Tu te réveilles avant l’aube, comme presque tous les jours maintenant. La chambre est froide. Pendant quelques secondes, tu restes immobile sous la couette, à fixer le plafond. Il y a ce creux familier dans la poitrine, cette absence qui pèse plus lourd que ton propre corps.
Tu inspires profondément. Une fois. Deux fois. Et puis, presque imperceptiblement, quelque chose en toi murmure :
Respire. Tu tiens encore debout.
Ce n’est pas vraiment une voix. Pas au sens propre. C’est plus doux, plus intérieur. Comme une pensée qui ne t’appartient pas tout à fait, mais qui te connaît par cœur.
Tu te lèves. Tes gestes sont lents, précis. Tu prépares le café sans allumer la grande lumière. La cuisine reste dans la pénombre. Tu évites de regarder la chaise en face de toi. Inutile. Tu sais qu’elle est vide. Tu l’as toujours su, même quand tu fais semblant du contraire.
Le café est amer. Tu le bois debout, près de la fenêtre. Dehors, la ville commence à peine à bouger. Tu poses ton front contre la vitre froide.
Un jour à la fois. Juste aujourd’hui.
Tu ne sursautes pas. Tu as l’habitude maintenant. Ces mots qui arrivent sans que tu les appelles. Ils viennent surtout quand le silence devient trop lourd, quand la journée semble trop longue avant même d’avoir commencé.
Tu t’habilles. Tu prends tes clés. Avant de sortir, tu jettes un dernier regard vers l’intérieur de l’appartement. Pendant une fraction de seconde, tu crois sentir une présence derrière toi, comme un souffle retenu. Mais il n’y a rien. Il n’y a plus rien depuis longtemps.
Dans le métro, la foule te presse de tous côtés. Tu te tiens à la barre, les yeux perdus dans le noir du tunnel. Une femme à côté de toi rit au téléphone. Ce rire te traverse comme une lame fine. Pas parce qu’il est joyeux. Parce qu’il te rappelle que le monde continue, même quand tout s’est arrêté pour toi.
Ce n’est pas ta faute.
Tu fermes les yeux. La phrase est passée, légère, presque tendre. Tu ne sais pas d’où elle vient. Tu ne sais pas non plus pourquoi elle te fait du bien.
Au travail, tu joues ton rôle. Tu réponds quand on te parle. Tu fais tes tâches. Mais il y a des moments où tu décroches. Où ton regard se perd dans le vide pendant plusieurs secondes. Tes collègues ont appris à ne plus poser de questions. Tant mieux.
Le soir, en rentrant, la fatigue te tombe dessus d’un coup. Tu poses tes affaires dans l’entrée et tu restes un long moment debout au milieu du salon, sans allumer la lumière. L’obscurité te semble plus honnête.
C’est là, dans ce silence épais, que tu l’entends à nouveau. Plus proche cette fois.
Je suis là.
Tu ne réponds pas. Tu ne demandes pas qui parle. Tu te contentes de hocher légèrement la tête, comme on accepte une main tendue dans le noir.
Tu ne sais pas encore que cette présence silencieuse va devenir la seule chose qui te raccroche à ce monde.
Et tu ne sais surtout pas pourquoi elle semble te connaître mieux que toi-même.

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