste derrière : une respiration calme, régulière, qui n’est pas la tienne.
Tu ne dors presque pas cette nuit-là.

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