Eltamin s'adossa à la paroi de pierre pour souffler un instant, les mains sur les hanches. Il tenta, en vain, de faire abstraction du précipice qui tombait à pic à moins d'un mètre de lui, et avisa plutôt le chemin qu'il leur restait à parcourir. Il leur restait encore une rude ascension avant d'atteindre le col, et elle commençait à se faire sentir dans ses poumons douloureux. L'épaisse couche de poudreuse qui tapissait le chemin compliquait encore la marche. Sur ses talons, Obsidienne aussi traînait la patte. Le gros dogue allemand peinait à suivre le rythme et bavait abondamment. Malgré sa magie, la pauvre bête n'était pas faite pour ce climat. Eltamin la flatta derrière les oreilles en guise d'encouragement et héla le guide qui ouvrait la marche.
— Et si on faisait une pause ?
L'homme trapu, habitué à ces austères montagnes, secoua la tête.
— Impossible, M'sieur Regulus. Pas tant qu'on est sur le versant nord. Vous pourrez monter le camp une fois le col passé, mais de ce côté le vent est trop fort. Encore un petit kilomètre de marche, nous y sommes presque.
Comme pour lui donner raison, une violente bourrasque manqua d'envoyer valser Eltamin dans le vide. Il se cramponna au harnais de sa chienne, les mains moites. Plus qu'un kilomètre à tenir. Il serra dans sa main le bijou qui pendait sur sa poitrine pour se donner du courage, auquel il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Sur le médaillon en or était finement gravé le prénom de sa fiancée, Kalia, et il renfermait un portrait de sa chère et tendre immortalisé peu de temps avant son décès.
Si le médaillon était l'un des derniers souvenirs physiques qu'il avait de Kalia, c'était également elle qui l'avait poussé à quitter le confort de sa boutique et à entreprendre cette quête folle dans les Montagnes Hurlantes. Une quête qui s'avérait vaine, jusqu'à présent. Son guide le menait dans la montagne depuis maintenant plus d'une semaine, et ils n'avaient rencontré que quelques chèvres sauvages paissant sur les hauteurs. Aucune trace des monstres mythiques que Kalia l'avait envoyé chercher. Ses grands yeux larmoyants hantaient encore ses nuits, déjà voilés par l'au-delà, sa fidèle libellule bourdonnant sur sa poitrine dans une ultime vision.
« Tu es promis à de grandes choses, mon amour. Les étoiles te guideront jusqu'aux monstres d'antan. Toi seul peux convaincre nos peuples de vivre ensemble à nouveau en paix. »
Elle l'avait quitté cette nuit-là, et ses paroles étaient restées gravées dans sa mémoire toutes ces années, plus par attachement à cet ultime message d'amour qu'à la signification exacte de sa prédiction. Les dons prophétiques de Kalia avaient toujours été obscurs. Quelle ne fut donc pas sa surprise quand, presque vingt-cinq ans jour pour jour après cette tragique nuit, la petite mère Berryl était entrée dans son échoppe pour s'abriter de l'orage.
Eltamin releva les yeux de son grimoire quand la petite clochette retentit. Une silhouette voûtée se tenait dans l'entrée, dégoulinante de pluie. Dehors, le vent battait férocement contre les volets, soulevait les feuilles des arbres comme des petites tornades.
— Madame Berryl ? demanda-t-il en s'approchant. Que faites-vous dehors toute seule par ce temps ?
La vieille femme leva vers lui des yeux hagards et désorientés.
— Où suis je ?
— À l'apothicairerie Regulus. Je suis Eltamin, vous me reconnaissez ?
— Eltamin…
Son regard reprit un peu de clarté.
— Oh mon petit...
— Venez, grand-mère. Venez vous asseoir près du feu.
Eltamin la mena, lentement mais sûrement, vers l'arrière boutique. Un feu rugissait dans l'être de la cheminée et diffusait une clarté dansante dans la pièce. Il défit doucement le manteau de la vieille dame et drapa une couverture autour de ses épaules. La laissant reprendre doucement ses esprits, il s'affaira à la préparation d'une tisane de camomille et de valériane. Il puisa dans la magie d'Obsidienne pour ajouter des vertus thérapeutiques à l'infusion. Le dogue avait la tête posée sur les genoux de la mère Berryl et se laissait docilement papouiller derrière les oreilles.
Eltamin tendit la tasse fumante à la vieille femme et s'assit face à elle. Les volets claquaient violemment contre les fenêtres sous la force du vent.
— Savez-vous où vous vous trouvez, madame Berryl ?
Hochement de tête sans réponse.
— Bien. Savez-vous ce qui vous menée ici ? Le temps n'est pas vraiment propice à une balade, surtout à votre âge…
Nouveau hochement de tête. Eltamin garda le silence en la voyant chercher ses mots.
— Mon amie m'a guidée. Elle m'a dit que tu pourrais m'aider.
— Vous aider ? À quel sujet ?
— Pour mes cauchemars.
La lueur des flammes creusait les rides sur son visage parcheminé. Ses petits yeux, noirs et enfoncés, étaient fixés sur Eltamin. Ils avaient retrouvé un peu de lucidité mais restaient brillants de panique.
— Des monstres horribles me dévorent toutes les nuits, je n'arrive plus à dormir. Ce sont comme des salamandres géantes, ou des lézards. Ils ont des yeux jaunes perçants, des gueules pleines de crocs acérés, et ils n'attendent qu'une chose : que je ferme les yeux. Je te le jure sur la tête de mes enfants, mon petit. Leurs écailles me suivent partout, où que j'aille… Et ils volent, ils me poursuivent…
Eltamin hocha la tête, soucieux. Des cauchemars récurrents et aussi traumatiques n'auguraient rien de bon. À ce train-là, la vieille femme allait finir par faire une crise cardiaque au réveil. Peut-être ici-même, si elle continuait à s'affoler ainsi. Il tenta une nouvelle approche pour l'amener vers des pensées plus apaisantes.
— Je vais vous donner quelques plantes qui aideront contrer les cauchemars. Et votre amie ? Elle peut vous aider, elle aussi. Elle prendra soin de vous.
— Oh, je ne sais pas, mon petit. Tu sais, ce n'est qu'une libellule…
Eltamin ouvrit des yeux ébahis. Son cœur manqua un battement.
— Attendez. Une libellule, vous dites ?
En plein hiver, c'était insensé. Les coïncidences commençaient à douloureusement s'accumuler.
— Oui, une libellule. Rouge, grosse comme ma paume, et belle comme tout. Ne me regarde pas comme ça, mon petit, je ne suis pas cinglée. Elle m'a dit qu'elle venait de la part de son amie à elle, et elle m'a menée à toi. Elle a dit que tu viendrais à bout des monstres grâce au pendentif. J'ignore ce que ça signifie, mais je lui fais confiance.
Eltamin manqua de tomber de son tabouret. La libellule, les dragons, le pendentif…
— Ma colombe…
— Une colombe ? Mais non, enfin. Je t'ai dit que c'était une libellule.
Il leva la main à son cou, où le médaillon de Kalia était toujours accroché depuis vingt-cinq ans. Le métal était inhabituellement brûlant sous ses doigts. Le vent s'engouffra brusquement dans la boutique et emporta tout sur son passage.
Avant de s'effondrer, Eltamin se retrouva momentanément sur le sommet enneigé d'une montagne. De la vallée en contrebas montaient des hululements sinistres, de si basse fréquence qu'ils semblaient faire trembler la montagne elle-même. Les montagnes hurlaient, hurlaient…
Le lendemain, Eltamin écumait toutes les tavernes de la ville pour trouver un guide. Ce ne fut pas une mince affaire. Le massif des Montagnes Hurlantes était resté sauvage pour une bonne raison : le rude climat en altitude en rendait l'exploration difficile en toutes saisons. Il avait eu la chance de tomber sur Max, un homme bourru qui habitait la première vallée et ne descendait à Sliabh qu'occasionnellement, pour se ravitailler. Il avait accepté de l'accompagner, moyennant une bonne récompense — à savoir la majeure partie des économies d'Eltamin — et il refusait de s'aventurer plus loin que ce qu'il avait déjà exploré par le passé. Peu importait. D'une manière ou d'une autre, Kalia le voulait ici. Si Eltamin devait finir le voyage seul, il le ferait.
Le vent soufflait de plus belle à mesure qu'il approchait du col. Il usa de ses dernières forces pour terminer l'ascension. Le chemin rétrécissait entre deux immenses pics, loin au-dessus de sa tête. Encore quelques pas…
De l'autre côté, le versant sud était calme et silencieux. Bizarrement, le vent était complètement tombé, tout était immobile. Max l'attendait un peu plus bas sur le sentier, où une petite saillie dans la roche créait un abri qui les protégeraient d'éventuelles averses de neige. Eltamin lui adressa un signe de main et s'empressa de le rejoindre.
— C'est bon, M'sieur Regulus. Mon voyage s'arrête ici, comme convenu.
— Merci, Max.
Eltamin lui tendit une enveloppe matelassée qui contenait l'argent promis. Son guide lui adressa un signe de tête.
— Bonne chance, M'sieur. Si vous voulez rentrer, il vous suffit de suivre le sentier en sens inverse.
Sans même attendre de réponse, il s'éloigna dans les fourrés et disparut par le col, laissant Eltamin seul avec Obsidienne. La chienne, épuisée, s'effondra à ses pieds dans un râle sourd. Le sorcier lui flatta les flancs avec sympathie.
— Tu as été géniale, ma belle. Un peu de courage. On touche au but, je le sens. Maintenant, il n'y a plus que toi et moi. Nous ferions mieux de nous reposer avant de reprendre la route demain.
Le soleil était encore haut, mais Eltamin comptait bien passer le reste de la journée à se reposer après cette semaine de randonnée intense. Il s'installa confortablement contre la paroi rocheuse près d'Obsidienne et observa le paysage. Les pics déchiquetés se tendaient vers le ciel gris comme autant de mains fantomatiques surgissant des nuages. Le silence était presque agréable.
Il fut de courte durée.
Obsidienne redressa la tête et se mit à gronder. Le vent se leva à nouveau. En premier lieu, Eltamin l'entendit plus qu'il ne le sentit. Une longue plainte commença à s'élever de la vallée sous ses pieds, si profonde qu'il la sentit résonner dans sa poitrine. Au son d'une voile immense battant le vent, il s'approcha doucement du bord du précipice, au moment où une créature immense surgissait sous ses pieds.
Long d'environ dix mètres et entièrement recouvert d'écailles irisées bleues et noires, il ressemblait à un serpent énorme doté de deux paires de pattes et d'une paire d'ailes, qui battaient avec force pour maintenir son corps élancé dans les airs. Chaque patte se terminait en quatre griffes aussi aiguisées que le dard qui couronnait le bout de sa queue. De sa gueule béante coulait une bave épaisse et écumeuse. La bête lança un cri strident qui lui déchira les tympans.
Un dragon.
Un véritable dragon, comme décrit dans les livres d'histoire.
Une créature mythique censée avoir disparu à la fin des Grandes Guerres, il y avait presque un millénaire.
Eltamin inspira profondément et se concentra pour maîtriser son rythme cardiaque. Malgré l'agressivité apparente de son adversaire, il parvenait à garder son calme. Le poing serré autour du médaillon de Kalia, il faisait face à la bête sans ciller.
« Tu es promis à de grandes choses, mon amour. »
Campé fermement sur ses jambes, Eltamin se laissa guider par son instinct. Tout en gestes lents pour ne pas attiser la colère du dragon, il défit lentement le collier de Kalia et le tendit devant lui.
— Je suis envoyé par Kalia Rondini, s'entendit-il prononcer d'une voix claire. Je suis porteur de paix.
La bête hésita un instant, sembla mesurer ses paroles, puis ferma la gueule. D'un ultime battement d'aile, elle vint se poser sur l'étroit sentier qui courait le long de la montagne, plantant profondément ses griffes dans la pierre. Un souffle d'air chaud atteignit Eltamin en plein visage. À ses pieds, Obsidienne montrait les crocs tout en restant à distance raisonnable du monstre.
Eltamin répéta le nom de sa chère et tendre. Il ignorait pourquoi, mais elle semblait avoir apaisé le dragon. Les mots étaient incroyablement durs à prononcer, même après toutes ces années de deuil.
— Kalia Rondini. Sur son lit de mort, elle m'a confié la mission d'amener la paix entre les dragons et les hommes. Il m'a fallu vingt-cinq ans pour comprendre comment amener son message à votre peuple, mais il semble que le moment est venu.
Le reptile observait ses moindres faits et gestes et buvait ses paroles comme s'il les comprenait. Il baissa la tête au niveau d'Eltamin, si près qu'il aurait pu le toucher simplement en tendant la main. D'un renâclement sec, il lui fit comprendre de ne pas bouger et plongea à nouveau dans la vallée. Les nuages bas obstruaient la vue, mais de nouveaux chants se firent bientôt entendre. Ils étaient plus doux et rappelaient au sorcier les chants des baleines qu'il avait pu observer en plongeant dans la baie de Sakran quand il était enfant. La montagne toute entière chantait.
Le dragon bleu refit son apparition, accompagné de deux de ses congénères. Le premier était plus long et devait mesurer dans les quinze mètres. Son dos était recouvert d'une fourrure d'un blanc éclatant qui contrastait avec le gris pâle de ses écailles. Dépourvu d'ailes, il se déplaçait dans l'air comme un serpent aquatique. Il avait des pattes larges et musclées, également couvertes de fourrure, qui paraissaient faites pour marcher dans l'épaisse poudreuse de la montagne sans s'enfoncer. Le second, lui, était bien plus petit, à peine la taille d'un cheval de trait. Ses écailles brunes rappelait le sable brûlant d'une plage en plein été. Il battait des ailes à une vitesse telle qu'il fendait l'air comme un rapace.
Le petit dragon vint se poser sur le chemin. Immédiatement, Eltamin sut qu'il s'agissait là d'une invitation qu'il lui fallait traiter avec le plus grand des honneurs. Il s'inclina comme il l'eût fait devant un noble. Le dragon s'inclina à son tour et se coucha. Hisser les quatre-vingt kilos d'Obsidienne sur son dos ne fut pas de tout repos, mais la chienne se laissa faire. Eltamin prit place devant elle et se cramponna à l'encolure du dragon.
D'un bond, ils prirent de l'altitude. L'air hivernal glaçait les poumons d'Eltamin, mais il ne s'était jamais senti aussi vivant. Il rit, rit si fort que ses yeux larmoyaient. Quand le dragon se laissa tomber en piqué vers la vallée, son cœur remonta dans sa poitrine et l'adrénaline emplit délicieusement ses veines. Il se laissa emmener avec plaisir vers leur tanière cachée dans les nuages. Vers son destin.

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