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Arrya replia la feuille de parchemin en faisant la moue :

— Super. Vraiment original. Décidément, les fossiles de l’Académie de Magie sont incapables de renouveler leurs épreuves.

Elle ôta son bonnet pointu et écarta de son visage ses courts cheveux violets. Il commençait à faire chaud sous ce ciel bleu sans nuages. Pourtant, le sommet du Nid de Pégase, le grand pic qui dominait la plaine des Nymphes, s’ornait d’un nimbe vaporeux qui cachait son faîte. Si sa base couverte d’une végétation rase montait en pente douce, elle laissait vite place à une paroi rocheuse si abrupte que seul un lézard à ventouse aurait pu l’escalader, à condition d’y passer sa vie entière.

— Allons, soupira-t-elle, c’est peut-être encore l’une de leurs blagues. Je vais commencer par explorer tous les côtés… il y a peut-être un escalier dissimulé par une illusion. Ce serait bien le genre de truc naze qui les feraient ricaner.

L’apprentie siffla son familier, un varan ailé aussi violet que ses cheveux, ramassa son bâton et se dirigea vers le Nid de Pégase. A peine arrivée à la base du pic, elle avait déjà mal aux pieds. Passer ses journées à étudier dans une bibliothèque ou écouter les cours dispensés par de vieux croulants ne préparait pas à marcher sur des lieues. Elle jeta un regard maussade vers Prune, son varan : au moins, il épargnait ses pattes, même si ses ailes membraneuses n’étaient sans doute pas assez puissantes pour le porter tout en haut.

Arrya commença à explorer le premier niveau de la montagne. Malheureusement, aucun escalier dérobé ne se dévoila à elle. Juste un sentier bordé d’épineux qui lui griffèrent les mollets quand elle s’y engagea, et qui s’arrêta brutalement, juste devant un véritable mur de granit.

— Qu’est-ce que je suis censée faire ? grommela-t-elle.

Elle repassa dans sa tête les cours du trimestre : essentiellement le glyphe de terre… pourquoi pas ? Si elle parvenait à trouver un bout de plante grimpante, peut-être pourrait-elle la faire grandir suffisamment pour pouvoir l’escalader jusqu’au sommet… sauf que l’alpinisme n’était pas non plus son point fort. Faire grandir Prune et le chevaucher jusqu’en haut ? Une rangée d’épines suivait son dos. Elle n’avait pas envie de s’embrocher le derrière… à supposer que le varan accepte l’exercice. Prune pouvait parfois manifester un caractère aussi épineux que sa colonne vertébrale.

Arrya s’assit avec un long soupir et leva la tête vers le sommet inatteignable. Elle songea que ses vieux barbons de professeurs s’attendaient sans doute à ce qu’elle abandonne, et elle n’avait aucune envie de leur faire ce plaisir. Ils avaient à peine abordé le glyphe d’air en cours. Il était plus complexe et difficile à contrôler que le glyphe de terre, mais moins dangereuse que le glyphe d’eau – plus d’un apprenti avait englouti les sous-sols, voire le rez-de-chaussée de l’Académie – ou le glyphe de feu – les sourcils de maître Gustavien n’avaient jamais repoussé après avoir été grillés par un sort maladroit.

Ce qui ne voulait pas dire pour autant que le glyphe d’air était inoffensif. Le toit de la plus haute tour avait été réparé deux fois après avoir été emporté par un cyclone.

Arrya s’imagina emportée par une tornade avant de s’écraser sur le sommet du Nid de Pégase. Elle grommela une série d’invectives, et songea que pas une seule des vieilles oreilles poilues du corps professoral n’avait dû être épargnée par des crises de sifflements intempestifs.

L’apprentie tenta de se souvenir des derniers cours avant l’épreuve de fin de trimestre. Les élèves avaient dû créer des petits tourbillons d’air localisés pour faire voler des feuilles d’arbres jusqu’au plafond. Au départ, toutes les feuilles se retrouvaient catapultées à travers la classe, jusqu’à ce que le professeur leur montre comment constituer un petit tube d’air plus concentrée qui permettait de contenir le tourbillon. C’était la solution pour ne pas se retrouver encastrée dans la paroi.

Arrya regarda autour d’elle et aperçut de larges feuilles d’oseille géante, assez grande pour servir de bateau s’il fallait traverser une rivière. Elle traça son glyphe sur le sol, puis les différents symboles de maîtrise, avant de sortir sa baguette et d’insuffler sa magie dans le schéma.

L’apprentie commença par faire voler la feuille seule, puis chargée de branches pour voir si elle supporterait son poids. La première tentative ne fut pas des plus brillantes. Le tourbillon se courba en tous sens comme un serpent décapité. La seconde était mieux maîtrisée, mais couvrait à peine la moitié de la distance. Elle dut s’y reprendre pas moins de dix-sept fois avant d’obtenir un résultat assez fiable pour la décider à grimper sur la feuille d’oseille. Quand elle fit signe à Prune de la suivre, le varan lui lança un regard inexpressif et resta sur place à nettoyer ses orteils griffus.

— Merci pour ta confiance, marmonna-t-elle, déçu par cette attitude déloyale.

Les jambes tremblantes, elle monta sur la feuille avant de tendre sa baguette pour réactiver le glyphe sous sa nacelle improvisée. Aussitôt, le frêle esquif se mit à grimper en tournoyant sur lui-même. Arrya sentit son estomac se retourner, puis se coincer dans sa gorge. Elle dut serrer les dents pour éviter de rendre son goûter par-dessus bord – d’autant qu’elle le recevrait sans doute en pleine face. Elle s’efforça malgré tout de rouvrir les paupières quand la feuille atteignit le haut du tourbillon, pour s’apercevoir que la pente s’était éloignée de façon perturbante de la colonne d’air. Ce qui était logique, puisque la paroi ne s’élevait pas tout droit, mais formait une pente raide. Elle contempla avec horreur le gouffre entre la feuille et le haut de la montagne… ce fut juste à ce moment-là que la magie du glyphe commença à se tarir. La colonne d’air s’incurva comme une chaussette mouillée. Agrippée au rebord de la feuille, Arrya se sentit partir en vol plané… pour atterrir en dérapage incontrôlé sur une vaste terrasse, qui ne devait rien au hasard de la géologie. Ce ne fut que quand son cœur arrêta de battre de façon anarchique qu’elle se releva avec hésitation et regarda autour d’elle.

L’apprentie se trouvait sur un vaste espace dégagé, qui avait été pavé à une époque lointaine. IL était jonché de colonnes brisées dont seuls restaient en place de courts tronçons. Sans doute un temple s’était-il dressé cent ans… non, mille ans plus tôt. Ce qui signifiait qu’il devait bien y voir une façon d’y monter qu’elle n’avait pas trouvée. Cela eu le don de mettre Arrya en rage, et lui fit oublier son arrivée quelque peu abrupte. Pour le moment, elle devait explorer ce espace qui se dévoilait devant ses yeux, et trouver l’indice que les barbons barbichus avaient laissé sur place pour indiquer où se déroulerait la prochaine épreuve.

De toute évidence, l’architecture vénérable avait épousé les escarpements au sommet du Nid de Pégase. L’ensemble était constitué de diverses plateformes où subsistaient des restes de murs et de colonnades, reliées entre elles par des rampes et des escaliers. Cela devait être un complexe entier, entièrement élevé dans un marbre blanc qui contrastait avec l’assise de granit sombre. En d’autres circonstances, Arrya l’aurait exploré avec le plus grand plaisir, mais elle était bien trop agacée par les circonstances pour faire du tourisme. Elle se mit à arpenter les ruines, à la recherche du message que ses professeurs avaient sans doute laissée dans ce lieu immémorial.

Au bout d’un moment, l’apprentie en eut plus qu’assez de repasser au même endroit et employa un petit sort de terre qui laissait une légère radiance dans les lieux qu’elle avait déjà parcourus. Elle commençait avoir sérieusement mal aux mollets quand elle parvint enfin au dernier endroit qu’elle n’avait pas encore visité : là s’y dressait encore une statue à taille réelle, qui représentait une forme chevaline dressée sur ses postérieurs. Ses vastes ailes – dont l’une était à moitié brisée – s’étendaient vers le ciel, et ses lèvres étaient retroussées sur ses longues dents dans ce qui ressemblait à un rictus amusé. Il portait sur sa tête le bonnet pointu des apprentis magiciens.

Arrya leva les yeux au ciel : si les barbons avaient voulu la faire rire, ils avaient totalement loupé leur coup. Le seul point positif, c’était qu’il y avait bien de chances que cet endroit soit le bon.

Elle s’approcha du socle et l’examina de tous les côtés, avant de découvrir une portion de rebords entourées d’un fin sillon, qui indiquait qu’il était amovible.

Ça ne pouvait pas être aussi simple ? Elle aurait dû s’en réjouir, mais elle avait trop souffert pour arriver jusque-là. Sous ses doigts, la pierre de délogea, laissant apparaître un fin rouleau de parchemin qu’elle déroula avec une grimace résignée. Quand elle lut le contenu, elle ouvrit de grands yeux, le chiffonna violemment puis le piétina avant de partir d’un air las vers l’autre extrémité des ruines, sous le regard moqueur du Pégase.

Derrière elle, dans la poussière, demeura une feuille de parchemin poussiéreuse qui portait les mots suivants :

« Si tu es arrivée là, soit tu as réussi à trouver les marches – et dans ce cas, bravo pour avoir réussi à toutes les escalader sans perdre son souffle ou abandonner en cours de route -, soit tu as trouvé un moyen de gagner le sommet d’une autre manière et nous t’en félicitons.

Mais nous constatons surtout que tu n’as pas suffisamment exploré la base de la montagne. Quand nous avons dit que la solution se trouvait sur le Nid du Pégase, nous n’avons pas précisé que c’était forcément à son sommet. Malgré tout, nous ne sommes pas cruels à ce point-là, et ton effort doit être récompensé.

La prochaine épreuve se déroulera au gouffre du Kraken.

Post scriptum : si tu n’es pas monté par les escaliers, ils se situent juste en dessous du promontoire est, à l’opposé de ce lieu. »


Texte publié par Beatrix, 20 juillet 2026 à 17h20
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