Les jours se suivent et se ressemblent, tous teintés de cette même grisaille. Tu vas au travail, tu rentres, tu manges sans faim, tu te couches sans vraiment dormir. Une routine qui ressemble à une anesthésie.
Ce soir-là, pourtant, quelque chose est différent.
Tu es assis sur le canapé, la télé allumée sans le son. Des images défilent : des publicités, des infos, des visages qui sourient pour des raisons qui t’échappent. Ton regard glisse sur l’écran sans rien accrocher. C’est alors que tu le remarques pour la première fois.
Un léger tremblement dans l’air, juste au coin de ton champ de vision. Comme une chaleur qui monte du sol. Tu tournes la tête. Rien. Mais quand tu reviens à l’écran, la sensation persiste. Une infime distorsion, comme si la réalité avait un défaut de fabrication.
Ce n’est rien. Regarde ailleurs.
La présence est revenue, calme et rassurante. Tu inspires lentement, comme elle te le suggère. Le tremblement disparaît. Tu te dis que c’est la fatigue. Forcément la fatigue.
Le lendemain matin, c’est plus net.
En te brossant les dents, tu croises ton reflet dans le miroir. Pendant une seconde, tes yeux ne te semblent pas tout à fait les tiens. Ils sont plus fatigués, plus anciens. Tu clignes des paupières. Tout redevient normal. Mais ton cœur bat plus fort.
Tu décides de sortir marcher. L’air frais te fera du bien, te dis-tu. Les rues sont mouillées par une pluie fine qui ne mouille pas vraiment. Tes pas te portent sans que tu choisisses vraiment la direction. Tu finis par t’arrêter devant un petit parc que tu évitais depuis des mois. L’endroit où vous veniez parfois, avant.
Tu t’assois sur un banc humide. Les gouttes glissent sur ton manteau. Autour de toi, des gens promènent leur chien, des enfants courent malgré le temps. La vie ordinaire. Et toi, au milieu, comme une ombre.
C’est là que la vague te submerge. Pas une larme. Pas un sanglot. Quelque chose de plus profond. Une douleur sourde qui remonte du ventre jusqu’à la gorge. Tu te plies légèrement en avant, les coudes sur les genoux.
Je sais que ça fait mal. Laisse passer. Tu n’as pas besoin de la retenir.
La présence est plus proche aujourd’hui. Presque tangible. Tu ne poses pas de questions. Tu te contentes d’écouter. Et étrangement, la douleur reflue un peu, comme si quelqu’un avait posé une main chaude au milieu de ta poitrine.
En rentrant, tu fais un détour par la supérette. Tu remplis ton panier sans réfléchir : du pain, du lait, des fruits que tu ne mangeras probablement pas. À la caisse, la caissière te sourit. Un sourire gentil, un peu triste.
« Vous allez bien ? » demande-t-elle.
Tu hoches la tête. Tu voudrais lui dire que non, que tu ne sais plus trop ce que « bien » veut dire, mais les mots restent coincés. Tu paies et tu sors rapidement.
Ce soir-là, chez toi, les fissures reviennent.
Assis à la table de la cuisine, tu regardes fixement le mur d’en face. Pendant un instant, la peinture semble onduler, comme une respiration. Une couleur que tu ne saurais pas nommer traverse l’espace. Bleue ? Non. Quelque chose entre le violet et le souvenir.
Tu fermes les yeux.
Ce n’est pas dangereux. Pas encore.
Tu rouvres les yeux. Tout est normal. Le mur est blanc, terne, comme toujours. Mais ton cœur bat vite. Tu te lèves, tu fais quelques pas dans l’appartement. Dans le couloir, tu t’arrêtes devant la porte de la chambre du fond. Celle que tu n’ouvres presque plus.
Ta main se pose sur la poignée. Tu hésites longtemps.
Pas ce soir.
Tu retires ta main comme si la poignée était brûlante. Tu recules jusqu’au salon et tu t’allonges sur le canapé, tout habillé. La fatigue te tombe dessus d’un coup.
Juste avant de sombrer, tu entends à nouveau, tout près de ton oreille :
Je reste avec toi. Dors.
Et pour la première fois depuis très longtemps, tu t’endors sans lutter.

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